« Persuadé que l’homme en question n’était qu’une canaille, je résolus de le retrouver en Europe où je savais qu’il avait débarqué. Mais je ne pus quitter les Indes que plusieurs mois après mon frère. Je retrouvai les traces de mon bandit en Égypte, à Athènes, à Bucarest, à Constantinople, à Vienne, à Trieste, à Venise. Mon attention avait été attirée par le fait que, partout où il passait, on célébrait le passage du célèbre « Mister Flow », vols et cambriolages, abus de confiance. J’eus bientôt la preuve que celui que je cherchais et ce Mister Flow ne faisaient qu’un. Je vous dirai sous quel nom et sous quels masques celui que l’on a encore appelé l’» Homme aux cent visages » a commis ses méfaits, j’aurai, pour cela, le témoignage de ses victimes et aussi celui des différentes polices qui le recherchaient et auxquelles son astuce proverbiale et sa science du maquillage le faisaient toujours échapper. « À Venise, il se produisait au café Florian. Il avait une bonne presse aux Procuraties sous le nom de Mr J. A. L. Prim. De là, il était allé à Milan où il avait eu l’audace de pénétrer dans la maison de mon frère dont il devint bientôt le commensal. Mais sans doute sa dernière transformation avait-elle suffisamment duré. Il annonça son départ pour les Amériques. Entre-temps, il avait recommandé à mon frère un valet de chambre nommé Durin qui se trouvait libre à Trieste et qui arriva deux jours après le départ de Mr. Prim. Sir Archibald l’engagea. Ce Durin n’était autre que Mister Flow lui-même !… « Cela, je ne le découvris point tout de suite, car je m’étais mis à la recherche de J. A. L. Prim et je perdis près de deux ans dans cette vaine poursuite en Amérique, puis aux Indes, où j’étais retourné pour mes affaires. Enfin, je revins en Europe où je m’accordai quelque chance de le retrouver. Mon homme ne pouvait avoir passé trois semaines avec mon frère sans un dessein arrêté. Mister Flow s’est toujours montré persévérant dans ses entreprises et sachant poser longtemps à l’avance des jalons qui lui serviront plus tard. « C’était autour de Sir Archibald qu’il fallait chercher. Sir Archibald était alors à Paris. Il avait toujours ce même valet de chambre que Mr. Prim lui avait recommandé. Un jour, ou plutôt une nuit, j’eus la preuve foudroyante que Durin c’était J. A. L. Prim. C’était l’éternel Mister Flow ! Durin avait loué, rue Chalgrin, un entresol, sous le nom de Van Housen, qui est un des cent visages de Mister Flow. Comme je vous l’ai dit, monsieur le président, toutes relations sont rompues depuis longtemps entre mon frère et moi ; cependant, je n’hésitai pas, comme vous pensez bien, à l’avertir de ma découverte. Sir Archibald me répondit par une lettre méprisante. « Quelques jours plus tard, j’apprenais que Durin avait été arrêté pour avoir volé à mon frère une épingle de cravate. Ce petit incident aurait dû dessiller les yeux de Sir Archibald. Il n’en fut rien. Je décidai alors de retourner en Italie pour essayer de ramasser là-bas une preuve que je pusse sortir publiquement de l’identité de Durin et de Mister Flow. J’ai été sur le point de l’obtenir et puis elle m’a échappé au dernier moment. Et je suis arrivé, en hâte pour assister à ce procès et pour dévoiler Durin… – Mais vous nous avez parlé d’une preuve foudroyante, fit remarquer le président. – Oui ! C’est en surveillant l’immeuble de la rue Chalgrin que j’ai acquis cette preuve-là. Malheureusement, il ne m’appartient pas de la faire connaître. Durin me comprend, lui, mais il continuera à faire celui qui ne me comprend pas ! – Voilà bien des mystères ! fit le président. Le tribunal ne saurait admettre vos réticences, d’autant que vous n’avez pas été cité régulièrement et que nous ne vous entendons qu’à titre de simple renseignement… En somme, vous ne nous apportez aucune preuve. En admettant même que ce J.A. L. Prim soit bien Mister Flow, nous ne voyons pas comment établir une confusion entre ce personnage et Durin lui-même. » Et, se tournant vers Sir Archibald : « Avez-vous quelque chose à dire, dans tout ceci ? Vous avez entendu votre frère ?