Chapitre 7

3842 Words
Je ne me risque pas sur la côte. Mais, à deux kilomètres de Luc-sur-Mer, je loue, pour quarante-huit heures, payée d’avance, une mansarde dans une auberge de la Délivrande. Je n’en sors pas pendant deux jours, vautré sur mon grabat avec une miche de pain, un pot de cidre et un morceau de fromage sur la table. Je n’ai pas écrit à Helena. J’ai mangé et j’ai dormi. Pourquoi n’ai-je pas écrit à Helena ? De me savoir si près d’elle, cependant, je sens le retour de mon désir vers cette belle, cette diabolique, cette unique maîtresse. Elle m’a procuré des heures incomparables. La déchéance où je suis tombé (momentanément, je crois) est impuissante à me les faire oublier. Et, sincèrement, je ne regrette rien ! Elle m’a fait faire un métier de sacripant, mais je le faisais à ses côtés. Elle a fait de moi un homme ! un homme qui se bat dans la vie, qui se défend, qui attaque. J’ai beau faire le tour de mes exploits, ce n’est ni le souvenir de l’hôtel Boieldieu, ni celui de la cité Rougemont qui me troublent. Je n’arrive à m’attendrir que sur ma dernière victime, la pauvre Trompette, qui m’aimait si follement. Et encore si mon cœur s’émeut, ce n’est pas d’avoir payé par le vol de ses petites économies le plus rare dévouement et les plus tendres caresses, mais de l’avoir laissée, elle, dans les larmes. Celle-là, j’en suis sûr, n’est pas près de se consoler. Quant à son porte-monnaie, ma conscience me laisse en repos, puisque j’ai décidé de rembourser Trompette à la première occasion. Je ne saurais trop recommander ce dictame (la bonne intention) aux âmes pusillanimes, qui hésitent sur un acte nécessaire, sous prétexte que leur meilleur ami aurait à en souffrir. Non ! Si je n’ai pas écrit à Helena, c’est que j’ai honte de me montrer dans l’état où je suis. À propos, la pension de cent cinquante francs que m’octroie la charité d’un vieux parent ne m’a pas été versée ce mois-ci. Elle a dû lui être retournée, puisque je suis parti en vacances sans laisser d’adresse. C’est à lui que je vais écrire. Trois jours plus tard, je reçus une lettre chargée payable à domicile. J’ai donné mon vrai nom à l’auberge. Ma signature sur le registre du facteur est le premier acte qui me rend à mon véritable état-civil. Ma barbe a encore poussé. J’ai maintenant un soyeux collier sur les joues et autour du menton, qui me donne un petit air 1830, qui me sied à ravir. « C’est lui, c’est don Carlos, c’est toi mon bien-aimé ! » Mister Prim a disparu pour toujours. Du moins, je l’espère. J’ai acheté un pantalon de treillis et une vareuse. Je suis sortable. Je vais me promener à Luc. Je ne redoute plus de rencontrer un collègue. Je remonte de Luc à Lion-sur-Mer. Ce nom me fait souvenir tout à coup que mes deux voisines de la rue des Bernardins ont « leur villa » non loin d’ici, entre Lion-sur-Mer et Saint-Aubin, sur le bord de la grève. J’irai demain leur dire un petit bonjour. Car, ce soir, je veux écrire à Helena. Elle doit être de plus en plus fière de moi ! Les journaux entretiennent ma renommée. Mister Flow n’a jamais été aussi en forme ! Cette damnée Adélaïde m’a vendu à la police basque. Et Trompette a dû avouer qu’elle m’avait donné l’hospitalité, dans sa cabine, depuis Le Havre, à l’insu de sa maîtresse. Adélaïde et Georgette se sont ainsi sauvé la mise, et Trompette a dû être bien payée. La voilà avec de nouvelles économies, la chère petite ! Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que j’apprends que le yacht la Déesse est reparti pour une longue croisière en Méditerranée. Ces dames connaissent mon vrai visage. Tant que ma barbe ne sera pas entièrement repoussée, je ne souhaite point de me retrouver en face d’elles. J’ai hâte de redevenir poilu comme avant. Alors, je serai méconnaissable ou à peu près… Un coup qui a fait sensation est celui de l’auto rouge. Il paraît que mes chauffeurs n’ont pu la rejoindre qu’à Rennes, où ils se trouvèrent en face du bonhomme d’Angoulême, qui ne comprenait rien à son aventure. Ils la lui expliquèrent. Mais on ne s’ennuya pas à la terrasse des cafés. Ce sacré Mister Flow en avait dans son sac ! Le toupet que j’avais eu de renseigner moi-même sur son auto le chauffeur volé mettait un peuple entier dans la jubilation. Chose curieuse, j’étais très embarrassé pour écrire à Helena. Je ne savais que