Première Partie-2

2046 Words
* Un peu plus tôt, Joseph Berger avait dit, en arrivant chez lui: — C'est moi, Mathilde, ne bouge pas. Comme tous les soirs. Depuis trente-cinq ans. Mathilde avait le regard rivé sur le tube cathodique. Le journal télévisé donnait des détails sur l'attentat de la rue Copernic. Allongée sur son lit, la vieille femme répétait des mots que Joseph Berger ne tenait pas à comprendre. Ses yeux semblaient pleurer des larmes sèches. Ils étaient brûlés par la haine et les souvenirs. Ils n'avaient rien en commun avec ceux de Joseph Berger, ils n'exprimaient pas la cruauté ; rien que la haine et la douleur. Joseph Berger et Mathilde ne commentèrent pas l'événement. Ils ne parlaient jamais que par nécessité. -2- Marie-Claude Grancey était infirmière et exerçait en libérale. Son diplôme d'État en poche, elle avait fui le milieu prétendu hospitalier. On y rencontrait trop de souffrances et si, pour les supporter, il fallait se caparaçonner de cynisme... elle estimait que le prix à payer était trop élevé. Elle avait pensé que le statut de travailleur libéral lui permettrait d'organiser son emploi du temps et d'être plus souvent avec Thomas ; ce qui se révéla être une erreur. Mais elle ne regrettait finalement pas. Tant pis pour les dimanches et les trente-neuf heures... Thomas avait eu un père. Il était parti sans qu'elle ait cherché à le retenir. Elle aimait son travail et Aimait son fils alors quel besoin d'Aimer un homme en plus !? Elle préférait garder à ses rencontres masculines un caractère... agréable, mais SURTOUT passager ! En ce mois d'octobre, un peu gris, il n'y avait pas de passager. Elle se prit à le regretter. Elle aurait voulu se libérer du stress de l'agression en parlant avec quelqu'un. Mais elle réagit aussitôt, se traita d'andouille : "Je n'ai pas besoin d'un mari-garde du corps, je m'assumerai jusqu'au bout. Na." Malgré sa brièveté et le fait que les choses n'aient pas tourné au tragique, Marie-Claude avait été marquée par l'épisode avec la b***e de punks. Elle avait réalisé d'un coup toute l'impuissance de la solitude, et la folie lâche d'un groupe, quel qu'il soit. Pour affirmer – à elle-même ! - son indépendance, elle désigna le seul mâle qui croisât dans les parages et l'envoya faire ses devoirs. Il refusa cependant catégoriquement de décoincer ses fesses du fauteuil pendant Goldorak. Vexée, mais digne, Marie-Claude ne s'obstina pas et, quelques instants plus tard, Thomas partit vers sa chambre, hurlant à tue-tête la chanson du générique. Il s'installa à son bureau - une planche de sapin sur deux tréteaux - et y déversa son cartable. À peine avait-il fini de s'organiser qu'elle l'appela pour manger, ce qui fit exploser la chère tête blonde ! — Bon, Thomas, fit Marie-Claude après avoir dîné. J'ai madame Clément à faire ce soir, je n'en ai pas pour longtemps. Tu n'en profites pas, dès que j'ai le dos tourné pour allumer la télé, hein? — Naaan ! répondit le gosse, à la fois outré qu'on puisse penser une chose pareille et irrité qu'on vienne le déranger toutes les cinq minutes au milieu d'une analyse grammaticale. Vraiment ! Comment pourrait-on avoir le coeur de s'intéresser à la télé quand un complément d'objet direct vient se prendre les pieds dans une subordonnée relative ? Le "nan", grognement de chiot, amusa Marie-Claude. Elle enfila son imper en franchissant la porte. Madame Clément ne demeurait pas très loin. L'infirmière s'y rendait habituellement à pied, ce qui la faisait passer par la rue où, l'autre jour, elle avait été agressée. Ce soir-là, la place était presque déserte. A cette heure, au début de l'automne, il fait déjà nuit et Marie-Claude ne se sentait pas à l'aise, seule au milieu de la ville vide. Elle se souvint de ce film où un homme échappé miraculeusement d'une catastrophe se retrouvait seul sur Terre. Les images du tremblement de terre qui avait eu lieu quelques jours plus tôt à El-Asnam étaient encore présentes à sa mémoire. Elle pressa le pas. Madame Clément habitait un vieil immeuble aux murs gris et usés, fermé par une lourde porte de fer et de verre. Marie-Claude n'eut pas besoin de sonner, car la porte s'ouvrit, laissant échapper un courant d'air. Le courant d'air avait l'apparence d'une jeune fille qui, le regard accroché à un quelconque nulle part, bouscula l'infirmière sans s'en rendre compte et s'éloigna. — Mais enfin ! Vous pourriez vou... Inutile de terminer une phrase que l'autre n'aurait pas entendue, Marie-Claude l'avait compris. Il est des regards étonnamment vides que l'on oublie pas : celui d'un toxicomane, par exemple. Elle en avait suffisamment croisé au cours du stage