Première Partie-3

2007 Words
En dernier ressort, quand c'était urgent, il leur restait Violine. Ils n'avaient pas le choix et elle n'avait pas le choix. C'était le marché qu'ils avaient passé. Ils la fournissaient tant que c'était possible, mais en cas de problème, c'était à elle de les en sortir. Elle ne s'était pas posé de questions. Elle n'aimait pas ça, ça lui faisait mal. Mais moins mal que le manque, alors... avec son petit cul de quinze ans à peine, elle avait vite fait de ramasser de quoi acheter quelques doses, le temps pour Néness et Bill de fourguer trois ou quatre auto-radios. Demain il faudrait peut-être... À moins que Amid et Marcel leur fassent crédit pour une ou deux doses. — Non, ça, il ne faut pas y compter, murmura-t-elle. Néness ronflait de façon irrégulière. On ne savait dire s'il rêvait ou si sa respiration était défaillante. Par moments, sans se réveiller, il poussait des cris de chiots et donnait l'impression de suffoquer et de courir après son souffle. Violine y était habituée. Elle n'y prêtait pas attention. La seule chose importante, c'était qu'il respire. Bien ou mal, ça importait peu. Il y a tellement de choses qui sont décalées, une de plus ou de moins... Elle regardait le cierge. La flamme était la lueur d'un regard qui pleurait d'épaisses larmes de cire. Violine finit par s'endormir, toujours grelottante, de froid, de peur, de ce mauvais sommeil d'"après", quand toutes les chimères colorées et douces du trip reviennent sous forme de cauchemars hideux. Quand le trip noue les tripes. Elle se réveilla bientôt, en nage et secoua Néness et Bill mais les deux types s'accrochaient à leur nuit. Toujours grelottant, Violine se gratta les bras parcourus par d'infernales démangeaisons. Elle fouilla les poches de ses compagnons mais n'y trouva rien ni argent ni dope. Tout juste une cigarette qu'elle alluma en tremblant à la flamme de la bougie. L'incandescence de la cigarette étincelait dans ses yeux comme deux gouttes de sang. Elle était agitée de frissons permanents malgré son blouson et le col relevé jusqu'aux oreilles. Ses tremblements ne devaient rien au froid. Voyant que ses amis ne pouvaient rien pour elle, elle se décida à se lever et à partir. Dehors, le brouillard mangeait la fumée de la cigarette. Elle s'approcha d'un homme qui marchait vite, l'arrêta et le type accepta, en souriant. -3- Joseph Berger préparait le même petit déjeuner depuis trente-cinq ans : un café noir pour lui et un café au lait - avec de la chicorée sinon elle ne digérait pas - pour Mathilde. Comme chaque jour il était trop chaud. Comme chaque jour Joseph Berger rajouta un peu de lait froid. Comme chaque jour : — Maintenant il est glacé ! Tu le fais exprès ?! Pendant la matinée, Mathilde restait seule, assise sur son fauteuil roulant. Joseph Berger avait aménagé l'appartement afin qu'elle puisse circuler, mais il était rare qu'elle sorte de la chambre. Elle lisait ou écrivait ou ne faisait rien. Absolument rien ! Cela pouvait durer plusieurs jours. Elle ne faisait rien d'autre que voyager dans le temps. Anorexique, elle ne vivait plus au présent. On aurait pu la croire morte s'il n'y avait eu l'imperceptible caresse du doigt sur la bague. Le médecin avait cherché à percer la cause de cette neurasthénie chronique, mais, ni Mathilde, ni Joseph Berger n'avaient voulu l'aider. Alors, faute de pouvoir guérir, le médecin soignait. Il prescrivait des fortifiants en tout genre, quelques anti-dépresseurs légers et assurait que : — Avec ça, vous allez retrouver la grande forme, madame Berger. Elle ne répondait pas au médecin. Son regard continuait de fixer un monde lointain qu'on devinait horrible. Ses yeux creusaient dans le passé comme dans la chaux vive d'une fosse commune... À la fin de la crise, elle se mettait à écrire. Elle noircissait alors des pages et des pages que Joseph Berger retrouvait, plus noires encore parce que calcinées, au fond de la corbeille. Pas un morceau de papier sur lequel on pût lire quelque chose. Joseph Berger n'avait donc jamais lu un seul mot de ce que sa femme écrivait depuis trente-cinq ans. Il supposait qu'elle couchait sur le papier ce qu'elle avait revécu au cours de sa crise, mais ne lui avait jamais demandé : "Qu'est-ce que tu écris ? Je pourrai lire un jour ?" Il n'avait seulement jamais pensé à poser la question. Ça n'était pas la peine de