lui dire. Je me trouvais tour à tour niais, romantique, trop littéraire ou trop brutal. J’arrachai trois lettres de potache. Finalement, je lui donnai mon adresse à la Délivrande et je lui dis simplement : « Je t’attends ! » Le lendemain, je découvris la « villa » de Nathalie et de Clotilde. C’était bien la petite baraque sur la dune qu’elles m’avaient décrite faite de planches et de boîtes de conserves. Plus de coquillages, de moules que de fleurs dans le jardin qui n’était qu’une cour de sable. Mais, en revanche, sur les fils de fer de clôture, beaucoup de linge blanc qui séchait, dont des draps, des serviettes, des maillots de bain. Cela s’appelait Nos Délices. Une fumée odoriférante sortait du tuyau de poêle qui coiffait le toit revêtu de papier goudronné. C’était l’heure du déjeuner. Quand elles m’aperçurent, elles poussèrent les hauts cris. Leur accueil, plein de gaieté, me réjouit le cœur et je ne fis point de manière pour partager leur repas. Elles me firent les honneurs de leur petit domaine avec une grâce touchante. La cabane était divisée en deux. Dans la première pièce, qui servait à la fois de cuisine, de salon, de salle à manger et de chambre à coucher, j’eus quelque peine à trouver la place de mes pas. La seconde était le studio, c’est-à-dire que l’on y trouvait deux tables en bois blanc. Ici, des codes, des livres de lois et des dossiers ; là, une machine à écrire. Nathalie continuait à faire de la copie pendant ses vacances. Hiver comme été, c’est elle qui travaillait pour nourrir sa sœur et lui permettre de continuer tranquillement ses études. Plus tard, Clotilde lui rendrait cela au centuple. Solidarité adorable, sublime amitié ! Et tout cela si simple ! L’air de la mer leur avait rendu les plus fraîches couleurs. Elles étaient exquises toutes les deux, mais Clotilde avait ce quelque chose de dominateur dans le regard qui m’a toujours séduit chez les belles personnes. En mangeant nos crevettes et nos moules qu’elles avaient pêchées le matin même, Clotilde me parla sérieusement et me donna les plus sages conseils. « Vous suivez une voie qui ne vous mènera à rien, me dit-elle. Aujourd’hui, il faut se spécialiser. Moi, j’ai fait mon choix. Tout en restant au palais, j’irai, à la rentrée, passer quatre heures tous les jours dans une grande banque où je me familiariserai avec le contentieux. Dans ce milieu, je trouverai bien l’occasion de lever quelques procès intéressants, surtout si j’entre en même temps dans le cabinet d’un avocat d’affaires. Mais mon dessein – si je le réalisais pleinement – serait de me marier avec mon avocat qui plaiderait les dossiers que je lui apporterais. Alors, je me consacrerais entièrement au contentieux d’un établissement de premier ordre où j’aurais su jouer des coudes. » Elle me dit cela simplement, sans rougir, en me regardant bien en face. C’était déjà une femme d’affaires qui me proposait un traité. C’est moi qui rougis. Elle n’eût pas l’air de s’en apercevoir et elle me demanda comment j’avais passé mes vacances. Je lui dis que j’avais fui un palais désert et que, n’ayant guère d’argent, je m’étais mis à voyager sur les routes, vagabond par plaisir. J’inventai un itinéraire et le vagabond passa très congrûment sans effort. Je leur appris que j’étais pour le moment dans une mansarde, à la Délivrande, et que je m’apprêtais à reprendre la route de Paris, car ma poche était à sec. « Ne vous pressez pas, me dit-elle ; nous vous offrons ici le couvert. Vous viendrez pêcher avec nous et nous vous nourrirons du fruit de nos travaux ! » Mon Dieu ! j’acceptai, n’ayant rien d’autre à faire pour le moment et je revins les jours suivants. Il ne fut plus jamais question de choses sérieuses et j’avais là deux compagnes exquises, toujours de la meilleure humeur du monde. Quel joyeux repas, après la pêche et le bain !