« Maintenant, qu’est-ce que nous allons faire de vous ? Nous sommes partis en croisière pour les côtes d’Espagne. Je crois que nous ferons une station à Saint-Sébastien, s’il y a une course de taureaux. Comment vous cacher jusque-là ? Mon mari couche ici… et vous l’avez entendu, n’est-ce pas ? Il y a bien une couchette au-dessus de Trompette, et personne ne va dans sa cabine. » Elle parut réfléchir, et puis : « Non, pas ça ! » Elle me regardait en dessous. « Pourquoi ? fis-je. On pourrait mettre Mlle Trompette dans la confidence… elle ne paraît pas mal disposée… » Alors, avec le même regard : « C’est qu’elle est gentille, Trompette ! Et j’ai répondu d’elle à sa mère. C’est notre concierge, à Paris. – Oh ! Madame ! Pour qui me prenez-vous ? Je vous jure que ça n’est pas mon genre… – Oui. Paraît que vous travaillez dans les femmes du monde. » Je ne répondis pas, mais mon silence était d’une fatuité… « Quel coquin vous faites ! » Trompette frappait à la porte. Georgette me poussa dans la salle de bain et ouvrit à sa femme de chambre. « Monsieur ne t’a rien demandé ? – Si. Je lui ai dit que vous dormiez, pour qu’il vous fiche la paix. – Est-il frais, au moins, ton champagne ? Pose ça là ! Dis donc, Trompette… Je pense à Mister Flow. Moi, je ne crois pas qu’il se soit noyé… Il a pu se hisser à bord d’un navire… – Je l’espère pour lui ! – Ça ne te fait pas peur, à toi, l’idée qu’il pourrait être ici ? – Oh ! si, madame ! Je vais en rêver toute la nuit ! – Alors, s’il était là et que tu le saches, tu le livrerais ? – Pensez-vous ! Je suis de l’avis de ces dames, moi ! c’est un type épatant ! Quand est-ce qu’on aura de ses nouvelles ? – Veux-tu en avoir tout de suite ? Tiens ! Le voilà ! » Et Georgette poussa la porte derrière laquelle je me trouvais. Trompette recula en poussant un petit cri… Elle me dévisageait maintenant comme l’autre, absolument comme l’autre. C’était plutôt rassurant. « Ah ! bien, ah ! bien… – Ah ! bien, quoi ? demanda Georgette. – Ah ! bien, ce qu’il est mouillé… ! et puis, ce qu’il est gentil ! Il n’a pas l’air méchant ! Vous êtes sûre que c’est lui ! Ça n’est pas une blague que Madame me fait ?… » À ce moment, les nerfs détendus, épuisé, vaincu par le gros effort physique et moral que je venais de fournir, je chancelai. Elles durent me soutenir… « Mais il ne peut pas rester trempé comme ça !… » Ce furent elles qui me changèrent, me frictionnèrent : « Regardez donc, madame, il a la peau blanche comme un poulet ! – Du poulet ! implorai-je. – Mon Dieu ! il meurt de faim ! » gémit Georgette. Alors, elles me firent manger… Elles me gavaient comme un enfant, et elles me forçaient à absorber de grands verres de champagne… J’avais une chemise de nuit de Trompette, et elles m’avaient passé un pantalon de toile de M. Sam. J’allais maintenant tout à fait mieux, et nous nous mîmes à rire en sourdine tous les trois… « On voit bien que c’est un homme du monde, observa Trompette. Regardez ce qu’il est soigné… ses mains… ses pieds… comme une petite maîtresse… et ça fait ce métier-là, c’est drôle ! Quand je pense qu’ils auraient pu le tuer ! » Elles avaient les yeux humides… « Écoute ! fit Georgette. Nous n’avons pas le choix. Il couchera dans ta cabine. Mais vous serez convenables, tous les deux !… – Oh ! Madame !… – Tu sais ce que j’ai dit à ta mère ! – Mais je suis une honnête fille, Madame ! Nous lui sauvons la vie et il ne voudrait pas abuser de moi, bien sûr ! N’est-ce pas, Mister Flow ? – Mademoiselle, j’ai mon honnêteté, moi aussi. » Il n’y avait que Georgette qui ne parlât point de son honnêteté. Elle mit Trompette à la porte. « Laisse-nous, maintenant ! et qu’on ne me dérange plus, j’ai mal à la tête ! » Trompette nous quitta en nous regardant d’une singulière façon. Sur la serrure, sa main tremblait. « Et maintenant, Mister Flow, dit Georgette, il faut aller vous reposer. Vous devez en avoir besoin ! » Je la pris dans mes bras, elle poussa un petit cri et ferma les yeux. Puis elle me pria de tourner le commutateur… Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’elle