poser une question à laquelle elle ne lui aurait pas répondu. Il avait tenté à deux reprises de surprendre sa femme avant qu'elle n'ait le temps de brûler ses écrits. La première fois, il était rentré à l'improviste. Jamais il ne quittait son travail et il était impossible que Mathilde s'attende à le voir débarquer, mais, quand il était arrivé, la porte de la chambre était fermée. — Mathilde ! Ouvre-moi, j'ai besoin de prendre mes pilules dans l'armoire à pharmacie. L'oreille collée contre la porte, il cherchait à deviner ce que fabriquait sa femme. L'odeur de brûlé précéda de quelques minutes l'ouverture de la porte. Le verrou roula deux fois avant que la poignée ne s'abaisse. Mathilde s'écarta, avec son fauteuil pour laisser passer Joseph Berger. Ils n'échangèrent pas un regard. Ils feignirent d'ignorer ce qui venait de se passer. Joseph Berger ressortit de la salle de bain avec un flacon de médicaments dont il n'avait pas besoin. Mathilde le savait aussi bien que lui, mais ne posa pas de question. Dès qu'il fut reparti, elle s'approcha de nouveau de la porte, fit claquer deux fois le verrou et revint s'installer derrière le secrétaire qui lui servait de bureau. Elle attrapa une feuille vierge et, aussitôt, sa main se mit à courir, laissant sur son passage, une longue cicatrice faite d'encre et de mots. Sa respiration était hachée, mais jamais elle ne ralentissait. Les mots s'alignaient sans rature. Chaque feuillet rempli tombait, chiffonné, dans la corbeille. Puis un autre venait le recouvrir. Cela durait jusqu'à l'heure approximative du retour de Joseph Berger. Alors, elle approchait le briquet et le papier s'embrasait. Elle regardait avec fascination le feu qui se propageait comme une lèvre brune glissant sur la feuille, traînant derrière elle une flamme bleue et jaune. L'encre devenait violette puis brune, puis noire et les mots prenaient la couleur du feu pour disparaître avec lui. Quelques semaines plus tard, Joseph Berger essaya de nouveau. Il avait pris soin de vider de son gaz le briquet de Mathilde, puis avait répété le même stratagème. Lorsqu'il se présenta, la porte était encore fermée. De l'autre côté, il entendit le vain frottement de la molette sur la pierre et l'énervement de sa femme. Il la pressa d'ouvrir. Elle vint au bout de quelques minutes. Après avoir avalé les quatre pages qu'elle avait écrites ! Ils se croisèrent dans l'indifférence. Et Joseph Berger renonça à rentrer avant l'heure de chez Crossart & Fils. Depuis ce jour, il se contentait de vérifier qu'elle avait de quoi écrire, aussi bien papier que crayon, et du feu pour effacer ses maux. Ce matin-là, comme chaque matin, il l'aida à s'asseoir sur son fauteuil roulant puis il la salua d'un b****r machinal sans retour et sortit. Il rentrerait déjeuner. Comme chaque jour. Joseph Berger ne possédait pas de voiture. À quoi cela lui eut-il servi ? Depuis trente-cinq ans, il n'avait jamais navigué que dans sa ville de province, entre son appartement, le magasin de Crossart & Fils et les quelques commerçants nécessaires. Ses pas le guidaient, machinaux, sur le trajet quotidien. Il pénétra par la petite cour, derrière. Un camion Crossart était déjà en train de charger. Il salua les livreurs d'un hochement de tête si discret que Raoul, un des deux hommes, ne le remarqua pas. S'adressant à son collègue : — Ouais... De plus en plus rigolo, le vieux reptile... Depuis dix ans que je suis là, j'ai pas dû l'entendre prononcer plus de dix mots. — Un mot par an, quoi... répondit l'autre d'une voix terne, histoire de dire quelque chose. — Hein ? Fit Raoul, surpris. Ah ouais, comme tu dis, un mot par an. T'es un drôle toi. Raoul était vêtu d'une blouse bleue presque neuve et presque propre. Il extirpa de sa poche un paquet de Gauloises presque neuf aussi. Avec le doigté acquis en trente ans de tabagisme, il l'ouvrit et fit jaillir deux cigarettes. Il se servit en premier et proposa l'autre à Robert. Dans son regard brillait une lueur vicieuse. Son visage affichait la goguenardise du type "qu'en a une à raconter" et qui savoure par anticipation la gloire qu'il va en tirer. — Tu sais quoi, Robert ? — Non, fit l'autre en soulevant un énorme colis. — Je me suis fait une p**e en venant bosser, ce matin. * Ainsi, moyennant quelques Raoul, Violine avait pu réunir assez de fric pour s'envoyer en l'air ! Les types qu'elles