… Je ne pensais presque plus à Helena, n’en ayant reçu aucune réponse quand un jour, comme nous goûtions sur la dune d’un morceau de pain et de fromage, arrosés d’une bolée de cidre, notre attention fut attirée par des voix, venant d’un groupe qui longeait la mer et passait près de nous. Des hommes et des femmes, toilettes claires. Une auto de luxe suivait doucement derrière, sur la route. Je reconnus tout de suite Helena. Elle avait un costume de flanelle blanche et s’était coiffée d’une casquette marine. Belle à se mettre à genoux… Le premier mouvement fut plus fort que ma volonté. Je me levai précipitamment puis, les jambes cassées, je me rassis entre mes deux compagnes. Mais Helena m’avait vu. J’attendais un signe qui ne vint point. Elle passa avec une indifférence si parfaite qu’elle n’eût point agi autrement si elle avait croisé un inconnu. Elle était avec une jeune femme de démarche assez singulière et que je reconnus à ses yeux bridés. C’était Mrs. Rennyson, l’ex-danseuse annamite avec laquelle nous avions dîné un soir aux Ambassadeurs. Derrière, venait un long, sec gentleman, aux cheveux blancs et aux yeux pâles vers lequel elle se retournait et avec qui elle s’entretenait en anglais. Ils disparurent derrière la dune. « Vous connaissez ces personnes ? » me demanda Clotilde. Mon cœur battait dur. J’arrivai cependant à me faire entendre sans trop montrer mon émoi. « J’avais cru reconnaître quelqu’un. Je me suis trompé. – C’est la clique de Deauville ! » dit Nathalie. Et il n’en fut plus question. Je rentrai à la Délivrande encore tout plein de ma rage. En route, je jetais tout haut des injures à Helena. Et les pires. Il ne faisait plus de doute que la noble lady avait fini de « jouer avec moa ». Maintenant, elle devait avoir passé à d’autres exercices. Je n’en demandai pas moins à l’auberge s’il n’y avait rien à mon adresse. Pas un mot. Ah ! C’est propre le grand monde ! Voilà une femme qui a failli, il y a trois semaines, me faire jeter dans le panier à salade et elle ne se soucie pas plus de moi que de son premier soulier de bal ! Tout de même, il y a des moments où on est heureux de constater qu’il y a encore d’honnêtes gens sur la terre et des femmes qui ne sont pas des filles publiques. L’événement me donna une grande affection pour Nathalie et Clotilde. Je goûtai de plus en plus la propreté physique et morale de ces deux jeunes filles qui partaient d’un pas si solide sur les chemins de la vie. Et je me pris à penser qu’il y avait de la place pour un brave garçon dans le programme que m’avait développé mon charmant confrère de la rue des Bernardins. Ce sentiment ne fit que croître et embellir avec ma barbe. La fin de septembre approchait. Nous rentrâmes ensemble à Paris et je fus tout heureux de me retrouver maître Antonin Rose et de reprendre le chemin du palais, ma serviette sous le bras. Je retrouvai une salle des Pas-Perdus gaie et animée. On était heureux de se revoir. On se demandait si l’on avait passé de bonnes vacances : « Excellentes ! Excellentes ! – Où êtes-vous allé ? – À Lion-sur-Mer, une petite plage de tout repos et sans chichi, vous savez ! Pas besoin de se mettre en smoking (ouf ! pouvoir parler français !) tous les soirs. – Vrai ! Ce n’est pas Deauville ! Vous n’êtes pas allé faire un petit tour à Deauville ? – Non, merci ! Ça n’est pas mon genre ! » Une heure plus tard, je prenais le chemin de la prison où Durin devait commencer à trouver que je me faisais rare. C’était sans joie que j’allais là mais sans terreur. J’avais tenu mes engagements. J’avais fait ses commissions. Nous étions quittes. Je plaiderais pour lui et tout serait dit. Qu’il allât se faire pendre, ailleurs : « J’en avais ma claque ! » D’autre part, je ne doutai point qu’il ne fût renseigné sur mes faits et gestes. Il avait bien dû s’amuser en apprenant que le charme d’Helena avait suffisamment agi pour faire de moi le complice de leurs entreprises. Helena avait dû, dans sa mystérieuse correspondance, se moquer outrageusement de moi, de mon amour éperdu et de mon incroyable naïveté. Quel triomphe pour elle de m’avoir glissé dans la peau de Mister Flow comme il m’avait glissé, lui, dans celle de Mr. Prim ! Ah ! ils étaient dignes l’un de l’autre, les bandits !