me demanda mon petit nom. « Appelez-moi comme vous voudrez, lui répondis-je… Ça n’a pas d’importance… – Eh bien, je t’appellerai Léon, ça va ? – Va pour Léon ! (je n’en suis plus à un nom près). – C’est le nom d’un petit jeune homme qui était amoureux de moi… – Oh ! Georgette, ne me faites pas souffrir… – Mon chéri ! » Je ne pouvais m’empêcher de faire des comparaisons. La couche d’Helena, brûlante comme le Vésuve, m’avait fait goûter toutes les joies du martyr. Mes amours dans l’étroite couchette de Georgette me donnaient la sensation d’être tombé dans un panier de pêche ! Quand j’eus fait mon dessert de cette chair savoureuse, je ne pensai plus qu’à regagner ma couchette. Mais elle me retint goulûment. Elle devait se méfier de Trompette ou de moi ! Elle prenait ses précautions. Et puis, il fallait lui raconter des histoires, particulièrement mes aventures avec les femmes du monde. Elle exigeait des détails. Elle me citait des noms que j’entendais pour la première fois. Elle était tout étonnée que ces grandes dames dont on lit les noms dans les journaux ne fissent pas partie de mon sérail… « Eh bien, tu sais, tu n’aurais qu’un signe à faire. Ce sont toutes des grues ! Et aux Indes, tu as dû en avoir des histoires ! » Je lui en inventais d’extravagantes, mais rien ne l’étonnait de ma part. Je crois que je n’ai jamais autant menti que cette nuit-là. « Tu connais le Kâma-Soutra ? finit-elle par me demander. – Mon Dieu, oui, comme tout le monde, répondis-je avec épouvante… – Moi je l’ai lu ! C’est tout à fait extraordinaire, et d’un précis ! Je rougissais en le lisant !… » Et ce que je redoutais arriva. Cette histoire de Kâma-Soutra nous mena loin… jusqu’à trois heures du matin. Cette nuit-là, j’appris que la douceur pouvait être aussi redoutable que le gril de Saint-Laurent. Cette Georgette était une femme qui, dans les jeux les plus aimables, ne se fatiguait jamais. Elle passait de l’un à l’autre avec un intérêt charmant et une raisonnable palpitation : « Nous pouvons être bien tranquilles pendant qu’ils sont au poker. Rien ne te presse, chéri. Sans compter que la d’Armor, à elle seule, est aussi joueuse qu’eux tous… Tu vas voir comme je vais t’arranger une bonne petite existence ici. Tu sais, je ne veux pas que tu nous quittes à Saint-Sébastien… Nous te ramènerons avec nous ! – Qui est-ce que cette d’Armor ? fis-je. Elle a bien joliment pris ma défense. – Une poseuse ! Elle le fait à la femme de lettres ! Ça a un salon où fréquentent de vieux professeurs et de tout jeunes gens. Un bas bleu. Je la soupçonne de tous les vices… Méfie-toi. – Qu’est-ce que j’ai à craindre ? – Si elle te mettait le grappin dessus, on débarquerait ton cadavre !… – Bien ! bien ! Il vaut mieux être averti ! » Enfin, elle me laissa partir. « Surtout, ne fais pas de bruit, et ne réveille pas Trompette ! » Elle m’introduisit dans la cabine de la femme de chambre qui reposait, en effet, la tête tournée du côté de « la muraille ». Je grimpai au-dessus. Georgette m’envoya un b****r et disparut. J’entendis encore qu’elle fermait la porte de communication à clef, et qu’elle emportait cette clef. Bientôt, Sam la rejoignait, très gai. Il avait dû gagner. Puis le silence… Soudain, il me sembla que j’entendais quelqu’un qui pleurait. Je ne pus longtemps m’y tromper. C’était au-dessous de moi. C’était Trompette qui pleurait. Elle avait de gros soupirs d’enfant… On eût dit aussi qu’elle étouffait… Elle avait dû mettre un mouchoir dans sa bouche, mais elle n’arrivait point à faire taire une si grande douleur, et je finis par en avoir pitié, bien que j’eusse donné tout le gain de Sam pour dormir. Je l’interpellai. Elle ne me répondit point, et les soupirs cessèrent. Puis, comme je me taisais, ils reprirent de plus belle, alors je descendis de ma couchette et je me penchai sur celle de la pauvre enfant : « Qu’avez-vous à pleurer comme ça, petite Trompette ? » Deux bras nerveux vinrent m’enchaîner le cou. « Oh ! le méchant ! le méchant ! le méchant ! » Quelques minutes plus tard, petite Trompette ne pleurait plus. Elle en voulait encore un peu à sa maîtresse, mais elle me promettait de me pardonner tous mes crimes, à moi « si je lui racontais des histoires !