— T'emballe pas. Si je t'ai donné une seule dose, c'est parce que tu ne m'as pas filé de fric pour plus.
— La dernière fois...
— La dernière fois, c'était la dernière fois ! Et aujourd'hui, c'est comme ça ! Maintenant, si ça ne te plaît pas, c'est pas un problème, tu me rends la came et je te rends le fric. Mais... peut-être que t'as pas le choix...
— T'es vraiment un e****é ! Je te jure qu'un jour je te ferai ta fête !
— Ouais, fit Amid en rigolant, un jour où t'auras plus besoin de poudre...
Néness était énervé au point qu'il en oublia de le traiter de sale bougnoul.
Bill se tenait en retrait. Il n'aimait pas trop se montrer avec des dealers de l'espèce d'Amid. Chacun met sa pudeur où il peut.
— Quoi ? Une seule ?! hurla-t-il. C'est quoi ce lézard ?
— Cht... La ferme ! C'est de l'extra blanche, improvisa-t-il pour se justifier. Et puis si ça fait pas assez, on le coupera avec de l'alcool.
— Toi avec tes cuisines, tu vas nous tuer...
— Et alors ? C'est pas ça que tu cherches ? fit-il en ricanant grassement.
— T'es complètement pété ou quoi ? Me tuer !? Mais il est barjot ce type !
Bill et Néness prirent la direction d'un banc, assez éloigné de celui où Amid continuait de fourrager et s'y laissèrent tomber. Bill était très nerveux. Ses mains, sa tête bougeaient comme s'il était en train d'engueuler le fantôme d'Amid, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Pourtant, à le voir, on pouvait lire tout de ce que son cerveau pensait et que sa bouche trouvait inutile de confirmer.
— Moi je trouve que c'est plus the foot avec de l'alcool. C'est beaucoup plus planant, insista Néness.
— Peut-être, mais ce genre de mélange c'est dégueulasse ! Et pis d'abord, si c'est de l'extra-pure, comme tu dis, pourquoi tu veux la prendre avec de l'alcool ? Hein ? Suffit de la diluer, pas de la mélanger.
— Ouais, ben tu feras ce que tu veux, moi, je mélange !
— Et après ? On aura quoi demain ?
Néness haussa les épaules, un sourire tordait sa bouche.
— No future !
Et Bill éclata de rire en insultant fraternellement son copain. Néness avait touché à peu près à tout ce qui se fume, se renifle, s'injecte ou se mange. Les produits réputés faits pour ça : cocaïne, héroïne, LSD, alcool ; les produits à moitié faits pour ça : amphétamines, barbituriques, éther ; et les produits pas du tout faits pour ça : colle à rustine, urine ou pire. Sans parler des alchimies mélangeant les différents produits : des spoutniks comme il appelait ça parce qu'on avait rien trouvé de mieux pour se mettre sur orbite. Il se défonçait par besoin d'essayer de nouvelles sensations. Il n'était pas particulièrement accro à une drogue, c'était ce que les médecins appellent une assuétude psychique. Son esprit, plus que son corps, était dépendant.
Le corps, lui, encaissait chaque dose, l'une après l'autre, chaque fois un peu mieux et chaque fois un peu plus mal. Mieux parce que l'accoutumance diminuait les effets hallucinatoires et plus mal parce que chaque dose minait un peu plus l'organisme. Paralysies, troubles du rythme cardiaque, nausées se relayaient et il n'y avait qu'un remède : en prendre. Alors, il en prenait et oubliait pendant quelques heures.
Il s'oubliait...
Bill le regarda qui relevait le col de son blouson jusqu'aux oreilles et qui, mâchoires crispées, se retenait de trembler. Il ne fallait pas rester là. Qu'un malaise le prît, il ne pourrait échapper aux cohortes de flics, de médecins, de psychiatres et autres vautours du prêt-à-soigner, à organiser, à réordonner la chair défaillante. Bill se leva et tira Néness par la manche. Celui-ci, debout, vacilla avant de trouver son équilibre.
La cave était déserte. Violine était sortie.
— Tant pis pour elle, grogna Néness. Elle avait qu'à être là. Moi, je me pique.
— On devrait l'attendre, c'est avec son fric qu'on s'est payé la came.
— Et alors ? Elle nous attend pas toujours pour se shooter avec de la came achetée avec NOTRE fric.
L'argument suffit à faire tomber les fragiles scrupules de Bill. Il déplaça une caisse qui était contre le mur. Elle contenait, entre autres trésors, une seringue à usages - très - multiples, une bougie, une boîte d'allumettes, une cuillère tordue noircie à la fumée et une bouteille de vodka récemment "trouvée" dans un supermarché. Il commença à préparer l'injection pendant que le gosier blindé de Néness voyait passer près d'un demi-litre d'eau-de-vie de grain cosaque.