… Quoi qu’il en fût, j’étais bien résolu, par mon attitude à ne point lui faire douter de mon rôle de victime, de bon petit garçon qu’une jolie femme peut conduire par le bout du nez. Dès qu’il me vit, je compris qu’il était satisfait de moi. Il me serra les deux mains tout à fait fraternellement et avec une sorte d’affection protectrice : « Tous mes compliments, mon cher maître, me dit-il. Fichtre ! vous y allez bien ! je ne vous en demandais pas tant. – On ne peut rien refuser à Lady Skarlett, répliquai-je, en prenant une mine volontairement confuse. – À ce propos, je devrais vous gronder ! Vous avez bien failli la compromettre. C’eût été une faute irréparable et je vous aurais difficilement pardonné. Elle vous a tout dit et je sais qu’elle ne vous a point caché le goût qu’elle avait gardé pour son existence d’autrefois. Je ne doute point que ce soit elle, car c’est une ensorceleuse, qui vous a poussé à d’aussi audacieuses extravagances. Je lui ai écrit ce que je pensais à cet égard. C’est fou, ce que vous avez fait là, tous les deux… À la lecture des journaux, j’ai souvent tremblé pour elle et aussi pour la réputation de ce pauvre Mister Flow. Avez-vous songe à la responsabilité que vous encouriez ? Vous avez commis des fautes impardonnables. Tant dans le coup de l’affaire Boieldieu que dans celui de la cité Rougemont. Vous ne vous en êtes pas trop mal tiré au Havre. Mais, vous avez eu tort de vous abandonner aux délices de Capoue sur la Déesse… Enfin, tout est bien qui finit bien !… – Cependant, Durin, l’histoire de l’automobile rouge n’était pas si mal que ça !… – Ah ! ça je vous l’accorde, c’est du bon Mister Flow ! Tout compte fait, je n’ai qu’à vous remercier et je vous annonce que vos honoraires seront à la hauteur de ma satisfaction. Parlons, maintenant, du procès. Nous passons le 10 octobre. L’affaire sera réglée en cinq minutes. – Je crois que vous pouvez compter sur le sursis. – D’autant que Sir Archibald est de retour en France et viendra me réclamer à l’audience. Le soir même je rentre à son service. Et, mon Dieu !… Je crois bien que nous nous dirons adieu pour toujours !… – Je l’espère, Durin ! – Vous regrettez quelque chose ? – Tout ! Durin, je suis un honnête homme, moi ! – Diable ! pensez un peu à ce qui serait arrivé si vous ne l’étiez pas. Enfin, je ne vous en veux pas de lâcher la carrière. Chacun va où l’appelle son destin. Nous vous oublierons. – Nous oublierons tout, appuyai-je. Nous y avons intérêt l’un et l’autre ! » Nous nous regardions dans les yeux. Puis sa bouche se détendit et, avec un sourire un peu amer : « J’ai vu venir, ici, la première fois, un enfant, je vois maintenant devant moi un homme. Vous me remercierez, un jour, du fond du cœur, ingrat !… » Sur ce, nous nous quittâmes. Nous ne nous revîmes que la veille du procès, cinq minutes. Je n’avais toujours pas de nouvelles d’Helena et je ne lui en demandai point. Vint le 10 octobre. Le palais était une vraie ruche. Le bourdonnement des robins emplissait salles et couloirs. Le tambour des portes poussées par les robes noires affairées ne cessait de retentir à gros coups sourds, battant le rappel des causes. Cependant, à la 10e chambre correctionnelle, c’était à peu près le désert. On expédiait les flagrants délits. Quand on appela l’affaire Durin, il n’y avait pas vingt personnes dans la salle. Durin fut introduit. Il baissait la tête, écrasé de honte. Le président feuilleta le dossier et annonça à ses assesseurs qu’il y avait désistement du demandeur. Le substitut, cependant, maintenait les poursuites, car le délit était évident. Je soulevai ma toque : « Mon client a tout avoué, fis-je. Il regrette de s’être laissé aller à un geste qui sera le remords de ses jours. C’est un honnête homme. Son casier est vierge. Son patron est prêt à le reprendre à son service. Je demande l’indulgence du tribunal et l’application de la loi de sursis… » Le président demanda si Sir Archibald Skarlett était dans la salle. Un homme se leva et, précisément, le vieillard, haut et sec, aux yeux pâles, que j’avais vu avec Helena à Lion-sur-Mer. Il se borna à répéter qu’il reprenait Durin à son service, car c’était un excellent serviteur qui avait été victime d’une inspiration du « méchant être » (le démon ! mot tabou). Les juges sourirent et le président, après s’être penché vers ses assesseurs, était prêt à prononcer le jugement attendu quand un gentleman, qui avait de singuliers points de ressemblance avec Sir Archibald, s’avança et demanda, en excellent français, à être entendu : « Je viens ici sauver mon frère, dit-il, et vous apprendre qui est ce Durin, qui a surpris sa confiance dans une intention certainement des plus criminelles. » Et, après s’être nommé (c’était Sir Philip, frère cadet de Sir Archibald), il se tourna alors, tout d’une pièce, du côté de Durin et lui jeta à la figure : « Vous êtes un misérable !