… ». « Demain, petite Trompette, demain ! » C’était un joli fruit vert, une belle petite pomme d’api ; le dessert était complet. * * * Ah ! l’heureux voyage ! Et l’aimable prison ! Je souhaite à Mister Flow de trouver souvent des chaînes aussi douces, dans sa captivité, que celles qui me retenaient à bord de la Déesse (de la marque de la bougie D. S. Didier-Sam). Je passai là de curieux jours et de singulières nuits ! Georgette, Trompette ! L’une me reposant de l’autre, si j’ose dire, et je m’en tirai à mon honneur. Je n’étais qu’à bout d’imagination pour les histoires dont elles ne se lassaient jamais. Et il fallait qu’elles fussent terribles, le plus terrible possible « pour nous faire peur !… ». Quelles enfants adorables ! Elles tremblaient d’effroi dans mes bras : « Dis encore ! Dis encore ! » Trompette me déclarait le plus sérieusement du monde qu’elle n’aimerait jamais que moi, et que, lorsque je la quitterais, elle entrerait au couvent. Elle me faisait des scènes à cause de Georgette. « Elle ne t’aime pas comme moi, elle ! Et ça se comprend. Elle en a eu tant et plus, tandis que moi, tu es le premier (tu penses), et tu seras le dernier ! » À la vérité, cette animosité de Trompette contre sa maîtresse était assez compréhensible, car Georgette ne se gênait nullement devant elle. On eût dit même qu’elle prenait un méchant plaisir à voir souffrir la pauvre enfant. Elle ne perdait pas une occasion de lui prouver notre familiarité. C’était sans doute sa façon de se venger de nous deux, et d’une situation qu’elle était bien obligée d’accepter. Car enfin, toutes les nuits, quand on entendait le Sam descendre de son éternel poker, elle était dans la nécessité de me renfermer dans la cabine de Trompette, et c’était une femme trop avertie pour que je pusse l’égarer sur la nature de mes relations avec la petite pomme d’api. Je passerai sous silence toutes les gâteries dont je fus l’objet. Ah ! Georgette ! Ah ! Trompette ! Vous ne me laissiez point le temps de regretter la dangereuse lady et ses sauvages amours ! Il y avait tant de choses charmantes dans votre commerce que je m’abandonnai à la quiète volupté de ces heures divines, comme si elles eussent dû être éternelles. J’avais la journée pour reprendre mes forces et quelque peu mes esprits. Le temps continuait à se maintenir au beau. On ne s’était pas arrêté à Saint-Sébastien. Je soupçonnai Georgette d’y être bien pour quelque chose. Mais je ne me plaignais pas de la prolongation de ce voyage enchanté. La mer nous berçait de son doux murmure (cliché appréciable). Par le hublot, j’aspirais l’air du large où j’apercevais quelque pointe d’Espagne. C’est sur ces entrefaites que j’appris que par un caprice de Sam nous allions remettre le cap sur les eaux de France. On devait s’arrêter à Biarritz. C’est ce que me confia Trompette en me recommandant bien de n’en rien dire à Madame, qui lui avait fait promettre le silence. Cette bonne Georgette avait certainement peur de me voir lui échapper si près de terre. Tant est que ce fut elle qui m’en donna l’idée. Dame ! Je ne tenais pas à débarquer au Havre, moi ! Un événement des plus ridicules, mais des plus graves pour ma sécurité devait, dès le lendemain, affermir ma résolution. Jusque-là, je ne m’étais plaint de rien que de crampes dans les jambes. Vint un soir où je n’y tins plus. J’aurais risqué bien des choses pour une petite promenade sur le pont. Georgette n’était pas encore descendue, retenue là-haut par le capitaine, qui lui faisait un cours d’astronomie. Les autres faisaient, avec Sam, leur poker, dans le fumoir. La chaleur était forte et la nuit sans lune, je dis à Trompette, instruite de mon impérieux désir : « Va voir là-haut ce qui se passe ! et si je puis, sans danger, faire un petit tour… » Après cent observations, elle se décida à faire ce que