01
Malia
Le visage levé vers ce ciel de plomb pâle, les mains jointes devant ma poitrine, je murmure une prière en silence. Je supplie, de toutes mes forces, qu'une averse vienne crever cet enfer blanc. Mais comme depuis trois ans, le ciel reste désespérément vide, impassible. Pas un nuage, pas une promesse d'ombre. Pour couronner le tout, le soleil tape sans pitié, roussissant les dernières pousses de maïs que nous avons plantées en urgence, là-bas, sur la butte calcinée. La terre est craquelée comme une peau de vieille bête, et l'odeur de poussière brûlée colle à mes narines.
- Alia... tu crois que la pluie reviendra un jour ?
Je baisse les yeux vers mon petit frère. Élis est accroupi près de moi, son regard las fixant le sol fissuré. Ses joues sont creuses, ses lèvres gercées par la soif.
- Et si Alba avait raison ? poursuit-il d'une voix fragile. Et si la Déesse nous avait réellement maudits ?
Ma main part plus vite que ma pensée. Je lui plaque les doigts sur la bouche, un geste brusque, presque douloureux, tandis que mon regard balaie les alentours d'un mouvement rapide et nerveux. Les autres omégas sont loin, absorbés par les plants morts, mais les oreilles d'un loup sont bien plus perçantes qu'elles n'y paraissent.
- Ne dis plus jamais ça, Élis. Plus jamais. Si quelqu'un t'entend, c'est la mort.
- Mais je n'ai fait que-
- Élis ! Le réprimandais-je en serrant sa mâchoire entre mes doigts. Promets-moi. Ne prononce plus jamais ces mots.
Mon frère baisse la tête, mais une seconde plus tard, il relève son regard embué :
- J'ai soif, Alia. Vraiment soif.
Mon ventre se serre. Je regarde ma gourde en peau dans le fond de mon panier. Elle est vide. Mes lèvres s'entrouvrent, mais seul un soupir rauque en sort.
- On a déjà bu notre ration, Élis. Tu le sais. On devra attendre demain.
- Combien de temps tu crois que tout ça va durer ?
Mes paupières se ferment. Le soleil me brûle la nuque. Combien de temps ? Je n'en sais rien. Mais chaque jour qui passe, une petite part de moi s'éteint.
- Bientôt, dis-je en forçant ma voix à rester calme. Bientôt, il pleuvra. On aura tellement d'eau qu'on ne saura plus quoi en faire. On remplira les citernes, les gourdes, les bassins...
- Arrête de lui mentir.
La voix tombe comme une pierre dans un puits sec. Mon corps se fige, reconnaissant ce timbre. Une sueur glacée perle au creux de mes reins.
Derrière moi, une silhouette se détache de l'ombre d'un acacia mort.
- Il n'y aura plus de pluie sur cette terre, poursuit-elle lentement, pas tant qu'elle sera peuplée de créatures aussi médiocres.
Je baisse immédiatement les yeux. Mes tempes cognent, et ma bouche s'assèche davantage. J'avale difficilement ma salive, de peur que le bruit ne l'irrite. Je sais qui c'est. Je connais cette odeur de soufre et de cuir. C'est l'odeur du rang, du pouvoir, de la cruauté.
- Qu'est-ce que tu fais ici... Omega ?
Ma gorge se noue.
- J-j'ai été consignée par Alba, bégayé-je. Elle m'a envoyée inspecter les plantations.
Ses pas crissent sur la terre craquelée. Ils se rapprochent. Je sens ses battements, une énergie animale qui écrase la mienne. Mes poings se serrent, mes ongles s'enfoncent dans ma paume. Puis ses bottes en cuir brut apparaissent dans mon champ de vision, juste devant moi.
- Et comment ça avance ?
- Mal, dis-je à voix basse. Les pousses se dessèchent. La terre est morte.
- Et qui s'en occupe ? Ses doigts attrapent une mèche de mes cheveux, la tournant négligemment. De la plantation, je veux dire. Qui est chargé de son entretien ?
Mon souffle se bloque. Mon frère se blottit contre ma jambe, terrorisé. Je sais que si je réponds mal, si je tremble trop, il trouvera un prétexte pour me punir. Ou pire : pour s'en prendre à Élis.
- M-moi.
Un sourire étire ses lèvres fines. Eliott lâche ma mèche avec une lenteur étudiée.
- Alors si elle crève, Omega, c'est toi qui auras fauté. Tu connais le châtiment.
Il tourne les talons et s'éloigne sans un mot, sa nuque raide défiant le soleil. Je reste immobile, le souffle coupé, fixant les empreintes de ses bottes dans la poussière.
Élis lâche un petit sanglot. Je pose ma main sur sa tête, les doigts tremblants, et je murmure, pour moi-même, pour lui, pour personne :
- Je te protégerai. Quoi qu'il arrive.