… – Monsieur le président, laissa tomber, d’une bouche pleine d’amertume, l’homme aux yeux pâles, je me demande si mon frère n’est point devenu fou ! Durin est en prison… Mister Flow continue ses exploits… C’est une preuve de l’innocence du pauvre garçon, j’imagine, mais il y a mieux que cela ! Il est bon que mon frère apprenne que, toujours pendant que Durin était en prison, Mr. J. A. L. Prim était à Deauville, où il était descendu au Royal, que ma femme le voyait tous les jours et qu’il dînait avec elle à la table de Sa Grâce le duc de Wester ! » Ces derniers mots parurent accabler Sir Philip. Les journaux, en effet, qui s’étaient occupés de Mister Flow n’avaient eu encore aucune raison de signaler d’une façon retentissante l’existence de Mr. Prim. Le témoin, assez désemparé, se borna à murmurer : « C’est impossible ! » Je sentis que le moment était venu pour moi de me lever. « Je crois, monsieur le président, qu’il ne reste plus rien de cet étrange incident. Cette triste comédie a suffisamment duré… Je suis comme Durin, je ne comprends rien à toute cette fantasmagorie. Et je ne suis pas loin, non plus, de partager l’indignation de Sir Archibald !… » Nous pouvions croire, cette fois, que tout était fini, quand le président s’adressa au substitut : « Qu’en pense le ministère public ? » Le substitut se leva : « Pour moi, comme pour nous tous, Durin ne saurait être Mister Flow. J’ajouterai même qu’une pareille supposition ne peut que faire sourire !… Cependant, puisqu’il a été question à cette audience de Mister Flow et de Mr. J. A. L. Prim, ne croyez-vous pas, monsieur le président, qu’il serait bon de citer à cette barre l’inspecteur de la Sûreté Petit-Jean qui a eu, tous ces derniers temps, à s’occuper de Mister Flow ? On citerait également Mr. Prim, puisque Mr. Prim est en France et n’a aucune raison de se cacher. Quand le témoin verrait en face l’un de l’autre, Durin et Mr. Prim, il serait bien dans la nécessité de confesser son erreur… Enfin, Durin serait débarrassé de cette terrible réputation qu’on veut lui faire bien malgré lui et qu’il n’a certainement point méritée, si j’en crois les apparences (cette allusion à la stupidité du Durin eut encore un grand succès). – Qu’en dites-vous, Durin ? demanda le président. – Faites comme vous voudrez, monsieur le président. Tout cela est abominable !… » Et il éclata en sanglots… Sur ce, l’affaire fut remise à huitaine pour supplément d’enquête. J’étouffais en sortant de la dixième chambre. Sir Archibald vint à moi et me dit : « Ce pauvre Durin ! le voilà bien peiné ! Dites-lui bien que tout ceci n’a aucune importance et que je ne l’abandonnerai pas… » Je passai huit jours atroces. J’étais allé voir Durin. Il se mit à rire de ma mine déconfite. « Eh bien, qu’est-ce qui ne va pas ? – Mais, malheureux, où allons-nous ? Un supplément d’enquête ! avec tout ce qu’a raconté ce sinistre Philippe !… – Rassurez-vous !… D’abord, il a contre lui Sir Archibald, qui n’a jamais été aussi furieux, car toute la manœuvre de son frère pourrait singulièrement compromettre Lady Helena. Voyez-vous que l’on apprenne à Windsor que Sir Skarlett a épousé la sœur d’un chevalier d’industrie, même si ce chevalier d’industrie n’est pas Mister Flow ! De son côté, Sir Philip ne tient point à déshonorer la famille. Vous l’avez vu à l’audience. Ce n’est pas drôle d’être quelque chose comme le beau-frère de Mister Flow ! Il désirera d’abord débarrasser Sir Archibald de Mister Flow. Après, on s’arrangerait sans scandale, autant que possible, avec la femme. En ce qui me concerne, il est sûr que je ne brûlerai pas Lady Helena, ma meilleure cartouche ! Comment m’a-t-il deviné ? J’imagine qu’il a dû surprendre l’intimité de mes relations avec la patronne… C’est cela qui l’a remis dans le droit chemin et lui a fait retrouver, sous le visage de Durin, celui de J. A. L. Prim. Mais puisqu’il ne peut rien dire, il vaut mieux en rigoler. Il n’est qu’odieux et ridicule !… Tout va bien, cher ami, croyez-moi. – Pour vous, peut-être, mais pour moi ! Voilà Mr. Prim sur la sellette. On le recherche pour le citer !… Singulièrement disparu, Mr. Prim ! Je tremble qu’en parlant de Mr. Prim on n’aboutisse à maître Antonin Rose. Je n’aurais plus qu’à me suicider !