je lui demandais. J’avais laissé la porte de la cabine entrouverte sur la salle à manger. Je vis une ombre réapparaître au haut de l’escalier. Je crus que c’était Trompette, et je m’avançai dans l’ombre. Mais le commutateur fut aussitôt tourné, et je me trouvai en face d’une femme que je ne connaissais pas, mais dont j’avais entendu souvent la voix. C’était Adélaïde d’Armor, le bas bleu. Elle poussa un cri d’effroi, et je me rejetai instinctivement dans la cabine de Georgette. Aussitôt, j’entendis la voix de Georgette et les deux femmes entrèrent derrière moi : « Taisez-vous, je vous en conjure ! » suppliait Georgette. Et elle ne trouva rien de mieux, pour sauver la situation, que de dire à Mme d’Armor qui j’étais. Adélaïde était une grande femme sèche, suave comme un coup de trique, figure en lame de couteau, les cheveux courts ramenés à la Titus sur le front et sur de grands yeux vitreux et inquiétants. Elle avait au moins quarante-cinq ans et un peu de moustache. « Je vous ai dit de ne jamais sortir de la cabine de la femme de chambre ! me jeta Georgette sur un ton des plus sévères ! Allez-vous y enfermer, et qu’on ne vous voie plus ! » Le lendemain, comme j’étais dans la cabine de Trompette, la porte qui faisait communiquer cette cabine avec la salle de bain s’ouvrit, et je vis entrer Mme d’Armor. Elle venait soi-disant pour m’interviewer, et elle tomba dans mes bras. Je veux dire qu’elle me prit dans les siens : je me dégageai avec une certaine énergie. Mais elle se cramponna en me soufflant dans le cou des phrases de roman. Je fus impitoyable. Deux, ça allait bien, mais trois ! Elle fut plus maltraitée que la femme de Putiphar. Je m’étais sauvé chez Georgette. Elle m’y rejoignit. Je retournai chez Trompette. Alors, elle renonça à ma conquête et je l’entendis gravir l’escalier avec des propos menaçants. Je n’étais pas fier. La dame à la moustache ne tarderait pas à se venger. Dans le moment, il y eut une manœuvre à bord, nous diminuâmes de vitesse, et j’entendis que nous étions en face de Saint-Jean-de-Luz. J’allais être dénoncé par le bas bleu. Il n’y avait pas à hésiter. Je savais où Trompette cachait ses économies. Je me les appropriai en me jurant de les lui rendre plus tard, avec un petit cadeau de supplément. Je me faufilai à quatre pattes sur le pont, je jetai un coup d’œil vers la lumière de la côte, et je me laissai glisser à la mer… Une demi-heure plus tard, j’abordai. J’avais pris tout mon temps, et je n’étais pas trop fatigué. Ce bain, en somme, m’avait ragaillardi, et je marchai sur la plage déserte. J’avisai bientôt des cabines de bains, et je résolus d’aller m’y sécher et d’y attendre quelques heures avant de me risquer en ville. En sortant de là, j’avais mon plan. Il était dans les deux heures du matin. Je me risquai sur le port. Presque tous les établissements étaient fermés. Seul un cabaret était encore ouvert. Deux autos de luxe attendaient devant la porte. Je m’approchai prudemment. Par la porte, j’apercevais deux chauffeurs en bras de chemise, qui jouaient au billard dans la salle du fond. Je portai mon choix sur la première auto qui était pleine de paquets, et aussi parce que le chauffeur avait jeté sur le siège, en descendant, sa livrée blanche et sa casquette. J’attendis une discussion assez animée à propos de deux billes qui se touchaient ou ne se touchaient pas, et je me glissai sur le siège. Le démarrage automatique. Rien n’accroche. Je partis comme le vent. Ah ! la bonne voiture ! Je retiens la marque. Sans arrêter, je passai l’uniforme de mon collègue, me coiffai de la casquette… et remis en quatrième… Du bruit, derrière moi. Ce sont mes hommes qui arrivent dans la seconde voiture. J’aurais dû y penser et farfouiller un peu dans le moteur, avant de partir. Ce sera une leçon pour une autre fois. Maintenant, nos distances se maintiennent sensiblement. Pour les semer, le mieux est d’entrer dans Biarritz, que je ne connais pas, mais, avec quelques crochets dans les petites artères, je puis brouiller le jeu. C’est ce que