trouvaient, comme ça, le matin, n'étaient pas compliqués. Ils étaient plutôt surpris, à vrai dire, qu'une fille les aborde à cette heure-là. Ils se laissaient faire, c'était rapide et pour quelques billets, ils oubliaient la monotonie de leur vie. Violine regagna la cave au moment où Néness et Bill sortaient du sommeil, hirsutes comme ils aimaient, vers dix heures. Son blouson trop grand pendait sur des épaules désabusées. Ses yeux ressemblaient à deux taches de Javel. Elle jeta les billets froissés sur le cageot retourné qui constituait le principal du mobilier. Bill sourit, mais ne fit pas de commentaires. Il était content que Violine ait ramené de l'argent mais il savait le prix qu'il lui en avait coûté. Néness tendit la main vers les billets, les étala de manière à évaluer la somme et les regroupa en tas. Il ne dit rien non plus et évita de regarder la fillette. Il poussa seulement un grognement en se redressant. Depuis quelque temps, Néness avait du mal à se mettre en marche. Le moindre effort était sanctionné par d'horribles crampes. Ou alors c'était le contraire, il ne sentait plus sa jambe. Il avait beau se pincer, se taper sur les cuisses : rien. Les jambes étaient insensibles. Mortes. Il lui fallait les masser, les gifler pendant plus d'un quart d'heure en les insultant afin que les deux milliards de fourmis qui les avaient investies se décident à évacuer. À partir de là, sautillant et boitant, il parvenait à se traîner sur quelques mètres et récupérait progressivement le plein usage de ses membres. Ces séances de gymnastique matinale, de plus en plus fréquentes et de plus en plus pénibles, semblaient amuser Bill. Cela le réjouissait d'entendre les bordées d'insultes que lâchait Néness. Quand on a décidé de tout rejeter, on rejette tout! On doit s'irrespecter avant tout. Réelle tendance suicidaire ou simple provocation? Néness courait-il en boitant vers sa mort? "Où est-ce que je vais trouver de la blanche ?" C'était la seule interrogation métaphysique qui torturait l'âme du junkie et, par voie de conséquence, celles de Bill et de Violine. — Tu viens avec nous, Lily ? Violine répondit que non en faisant une moue dégoûtée. Amid et Marcel n'avaient rien d'attrayant. Les deux dealers formaient un couple ambigu et polyvalent. Dans le domaine des mauvaises vies et moeurs, rien ne les arrêtait, ni l'âge ni le sexe ! De plus, Marcel était d'une saleté exemplaire. Le couple vivait dans une cabane, à quelques mètres de l'autoroute. Comme ils ne gênaient personne, la police les tolérait. En contrepartie, les deux énergumènes avaient la décence de ne pas exercer leur commerce au grand jour. Il leur fallait faire mine de se cacher pour épargner à la police le devoir de les coffrer. Amid et Marcel n'avaient jamais de marchandise sur eux. Ils se promenaient près des zones piétonnes, étalant leur paresse et leur crasse sur un banc ; incognito au milieu d'autres clochards se dopant, ceux-là, avec des produits naturels, vinifiés et fiscalisés. Vers midi, les deux junkies fluo, Néness et Bill, arrivèrent dans le secteur. Amid était seul, avachi sur un banc, la main gratteuse et exterminatrice de morpions en plein travail. L'arrivée de Néness le dérangeait et, à regret, il sortit la main de son pantalon. Ne voulant se priver d'aucun plaisir, il renifla avec délectation, narines dilatées, l'odeur tiède et délicieusement aigre de ses doigts ; puis lâcha un soupir comblé. — Tu as quelque chose ? demanda Néness. — Et toi ? T'as quelque chose pour moi ? Répliqua Amid. Néness montra les billets. Amid, avec la vitesse d'un crapaud gobant une vermine, se saisit de l'argent et le fit disparaître dans une de ses poches. — Bouge pas, je reviens. Il se leva, se gratta un endroit que la position assise l'empêchait d'atteindre puis s'éloigna. Après quelques mètres, il se retourna, s'assura qu'il n'était pas suivi, puis repartit. Le scénario était toujours le même. On payait, puis Amid (ou Marcel) allait chercher la came qu'il avait planquée sous un pavé, derrière une pierre, une affiche ou une gouttière. L'autre la prenait et s'en allait. Et la main morpionnicide replongeait. Aujourd'hui, Néness regardait avec inquiétude l'unique sachet que venait de lui remettre Amid. — Quoi ? C'est tout ? Tu te fous de moi ou quoi ? Tu veux me faire crever !
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