Chapitre 5

2729 Words
Ainsi j’étais devenu Mister Flow ! Mister Flow lui-même !… L’homme aux cent visages, c’était moi ! Ah ! on ne pouvait pas dire que je ne prenais pas les intérêts de mon client ! Il pouvait reposer à l’abri de tout soupçon dans sa cellule ! Tout d’abord, je n’éprouvai aucun orgueil de cette magnifique transposition. Pour tout dire, je ployais sous le poids de cette écrasante renommée, mais en traversant la gare, les avenues, en passant devant les terrasses des cabarets, j’entendis de tels propos sur mon compte que je ne pus me défendre contre un certain sentiment de fierté. Sur le pas de la porte, les ménagères s’interpellaient, le journal à la main. Il n’était question que de moi. Et aucun de ceux ou de celles qui s’entretenaient ainsi ne dissimulait son admiration. Par-dessus tout, cette histoire du théâtre des Nouveautés leur procurait une joie sans mélange ! « Croyez-vous, pendant qu’on les cherchait dans la cité, ils étaient à Pas sur la bouche ! Eh bien, il ne s’en fait pas Mister Flow ! Ce qu’il m’aura fait rigoler, celui-là ! Je donnerais bien deux sous pour le connaître !… » Et partout, c’était la même antienne. Si bien que je me surprenais à passer devant eux avec le sourire, un sourire non dépourvu d’une certaine niaiserie et d’une grande fatuité. Moi qui avais toutes les raisons de vouloir rester inaperçu, je les frôlais, comme à plaisir. J’eusse volontiers attiré les regards. Je me retenais de ne point leur crier : « Mister Flow, c’est moi ! » Mais l’on ne m’aurait pas cru ! Je me serais fait ramasser de la belle façon ! « Toi Mister Flow, eh ! va donc, mal venu ! Monsieur a la folie des grandeurs ! » Sur la place du Théâtre, je me dirigeai vers l’hôtel Tortoni. La dépêche disait : « On est sur ses traces. » J’avais résolu d’attendre tranquillement, dans une chambre d’hôtel, la marée du soir pour prendre le bateau de Trouville. Je me présentai à l’hôtel sans bagages et même sans paletot (j’avais jugé prudent de laisser celui-ci en consigne, car sa coupe et sa martingale avaient pu être remarquées cité Rougemont et lors de notre entrée au théâtre des Nouveautés). Je demandai une chambre que je payai d’avance en disant qu’un voiturier devait apporter mes bagages, et, barricadé chez moi, je me jetai sur le lit. Je dormis d’un sommeil de plomb. Je me réveillai vers les deux heures, et je me fis monter à déjeuner, après avoir pris un bain, ce qui me remit tout à fait en équilibre. Chose singulière : toute inquiétude semblait m’avoir fui. Le personnage de Mister Flow m’habitait réellement, j’avais pleine confiance dans la façon dont je saurais, à tout hasard, me tirer d’affaire. Je demandai les journaux, et je ne pus m’empêcher de goûter un certain plaisir à la lecture de mes exploits dont ils étaient pleins. Le temps ne me parut point long. Il y avait un bateau à neuf heures du soir. À huit, je descendis, la pipe au bec, résolu à faire un petit tour en ville avant de me rendre sur le quai de l’avant-port. Les vitrines s’allumaient aussi. Toutefois, je ne m’aventurai point dans la rue de Paris, qui est la plus passante et la plus surveillée. Je pris par les petites rues qui avoisinent Notre-Dame, et ainsi je gagnai la ligne des quais, m’assis tranquillement, dans l’ombre, à la terrasse d’un cabaret. La soirée était douce et reposante, un petit vent frais venu du nord, signe de beau temps, soufflait sur l’estuaire et promettait une agréable traversée. Je calculai qu’à dix heures j’aurais rejoint Helena au Royal. Deauville m’apparaissait comme le port de refuge où, en toute sécurité, je pourrais reprendre terre. Là-bas, Helena, c’était Lady Skarlett ! et moi, j’étais l’ami de Lady Skarlett, un intime de Sir Archibald. J’étais un personnage important, « plein aux as ». J’y avais des camarades pour me fêter. Le célèbre reporter mondain Harry me mettait dans ses chroniques et les I.B.F. voulaient