… Vous êtes le célèbre Mister Flow !… » Cette accusation inattendue, qui pouvait être l’annonce des complications les plus redoutables pour moi, me frappa comme la foudre et je me laissai aller sur mon banc, comme si, tout à coup, la vie m’échappait. Heureusement que personne ne me regardait et que tous les yeux étaient fixés sur Durin. Il était vraiment curieux à contempler. Sa face qui, déjà, ne respirait guère l’intelligence et dont la niaiserie s’était accompagnée d’un désespoir larmoyant, quand on lui avait dit de se lever et qu’il avait aperçu Sir Archibald, sa face manifesta une si parfaite imbécillité qu’il obtint, du premier coup, un beau fou rire. Il ne protestait pas ! Il ne comprenait pas ! Du reste, il avait tout le public avec lui qui se pâmait à l’idée que ce pauvre garçon était accusé d’être Mister Flow, le célèbre, l’inouï, l’incomparable Mister Flow ! C’était aussi le sentiment du tribunal et les juges eux-mêmes ne purent tenir leur sérieux. Ayant repris un peu de souffle, je dis, sans me lever (j’en eusse été incapable), et laissant retomber mes bras, comme si une pareille énormité les avait rompus : « C’est une mauvaise plaisanterie ! » Le président interpella le témoin avec une indulgence apitoyée. « D’où arrivez-vous donc, monsieur, pour nous faire cette déposition sensationnelle ? Vous êtes ici le seul à ignorer que, pendant que Durin était sous les verrous, le Mister Flow en question s’est signalé à Deauville, Biarritz, Rouen et, dernièrement à Paris par quelques méfaits assez retentissants. Enfin, il semble avoir bien occupé ses vacances !… » Le substitut qui se faisait, lui aussi, une pinte de bon sang, prononça : « On pourrait demander à Sir Archibald ce qu il pense de cette étrange histoire… » Sir Archibald se leva et dit : « Je la déplore, car elle est insensée, et je prie mon frère Philip de ne pas insister. Je répète que j’ai eu, pendant deux ans chez moi, à mon service, le nommé Durin et que je n’ai eu qu’à m’en louer. » Durin, lui, sur son banc, avait l’air de plus en plus ahuri. Quant à Sir Philip, il continuait de le regarder d’une façon terrible, ce que voyant, le président pria le témoin de se retourner vers le tribunal et de bien vouloir expliquer sa déposition. Sir Philip, qui avait dû se taire, sous les éclats de rire et autres manifestations de la salle, reprit, sur un ton des plus secs : « Je ne suis ni fou ni ridicule, comme mon honorable frère voudrait le laisser entendre. Je n’ignore pas non plus que Durin étant en prison, on a mis sur le compte de Mister Flow des vols et autres aventures retentissantes. Mais, qu’est-ce que cela prouve ? Que l’on s’est trompé, voilà tout. Et, maintenant, je vais vous dire comment j’ai été amené à cette certitude. Pendant que nous étions aux Indes, mon frère et moi avons cessé toute relation, par suite des intrigues d’un étranger qui avait réussi à se glisser dans notre société. Le nom sous lequel cet affreux individu s’est présenté à nous, je ne puis le dire et je ne veux pas le dire, pour l’honneur de mon frère, et je suis sûr que Sir Archibald ne me blâmera pas de ma discrétion. » L’homme aux yeux pâles se leva tout d’une pièce et lança : « Philip, vous êtes un traître et je vous renie ! » Le président se hâta de mettre un terme à l’incident et pria Sir Archibald de ne plus interrompre le témoin. L’affaire prenait des proportions inattendues. Elle sembla déjà imprégnée d’un singulier mystère. Le bruit s’était répandu dans les autres salles et dans les couloirs qu’un inculpé était dénoncé par un témoin comme pouvant bien être Mister Flow. En quelques minutes, la « dixième » fut pleine à y étouffer. On montait sur les bancs, on se haussait sur la pointe des pieds. Tout le monde voulait voir Durin qui continuait de montrer sa bonne tête d’idiot et chacun de dire : « Ça, Mister Flow, il est maboul, le témoin !… » Quant à moi, j’avais laissé tomber mon front dans mes bras habillés de la toge, geste assez fréquent qui signifie que l’on est las d’entendre des insanités. À la vérité, j’étais assommé. Ah ! Le temps était bien passé où j’aurais été si fier de plaider pour Mister Flow ! J’allais peut-être devenir célèbre, mais, de quelle célébrité ? Qui eût pu le dire ?… Philip avait repris sa déposition.
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