… – Là ! là ! voilà les gros mots ! Le suicide, comme vous y allez ! Que diable, la vie est encore belle ! On trouvera bien à se retourner. Comptez sur moi. » On comprend que de tels propos n’étaient point faits pour me redonner de l’assurance. Ah ! je les payais mes beaux jours de Deauville ! Que n’avais-je passé toutes mes vacances dans l’humble hospitalité de la sage Clotilde et de la douce Nathalie ! J’étais si ravagé que je n’osais plus paraître devant elles. Sur ces entrefaites, j’appris que Mr. Prim restant introuvable, le parquet avait cité Lady Skarlett, qui donnerait peut-être quelque renseignement intéressant sur le fuyant personnage. Je me présentai, défait, à l’audience. L’affaire avait pris des proportions énormes. Les journaux s’en étaient emparés. On était venu m’interviewer au palais. Mes confrères m’enviaient et trouvaient que j’avais de la chance. De la chance !… Ma mauvaise mine les étonnait et aussi mon peu d’entrain. Je prétextai des maux d’estomac, un empoisonnement par les huîtres. On se bousculait à la dixième. J’eus peine à gagner ma place. Durin arriva, entre ses deux gardes municipaux, avec une tête étourdissante d’imbécillité et les yeux rouges. Beaucoup de femmes dans la salle et des plus huppées. Durin n’eut encore qu’à se montrer pour obtenir, ce jour-là, un nouveau succès de rires… Quelques-unes de ces dames protestaient. C’était une injure qu’on leur faisait en abîmant l’image qu’elles se faisaient de leur héros, avec ce grotesque. L’inspecteur Petit-Jean fut tout de suite appelé à la barre. Il était au courant, naturellement, de la déposition de Sir Philip. Le président en retraça les grandes lignes, dans son interrogatoire. « Il y a beaucoup à retenir, déclara le témoin, dans la déposition de Sir Philip. Pour mon compte, depuis que je me suis mis à la recherche de Mister Flow, dont j’ai été le premier à signaler le retour dans nos parages, j’ai fait le même chemin que l’honorable déposant. Seulement, je suis parti du point opposé. Il a remonté du plus loin pour aboutir à Mr. J.A. L. Prim et moi je suis parti des derniers événements pour redescendre jusqu’à Milan où je me suis trouvé en face, comme lui, du dit Mr. Prim. Pas plus pour moi que pour lui il ne fait de doute que Prim et Mister Flow sont le seul et même individu ! Mais là où je suis obligé de me séparer de Sir Philip, c’est dans la question Durin. Prétendre que Mister Flow, c’est Durin, c’est affirmer l’impossible. La présence de Durin ici en est une preuve suffisante et j’espère bien vous amener moi-même un de ces jours ce Mr. Prim, qui est l’auteur des derniers cambriolages dont j’ai eu à m’occuper, au cours de ces dernières semaines. Mister Flow avait, à Milan, trompé étrangement la confiance de Sir Archibald et de Lady Skarlett. Il ne faut pas s’en étonner. Il est passé maître dans cette sorte de bluff. Et nous avons été, à la police, trop souvent ses victimes pour marquer la moindre surprise de l’ascendant qu’il avait pris sur ses hôtes. Si bien que, lorsque deux ans plus tard, c’est-à-dire cet été, il s’est présenté, en l’absence de Sir Archibald, à Lady Skarlett, il n’est pas étonnant que celle-ci lui ait réservé son meilleur accueil. Vous entendrez tout à l’heure Lady Skarlett comme témoin. Il est bon qu’elle soit instruite des dangers qu’elle a courus à côté de ce redoutable personnage. La présence, à Deauville, de Mister Flow me fut révélée, comme on l’a écrit dans les journaux, par la façon toute particulière dont ont été forcés les coffres-forts de la villa des Charmilles et du Royal. L’instrument qui a servi est unique et appartient en propre à celui que nous traquons depuis si longtemps. Les cambriolages de Deauville se trouvaient ainsi signés de Mister Flow. Je retrouvai Mister Flow dans l’affaire de la cité Rougemont et il n’est pas impossible qu’il faille encore lui attribuer le coup du boulevard Boieldieu, à Rouen, dans l’hôtel de M. Jacob. Les empreintes relevées attestent, comme à la villa des Charmilles, comme à la cité Rougemont, que l’opérateur était accompagné d’une femme, comme il