me faire entrer dans leur comité, me nommer Dragon-Fly ou même House-Fly. Est-ce que Mr. Prim pouvait avoir affaire avec le cambrioleur de la cité Rougemont ? En toute sincérité, je vous le demande… J’en étais là de mes heureuses réflexions, et je venais de jeter sur la table le prix de mon drink, quand une main se posa sur mon épaule. Je fus surpris, désagréablement surpris. J’eus même un petit haut-le-corps, mais tout honnête homme aurait marqué la même répugnance devant une aussi inattendue familiarité. Après tout, c’était peut-être un ami de Deauville qui s’apprêtait à faire la traversée en même temps que moi, et qui, m’ayant reconnu, m’en témoignait un peu trop rudement sa satisfaction. Pensées rapides comme l’éclair. Ce n’était pas un ami de Deauville. C’était un agent de la Sûreté. Il me montrait sa carte dans le creux de la main et avait l’outrecuidance de me demander mes papiers. Instantanément, je me rappelai les leçons d’Helena : « Ne te démonte jamais, et gagne du temps ! » Je répondis : « Monsieur, vous vous méprenez étrangement, vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! – Je ne demande qu’à l’apprendre ! – Monsieur, je suis descendu à l’hôtel Tortoni. Mes papiers sont à l’hôtel. – Allons donc à Tortoni ! – Monsieur, j’allais vous le proposer. » Nous marchâmes côte à côte sans plus rien nous dire. J’avais dix minutes devant moi. Certes, j’étais dans mes petits souliers, mais nullement incapable de réfléchir. Je vous étonnerai bien en vous disant que j’étais surtout préoccupé par la pensée de ce que penserait de moi cette brave population du Havre, qui m’avait si peu marchandé son admiration, si elle apprenait le lendemain matin que je m’étais fait prendre d’une façon aussi stupide ! Ce n’était plus maître Antonin Rose qui pensait, c’était Mister Flow lui-même. Et voilà ce que Mister Flow trouva, aidé par le souvenir du maître d’hôtel qu’Helena avait laissé dans sa chambre à Paris-Plage, avec sa note impayée, tandis qu’elle me rejoignait dans l’auto. Nous étions arrivés à l’hôtel. « Montons dans ma chambre », dis-je à l’agent. Ma chambre était au second étage. Nous entrons. Je pose mon chapeau sur le lit et je tourne le commutateur ; « Tiens ! fis-je, ils n’ont pas encore monté mes bagages ! » Au mur, un appareil téléphonique. Je décroche et je lance : « Allô ! allô ! oui, le 52 ! Comment se fait-il qu’on n’ait pas encore monté mes bagages ? Hein ?… Oui. Tout de suite. Je les attends !… Allô !… tout de suite, n’est-ce pas ? J’ai besoin immédiatement de la valise en cuir rouge ! » Et je raccroche… « Asseyez-vous, je vous en prie ! Vous permettez ?… » J’ôte mon veston, je retrousse mes manches jusqu’au coude, et je me lave les mains. Tranquillement, je les essuie. La sonnerie du téléphone retentit. Je vais à l’appareil… « La malle en moleskine ? Oui, c’est cela… et la valise rouge ! Hein ? quoi ? Il y a deux valises rouges ? Attendez ! Je descends !… » Et, ma serviette éponge dans la main, je passe devant l’agent qui n’a pas un geste pour me retenir. À sa figure, j’avais déjà vu qu’il redoutait d’avoir gaffé. Je dégringole quatre à quatre. Je passe comme une trombe à travers le vestibule. Une bicyclette est là, accrochée au coin du trottoir. Je saute dessus, et je pédale, je pédale… Mais je n’ai pas passé la place que j’entends des cris : « Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! » et « Au voleur ! Au voleur ! » Derrière moi, un galop de gens qui hurlent… De tous les coins de la place, d’autres accourent… et des bicyclistes sont déjà à mes trousses. Au coin de la rue de Paris, je fais un brusque crochet et j’enfile le quai qui longe le bassin du Commerce. Après le pont, j’entrerai dans les petites rues à droite… je lâcherai ma bicyclette et je me perdrai dans ce dédale, dans ce nid de tavernes louches… Pas mal imaginé. Malheureusement, je suis brusquement arrêté par un pont qui vient de s’ouvrir et me voilà en l’air sur ces dalles. C’est tout juste si j’ai le temps de freiner. Derrière accourt la meute des poursuivants avec des clameurs parmi lesquelles je distingue parfaitement : Mister Flow !