*
Deux jours plus tard, un clochard qui visitait une cave en compagnie de son chien trouva le cadavre d'un homme encore jeune dont les cheveux verts avaient perdu leur brillant.
Des voisins apprirent aux enquêteurs l'existence de deux autres individus, un homme et une fille aux cheveux blancs.
— Ils faisaient partie de la b***e du mort...
Personne ne les avait vus en ville au cours de ces deux derniers jours. Ils semblaient s'être évanouis dans la ville. La police les recherchait sans enthousiasme afin de boucler le dossier, mais avait d'autres priorités. Un drogué de plus ou de moins... Il ne jugèrent même pas utile d'interroger Amid et Marcel.
Cette histoire de mort par overdose occupa modérément la presse locale. Ce genre de sujet sulfureux convenait aux conversations apéritives. Il aiguisa la haine des gens bien à l'encontre des marginaux de tout poil et permit de grandes sorties sur les fondements moraux de la société. Le fait divers se trouva phagocyté par les récents attentats du FLNC à Marseille, les alertes à la bombe à la Bourse de Paris et la liquidation de Manufrance. La bavure policière au cours de laquelle un CRS venait de tuer un adolescent aurait été plus commentée si la victime n'avait pas été marocaine.
Au nom du grand principe du "faut éliminer les brebis galeuses", juifs, Arabes, drogués, homosexuels, etc. se virent à tour de rôle, et selon le comptoir où l'on était accoudé, bannir de la société idéale entre deux tournées d'apéritif anisé.
D'après les bruits qui couraient le long des zincs, les deux acolytes du drogué appartenaient à la b***e qui avait l'habitude de semer le désordre sur le trottoir au bout de la place. La chevelure blanche de la fille était suffisamment remarquable pour qu'on se la rappelât.
Certains se vantèrent même d'être intervenus quelques semaines plus tôt pour arracher une jeune femme aux griffes de la meute déchaînée et droguée !
Adossés au bar, deux livreurs de chez Crossart & Fils attendaient que leur journée de travail s'achève. Raoul se sentait à l'étroit dans sa blouse bleue. Il avait reconnu "sa" p**e et ça ne lui plaisait pas qu'elle soit mêlée à ça. L'orgueil qu'il manifestait l'autre jour en relatant ses exploits matinaux faisait place à une lâche honte.
Il écoutait, sans pouvoir intervenir dans les conversations, et les mêmes inquiétudes revenaient sans cesse : "J'aurais l'air de quoi si ça se savait ? D'un type qui se paye des putes mineures et droguées... D'un fourvoyeur de nymphettes, d'un pourvoyeur de drogue... D'un pauvre type, d'un malade... Sans parler de ma bourgeoise ni de mon boulot..."
Raoul, comme la plupart des êtres insignifiants, était persuadé que tout le monde s'intéresserait à lui.
Marie-Claude, l'infirmière, avait été mise au courant de l'affaire chez un de ses clients, mais n'y accorda pas d'intérêt. Cela faisait partie de ces sujets qui font parler ; conversations de convenance, comme la météo ou la hausse des prix pendant que : un coup de coton alcoolisé, un coup de seringue dans le derrière velu et tout ridé et le vieux monsieur n'a plus qu'à remonter son pantalon.
L'infirmière n'avait pas fait le rapprochement avec Violine et les types qui l'avaient rudoyée.
Elle n'avait cependant pas oublié la jeune fille obscène ni celle, anéantie, qui l'avait croisée dans une porte en bas de chez madame Clément.
Elle attendrait que l'occasion se présente pour en reparler avec la vieille dame. Peut-être, de sa fenêtre ou par bavardage, aura-t-elle appris quelque chose. Marie-Claude souhaitait forcer le hasard de sa route à rejoindre le chemin crevé d'ornières que suivait la jeune fille.
L'idée de connaître Violine et le désir de l'aider (sans se préoccuper de savoir ce que l'autre en penserait ni si elle avait envie d'avoir une assistante sociale sur le dos) resterait donc encore à l'état de noble projet.
*
Joseph Berger, lui, avait bien entendu ses collègues parler d'un drogué mort, trouvé dans une cave à quelques pâtés de maisons de chez Crossart & Fils mais n'avait aucune raison de s'y intéresser. Mathilde venait d'entrer dans une nouvelle crise de neurasthénie.
Pendant les crises, la vie Joseph Berger ne changeait pas, toujours aussi solitaire, toujours esclave de Mathilde. Il semblait aussi indifférent au silence de Mathilde qu'à ses remontrances ou à ses jérémiades.
Il y avait peut-être quelque chose de saint dans cette recherche de l'humiliation permanente ; mortification superbe que de vivre pour une femme qui ne l'aimait pas plus qu'il ne semblait l'aimer. Et qu'il n'avait jamais touchée ! Une sorte de martyre laïc...
Il dépendait de Mathilde. Ainsi qu'en témoignait la bague.