est souvent arrivé à Mister Flow. Et maintenant, monsieur le président, il me reste à vous apprendre comment j’ai pu identifier Mister Flow dans Mr. Prim. Mes recherches dans l’appartement de M. Abraham Moritz m’ont fait découvrir, tout dernièrement, un objet qui avait échappé à Mister Flow dans sa fuite rapide et dans le moment qu’il cherchait l’escalier de service. Cet objet, le voici. C’est un bracelet-montre, acheté à Rouen par un gentleman qui accompagnait Lady Skarlett ! » À ces mots, je ne fus point maître de retenir un soupir qui était presque un gémissement et je n’osai regarder le petit chef-d’œuvre d’horlogerie que l’inspecteur faisait passer au tribunal. « Vous pensez que, dès que j’eus obtenu un aussi précieux renseignement, je ne fus pas long, monsieur le président, à découvrir J. A. L. Prim, lequel était descendu alors au Royal de Deauville et ne quittait plus lady Skarlett. Son but était, de toute évidence, de s’emparer des bijoux de cette dame, estimés à plus de vingt millions. L’affaire était trop belle pour l’abandonner après l’avoir manquée une première fois à Milan. Il était réapparu à Deauville pour tenter à nouveau le coup en l’absence de Sir Archibald et il aurait certainement réussi si le domestique de confiance de Lady Skarlett n’avait gardé les bijoux dans sa ceinture. Ce J. A. L. Prim, du reste, était arrivé au Royal sans bagages. Il ne disposait dans l’instant d’aucun moyen. Il n’a point payé sa note et, dans une courte apparition qu’il fit à Paris-Plage, accompagné de Lady Skarlett qu’il promenait le long de la côte, il se signala encore par la façon désinvolte dont il quitta le Palace, sans payer l’appartement, renvoyant la note à Lady Skarlett, qui la croyait réglée, et était descendue rejoindre son compagnon. Lady Skarlett ne doit plus ignorer aujourd’hui les singuliers agissements de Mr. Prim. Peut-être avait-elle déjà pu le juger au cours de son voyage, car elle rentra seule à Deauville. Réduit à ses propres ressources, Mister Flow retrouvait, le soir même, à Paris, la complice à laquelle je faisais allusion tout à l’heure et tentait le coup de la cité Rougemont. Le lendemain, on retrouvait sa piste au Havre. Il se jetait dans le bassin du Commerce, ce qui fut une occasion pour lui de goûter aux douceurs du yachting. Enfin, nous le retrouvons avec l’auto rouge à Angoulême… J’ai relevé un instant sa trace en Bretagne. Je le crois maintenant à Paris. Monsieur le président, encore un petit mot : lors de l’affaire de la cité Rougemont, nous avons pu découvrir comment Mister Flow et sa compagne avaient échappé aux agents en pénétrant dans le théâtre des Nouveautés par l’entrée des artistes. Nous avons même pu repérer les fauteuils qu’ils avaient occupés jusqu’à la fin de la représentation. Sous l’un de ces fauteuils, j’ai trouvé un mouchoir, un mouchoir d’homme dont les initiales ne nous disent rien pour le moment, mais qui pourraient peut-être bien nous servir un jour. Il se peut, toutefois, que ce mouchoir ait été perdu par quelque autre personne tout à fait étrangère à l’affaire… Enfin, tel quel, le voilà ! » Et l’inspecteur sortit de sa poche un mouchoir que je considérai avec un effroi encore inégalé… « Quelles sont les initiales ? demanda le président. – A. R. entrelacés, monsieur le président !… – A. R., en effet, cela ne semble correspondre à rien… » C’est alors que cette brute de Durin se souleva et prononça, au milieu d’une explosion de rires et pendant que je faisais un effort surhumain pour ne pas m’effondrer. « A. R., MAIS CE SONT LES INITIALES DE MON AVOCAT, monsieur le président !