… C’est Mister Flow !… Cette population qui m’adore veut sans doute me voir de plus près ! Elle a peur de ne pouvoir m’exprimer, comme il sied, son admiration. Cependant, elle voudrait me réduire en morceaux qu’elle ne crierait pas davantage. Il y a des brutes là-dedans qui se croient déjà à la curée. Je n’ai pas le choix ! Je fais celui qui n’est pas maître de son équilibre et je bascule dans le bassin avec ma bicyclette. À six ans, je traversais la Marne avec mon père quand nous passions l’été dans une petite propriété près de Meaux… J’allonge entre deux eaux… je passe sous un bateau, je viens respirer entre deux carènes. Les cris n’ont pas cessé, très au contraire… Des falots courent au long des bordages. De petites barques se détachent, des agents se jettent dans des canots. Et sur tout le tour des quais un peuple se masse, se bouscule : Mister Flow !… Mister Flow !… C’est Mister Flow !… Pendant ce temps, Mister Flow se débrouille comme il peut… Il comprend qu’il doit renoncer à prendre pied sur un escalier ou sur l’un des crochets de fer qui conduisent à quai. Il glisse entre deux eaux dans le carré des yachts de plaisance. L’un d’eux semble tout prêt à appareiller et la manœuvre accapare l’équipage. C’est justement celui contre lequel il se trouve. Il s’accroche d’une main à une échelle qui pend à flanc de muraille. Il y grimpe comme un singe. S’il pouvait se glisser à fond de cale et ne revoir le jour que sous des cieux plus propices ! Les aventures de marins sont pleines de ces histoires-là, où le héros trouve toujours à foison tout ce qu’il lui faut pour se sustenter. Mais, hélas ! mon aventure à moi n’est point un scénario de roman – Lady Helena a déjà eu l’occasion de me le démontrer – et, au lieu de disparaître dans une cale où personne n’aura le mauvais esprit de me déranger, je me trouve rejeté par les circonstances et par les mouvements de la manœuvre dans un petit escalier d’acajou que je descends sur le dos pour me relever en pleine lumière dans une étroite salle à manger, dont la table luxueusement servie et garnie de fleurs n’attend plus que les convives. Six couverts ! C’est trop pour moi !… Je vais remonter, mais l’apparition d’un stewart au haut de l’escalier me fait ouvrir au plus tôt la première porte qui me tombe sous la main. Une cabine à deux couchettes superposées disparaissant sous les lingeries et les robes jetées en vrac. Des cartons à chapeaux. Derniers achats avant le départ. Impossible de se cacher là-dedans ! Une porte à droite… salle de bain, odeurs de femmes. Une dernière porte (toutes ces portes en face l’une de l’autre dans une enfilade qui longe la salle à manger), c’est le fond du sac. Une dernière cabine, grande comme la main, très simple… deux couchettes, du linge, des tabliers garnis de dentelles… Je dois être chez la femme de chambre !… Bruits de voix dans la salle à manger. Portes qui s’ouvrent, se referment. Je reste là, comme une bête traquée, mais nullement déprimé, la gueule méchante et les griffes prêtes. Cette poursuite féroce, ces cris, cette meute déchaînée m’avaient rendu comme fou. J’avais risqué un coup à me noyer. Les habits déchirés, ruisselant de l’eau du port, j’avais tout fait pour sauver ma peau. Que n’eus-je fait encore ? Je n’ose y penser. Heureusement, la porte reste fermée. La femme de chambre devait suivre, sur le pont, les péripéties de ma poursuite qui continuait. Et, naturellement, les invités qui y avaient assisté étaient trop préoccupés de ce qui se passait dehors pour imaginer que l’homme que toute une ville cherchait aurait pu s’asseoir à leur table. On commençait à dîner, à côté, et il n’était question que de Mister