Sur le visage de Joseph Berger, rien ne transparaissait qui ressemblât à une quelconque souffrance, mais le corps qui souffre est un corps qui n'accepte pas la douleur...
Avec les ans, les traits de Joseph Berger s'étaient immobilisés dans la résignation. Seule l'étrange sévérité du regard trahissait l'incohérence de son attitude. Un pareil regard ne pouvait pas appartenir à un esclave.
Aussi Joseph Berger évitait-il soigneusement de poser ses yeux dans ceux de Mathilde.
Dans ces périodes-là, l'appartement ressemblait à la maison d'un mort qu'on ne pleurait pas. Mathilde gisait. Joseph Berger n'éprouvait aucune joie ni aucune tristesse. En tout cas, il ne manifestait aucun sentiment. À vrai dire, le visage de Joseph Berger n'avait jamais aucune expression. Il n'affichait qu'une froideur reptilienne. Ses traits s'étaient depuis longtemps figés dans une sérénité mensongère.
Il ne manifestait pas plus de pitié envers Mathilde qu'il n'avait de tendresse envers lui-même. Il s'était, au fil des ans, cuirassé dans une armure d'austérité dont son visage avait pris l'empreinte.
Pendant ces jours-là, il n'achetait ni éclair ni mille-feuilles. Il soignait Mathilde comme on entretient une plante ; suffisamment pour qu'elle ne dépérisse pas.
Il partait au travail le matin, revenait le midi, repartait puis rentrait le soir. Ses horaires étaient invariables à la minute près. La seule chose qui changeât était l'immobilité de Mathilde. Elle ne quittait pas son lit et le fauteuil, vide et inutile rangé près de la fenêtre semblait incomplet. La corbeille à papier, elle aussi, restait vide et la couche de fumée qui la recouvrait craquelait lentement et blanchissait.
La vie de Joseph Berger aurait, à la rigueur, changé de par l'absence des remontrances et des vexations continuelles que lui infligeait Mathilde, mais Joseph Berger y était, depuis longtemps, hermétique. Il vivait depuis trente-cinq ans dans le silence. Parfois, de ce silence émanait une voix qui était elle-même une autre forme de silence.
Du reptile, Joseph Berger tenait également la faculté de rester immobile ; de s'abstraire de la réalité. Il rentrait en lui-même, donnait l'impression d'être vivant, mais n'était plus là. Il n'était nulle part d'ailleurs, comme si son métabolisme s'arrêtait.
-4-
Le souvenir des derniers moments de Néness ne quittait pas l'esprit de Bill. La scène repassait devant ses yeux en permanence.
Néness avait descendu une bonne moitié de la bouteille de Vodka. Ses yeux étaient déjà gonflés par l'alcool. Malgré le froid, une couronne de sueur ceignait son front et glissait au long de ses tempes. Avec des gestes imprécis, il prépara son injection.
Bill le regardait, inquiet, car il craignait qu'il ne renverse la précieuse poudre. Il mit la forte sudation sur le compte des premiers effets du manque et n'y attacha pas d'importance.
Néness planta la seringue entre ses orteils et, en grimaçant, poussa le piston. Ayant complètement "avalé" le contenu de la seringue, il regarda Bill en souriant. Allongé sur le dos, il dressa sa jambe vers le plafond.
— Mate-moi ce panard que je vais prendre.
Le pied nu et maigre de Néness s'agitait au-dessus de la jambe du pantalon comme s'il voulait faire tomber plus vite l'héroïne vers son cerveau.
Néness respirait à pleines gorgées l'air froid de la cave à la façon d'un nageur stockant l'oxygène avant de plonger.
Bill n'avait pas fini de préparer sa dose. Au sourire de Néness, il répondit par un ricanement.
- Pars Néness, je te rejoins tout de...
Bill ne termina pas sa phrase. En guise de point à la ligne, il servit un "Oh ! Merde !" que Néness n'entendit pas.
Néness s'était levé d'un bond, le visage déformé par sa bouche écartelée. Il suffoquait et mordait le vide comme pour attraper au vol un morceau d'air. Ses bras et ses jambes semblaient incontrôlables. Il essaya de faire quelques pas, mais son pied nu le déséquilibrait. Ses yeux étaient révulsés sous l'effet de la drogue. Les paupières battaient à toute allure, s'ouvrant et se fermant sur des globes blancs veinés de rouge. Il se tint quelques instants debout au milieu de la cave, puis ses jambes l'abandonnèrent d'un coup. Il s'effondra comme une masse sur les pieds de Bill. Celui-ci fit un bond en arrière comme pour éviter la contagion d'un lépreux.
Luttant en vain contre l'asphyxie, les mains de Néness cherchaient à arracher le col qu'il n'avait pas. Agité de violents spasmes, il vomit quelques décilitres de vodka mélangée à une bile jaune rayée par quelques filets de sang, puis ses bras se raidirent. C'est là qu'il abandonna la lutte...