… Cet homme-là (il désignait le témoin) ne va tout de même pas prétendre que c’est mon avocat qui a fait le coup ! » La salle était dans une joie qui tenait de l’hystérie. Moi, je devais faire une jolie grimace, car ces dames riaient aussi en me regardant. Le cynisme de Durin me glaçait les moelles. C’était vraiment pousser un peu loin l’audace dans ce jeu terrible où il roulait, comme dans la farine, police, magistrat et jusqu’à son défenseur ! Je n’avais vraiment pas de chance ! Je n’étais venu à Deauville qu’avec un mouchoir. J’avais ensuite acheté du linge à Rouen aux initiales de J. A. L. Prim, mais il fallait que le seul mouchoir de maître Antonin Rose fût justement dans ma poche, lors de l’affaire de la cité Rougemont et que je le laissasse tomber ! J’en avais encore les reins brisés quand l’huissier introduisit Lady Skarlett. Je n’avais pas revu Helena depuis Lion-sur-Mer, où elle était passée près de moi si indifférente. Depuis, je n’en avais pas reçu un mot. J’étais persuadé qu’elle m’avait laissé complètement « tomber ». Cependant, je sentis son parfum avant même qu’elle ne m’eût frôlé et ma pauvre cervelle chavira à l’évocation de tant de scènes qui avaient senti ce parfum-là ! Son entrée, certes, avait fait sensation. Elle était, comme presque toujours, d’une beauté à la fois fatale et souriante et un murmure d’admiration accompagnait ses pas. Et, comme toujours, divinement mise, avec un brin d’originalité et d’exotisme, qui était sa marque et la sortait des vulgaires beautés, esclaves de la mode. Elle portait haut la tête, mais sans ridicule ostentation et ne paraissait nullement gênée d’avoir à se montrer et à s’expliquer dans un milieu si nouveau pour elle, je veux dire si nouveau pour Lady Helena. M’avait-elle vu ? Je ne saurais l’affirmer, mais ce que je puis dire, c’est qu’elle n’eut, par la suite, aucun regard pour le banc de la défense où cependant elle savait que j’étais assis. Elle regardait Durin et son fugitif sourire avait l’air à la fois de l’encourager et de le plaindre. Les questions du président ne faisaient que résumer la déposition précédente à laquelle Lady Skarlett, sans le moindre embarras, donnait son plein assentiment. « Ce Mr. Prim nous a beaucoup trompés ! prononça-t-elle, avec le léger accent qu’elle ne prenait souvent que par coquetterie. C’est un vilain homme ! A very nasty man ! Il avait été si aimable à Milan ! Nous ne le connaissions pas. Il nous avait été « introduit » dans une soirée chez le général Benito. Il nous rendait beaucoup de petits services. Il nous était bien utile pour le bridge de l’après-midi. Enfin, c’était un ami. Quand je le revis à Deauville, je fus enchantée en vérité et je l’écrivis tout de suite à mon mari. Figurez-vous que je ne pouvais plus m’en débarrasser. Il finissait par me fatiguer. Je ne pourrais pas dire si cet homme était Mister Flow, no, ou un autre, mais c’était un vilain homme et qui avait de mauvais desseins. Je crois bien que c’est lui qui a essayé de voler mes bijoux ! Et puis, il est arrivé sans bagages, sans linge, sans argent. Il m’a raconté une histoire de malles égarées. Cela « résonnait chatouilleux » vraiment ! Je lui ai prêté des effets de Sir Archibald et j’allai avec lui en commander d’autres à Rouen. Il mangeait à ma table sans rien payer jamais. Il devait à tout le monde, dans tous les bars et il buvait comme un poisson. Et il jouait. Je supportais ce monsieur à cause de mon mari qui allait revenir et qui serait heureux de le trouver pour l’action-bridge et aussi parce qu’il avait été à peu près convenable avec moi. Mais, à Paris-Plage, il commença à être à la limite, en vérité ! Je voulus repartir tout de suite. Dans l’auto, il a été presque shoking, yes, undecent. Alors, j’ai arrêté et je lui ai ordonné de descendre. Vivement, Sharp ! Il n’a pas voulu descendre. Et il essayait de se faire pardonner. J’ai fait comme si je pardonnais, mais, à la première stop,comme il descendait le premier, je suis repartie toute seule en vitesse !… Je l’ai laissé sur la route, yes !… C’est un vilain homme !… Je n’ai jamais beaucoup aimé son « figoure » !… – Et qu’avez-vous à dire de Durin ?… – Oh ! comme mon mari, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Je l’ai toujours trouvé correct dans le service et il était très dévoué à Sir Archibald. Je ne puis m’expliquer cette sotte affaire d’épingle de cravate que par une sotte galanterie. Il « portait » un grand flirt avec la femme de chambre d’une de mes amies, Mrs. Tennyson ! Il a fait le cadeau à la femme de chambre, à Maid. Enfin, je ne le crois pas très intelligent, je crois à son repentir sincère. » Là-dessus, Durin éclate à nouveau en sanglots.