Flow. J’entendais tout à travers la cloison. J’avais une faim et une soif terribles. Le bruit des couverts, des bouteilles que l’on débouchait, tout ajoutait à mon supplice. Mais si je souffrais physiquement, les deux voix féminines que j’entendais étaient un délice pour mon amour-propre, et j’en étais, si j’ose dire, moralement réconforté. Quant aux hommes, c’étaient tous des mufles qui espéraient bien que je m’étais noyé. Il y avait surtout un nommé Sam (sans doute le propriétaire du yacht, car il donnait souvent des ordres au stewart),qui se distinguait par sa goujaterie. Il osait interrompre ces dames dans leur dithyrambe, pour émettre des opinions d’une platitude cruelle. Il déclarait qu’un cambrioleur comme Mister Flow aurait dû être plus sévèrement traité qu’un assassin. « Ceuxci sont moins dangereux ! prétendait-il, car tout de même, ils vous font peur ! Mais les autres, vous les encouragez. Ils vous font rire : ils vous amusent, ils vous enchantent, et les journaux le savent si bien qu’ils n’ont garde de heurter des sentiments aussi hideux. Vos héros leur fournissent le meilleur de leur copie !… Si les jurés et même les magistrats leur sont si indulgents, c’est que leurs femmes l’exigent, sur l’oreiller, après avoir fait de l’œil à l’accusé, pendant l’audience ! Que ce Mister Flow, ou l’un de ses acolytes, me tombe sous la main, je vous jure moi, que je ne le raterai pas : je l’abattrai comme un lapin !… » Ça n’était pas très réconfortant ce que j’entendais là, mais je sentais que j’avais dans la place deux vraies amies. Et je pensai tout de suite que deux femmes valent bien six hommes. D’autant qu’elles ne se laissent nullement accabler. Georgette, surtout, paraissait comme enragée. Ce qu’elle pouvait servir à Sam, c’était à rêver ! Elle devait le détester, cet homme-là, et je pensais que si ce Sam était son mari, j’aurais quelque plaisir à le… vous m’avez compris ! Quant à l’autre dame, qu’ils appelaient « ma chère d’Armor », elle paraissait plus pondérée dans sa façon de s’exprimer et elle avait une voix de contralto. Ses propos étaient de haute tenue. Elle parlait comme un professeur, et prouvait en cinq points que le cambriolage était un art qui en valait bien d’autres. Elle le mettait au-dessus de celui des comédiens, par exemple, qui étonnent les braves gens par de vaines grimaces, et elle le préférait au jeu savant, d’une politesse raffinée et d’une séduction sournoise, par lequel certains hommes du monde parviennent à capter la fortune. Le succès d’un Mister Flow auprès des femmes s’expliquait en ce que son art s’accompagnait de risques sans nombre et souvent d’un courage à toute épreuve. Je buvais du lait. Georgette applaudissait. Ce fut un déchaînement, et je pus croire qu’ils allaient se battre. Georgette leur jeta encore : « Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez !… il n’est pas banal, au moins, celui-là !… » (Ça, c’était pour Sam, évidemment.) Et le contralto résuma : « Vous ne nous comprendrez jamais ! » Depuis longtemps, la houle très légère, et la trépidation de l’hélice m’avaient enseigné que nous avions quitté le port. J’étais tranquille du côté de la ville. Mais avec ce vilain bonhomme de Sam, je n’en étais guère plus avancé. Cependant, mon plan fut vite tracé. Les convives s’étaient levés et étaient remontés sur le pont. Sam et Georgette étaient restés les derniers. J’entendis Georgette dire à Sam : « Non, laisse-moi ! Tu es un mufle ! J’ai mal à la tête, je me couche ! Qu’est-ce que ça te faisait de retarder le départ ?… – Retarder le départ pour Mister Flow ! Vous devenez toutes folles !… – J’aurais tant voulu le voir !… – Mais tu sais bien qu’il s’est noyé !… – Penses-tu !… » Et une porte claqua, la porte de la cabine dont je n’étais séparé que par la salle de bain, et j’entendis la voix irritée de Georgette :
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