je fais et toujours en vitesse… Comment me retrouvai-je hors de la ville ? Je n’en sais rien. Sur quelle route suis-je ? Je n’en sais rien ! Mais je cours vers le nord, vers Paris ! Ah ! la rue des Bernardins ! je voudrais y être déjà ! Je n’ai plus ma moustache à la Charlot, et j’ai laissé pousser ma barbe à bord ; malgré tout ce qu’ont pu me dire Trompette et Georgette, qui préfèrent les messieurs bien rasés. Toute la nuit, je dévorai la route. J’avais de bons phares, et j’en usai, car je n’avais plus personne à mes trousses. Du moins, je le croyais. Je fis de l’essence à l’aurore, dans une petite ville dont j’ignore le nom. Je m’aperçus alors que ma carrosserie était d’un beau rouge. Couleur peu discrète. Les chauffeurs devaient déjà avoir déposé leur plainte, et pour peu que Mme Putiphar y eût mis du sien, on devait déjà avoir signalé dans les principaux centres, le nouveau coup de Mister Flow. Je résolus d’abandonner la route de Paris, et de remonter vers la Bretagne, en évitant les voies directes. J’avais consulté la carte du chauffeur. Je n’étais pas loin d’Angoulême. Encore une ville à éviter. Soudain, en me retournant, j’aperçus derrière moi un nuage de poussière et une auto montée par trois hommes, dont un en bras de chemise, qui s’agitait, debout, dans la voiture… Ça y est ! ce sont mes chauffeurs !… Le coup de Biarritz m’avait trop bien réussi pour ne pas le recommencer dans Angoulême. Ah ! cette damnée voiture rouge ! C’était elle qui m’avait sauvé ! Est-ce qu’elle allait me perdre ? Soudain, en plein cœur de la ville, je m’arrête devant un garage. De l’audace, N. de D. J’entre dans le garage, j’arrête le directeur et je lui dis : « Avez-vous un homme de confiance ? – Pour quoi faire ? – Voici : j’avais promis à un de mes amis de lui ramener sa voiture aujourd’hui même à Rennes. Mais je viens de trouver un télégramme ici, qui me force à rester à Angoulême. Avez-vous un homme qui pourrait conduire à Rennes, cette auto ? Je le paierais bien. Et là-bas, on lui donnerait un bon pourboire. Mais il faut qu’il en mette, car les paquets qui sont là sont attendus d’urgence. – L’homme, je l’ai, et j’en réponds comme de moi-même ! Mais j’en ai besoin !… – Je donne cinq cents francs… – Ça va ! » Il fait signe à un employé qui nous avait écoutés : « Tu as saisi ? – Oui, je brûle la route, quoi ! » À lui, je lui donne deux cents francs, et sur un bout de papier, une adresse fantaisiste. « Ça va ! » J’ai la joie de le voir disparaître au coin de la place. Les autres ne doivent pas être loin ! Ils doivent même déjà tourner dans Angoulême, se demandant ce que je suis devenu. Je quitte le directeur : « Il faut que je retourne au télégraphe… » Cinq minutes plus tard, j’ai la satisfaction d’apercevoir mes chauffards arrêtés avec leur voiture, au milieu d’un groupe, et demandant si l’on n’a pas vu passer une auto rouge. Je m’avance : « Une auto rouge ? Si. Elle s’est même arrêtée au coin de la place. Une auto pleine de valises et de paquets… – C’est ça ! N. de D. ! fit l’un des chauffeurs, écumant. – L’homme était tout en blanc, une casquette blanche. – Mes frusques ! Ah ! le cochon ! En route !… – Attendez ! Il demandait, je crois bien, la route de Rennes. – Merci ! Reculez-vous, nom de Dieu ! Ah ! je vais y passer quelque chose !… Il y a longtemps ? – Pas plus de dix minutes !… » Et ils repartirent comme des fous. Courez après l’auto rouge, mes amis, courez après l’auto rouge. Elle vous mènera loin et longtemps. Moi, je descends à la gare et je prends un train omnibus. Pendant trente-six heures, ce que j’en ai pris des trains omnibus et des correspondances invraisemblables. Enfin, j’arrive dans un petit patelin bien tranquille, au-dessus de Caen… De toutes les économies de la pauvre Trompette, il me reste un billet de cinquante francs !… Il n’y a pas de quoi faire la noce ! et j’ai plutôt l’air d’un vagabond depuis que je me suis débarrassé de ma livrée… Aussi, je ne me vois pas à Deauville ! Mais je n’en suis pas loin, et je vais pouvoir avertir Helena…