effectué en hôpital psychiatrique. Elle avait laissé filer la fille. Comment, de toute façon, aurait-elle pu la rattraper : elles n'étaient pas dans le même monde. La drogue l'avait prise pour un voyage. Ailleurs. L'infirmière pénétra dans l'immeuble et gravit les trois étages qui séparaient la très vieille madame Clément du reste de la civilisation. La vieille femme était assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle devait être là depuis quatre ou cinq d'heures d'horloge. La femme de ménage passait généralement en milieu d'après-midi et, lorsqu'elle repartait, elle installait la Mamie - comme elle disait en hurlant, persuadée que l'âge rend forcément sourd - à côté de la fenêtre, laissant sur le guéridon, à portée de main, un verre d'eau et deux petits beurres pour grignoter en regardant passer le temps et les gens, trois étages plus bas. Marie-Claude ne venait qu'une fois par jour. Elle lui faisait sa toilette et l'aidait à se coucher. Pour éviter que sa clientèle ne soit une trop pénible astreinte, elle ne venait qu'une semaine sur deux, en alternance avec une collègue. Ce soir-là, c'était le premier jour de sa semaine. Les yeux de la vieille dame se réveillèrent et sa bouche s'élargit en forme de sourire à l'arrivée de l'infirmière. — Bonsoir madame Clément. — Bonsoir madame Marie-Claude. L'infirmière ne l'appelait pas Mamie, comme dans les hospices. Quant à la vieille dame, elle n'arrivait pas à appeler "madame Grancey" une gamine qui pourrait être sa petite fille, ni à appeler par son simple prénom une dame "qu'est quand même infirmière", alors elle avait choisi une solution bâtarde : madame Marie-Claude. — Vous n'avez pas touché à votre verre d'eau ? Constata l'infirmière. Vous devriez boire plus, c'est bon pour vos reins. — C'est que, justement, fit la vieille dame un peu gênée, j'ose pas trop... Vous comprenez... Quand je suis là, toute seule, si j'ai besoin... Enfin, je peux pas... Vous comprenez. L'infirmière lui répondit d'un sourire qu'elle voulait réconfortant ; un de ces sourires que l'on donne lorsqu'il n'y a rien à répondre que des inutilités. Les deux femmes s'appréciaient - ou se respectaient. Pour la vieille dame seule, l'infirmière s'était inévitablement transformée en confidente, en amie, en ersatz de famille ; pour l'infirmière, la vieille dame était devenue un peu plus qu'une cliente. Aussi, pendant que l'une s'occupait de l'autre, la couchait, lui passait le bassin, faisait chauffer un bol de potage, la toilettait, l'installait le moins inconfortablement possible pour la nuit, l'autre parlait de tout autre chose. La vieille dame demandait des nouvelles de Thomas dont elle suivait ainsi le feuilleton de la jeune vie. L'infirmière ne se faisait pas prier. Son fils était le centre de son monde, il était donc son sujet de conversation favori. — Faudra que vous me l'ameniez, un jour, que je voie enfin à quoi il ressemble, ce petit homme. Faut que je juge par moi-même s'il est aussi diable que vous le dites... — Oh ! Il est pire que ça, plaisantait-elle. — Remarquez... fit-elle en se renfrognant. Je suis pas sûre que le spectacle d'une vieille bonne femme comme moi soit une chose très appétissante pour un garçonnet. Ici, tout est vieux. Tout sent le vieux. — Ne commencez pas à dire de bêtises. Je vous l'amènerai un jour. Je suis sûre que vous aurez des tas de choses intéressantes à vous dire. — Pourquoi pas ?... S'il aime les vieilleries... Puis l'infirmière se décida à poser la question qui la travaillait. — Dites-moi, en arrivant, j'ai croisé une jeune fille, il me semble la connaître, mais je n'arrive pas à me souvenir. Vous l'avez peut-être déjà aperçue, elle a les cheveux presque blancs et sa bouche est violette. Vous voyez qui je veux dire ? Marie-Claude ne précisa pas qu'elle avait reconnu la gamine de l'autre jour ; celle qui s'était montrée arrogante et obscène. Aujourd'hui fragile et pitoyable. — Ça, je ne sais pas.... Je la vois passer de temps en temps dans la rue, c'est tout... Marie-Claude n'obtint pas d'autre information. Elle s'étonna simplement que la vieille dame, d'habitude curieuse et bavarde, ne soit pas plus loquace. * À quelques centaines de mètres de là, dans un immeuble similaire, habitaient Joseph Berger et sa femme Mathilde. À quelques centaines de mètres de là, des scènes similaires se répétaient. Joseph Berger soignait sa femme, paralytique depuis plus de trente ans. Les mêmes gestes, le même bassin, la même toilette, les mêmes odeurs de renfermé. Si ce n'est que les jambes de Mathilde étaient atrocement maigres. De ses hanches et de ses cuisses, il ne restait que le squelette recouvert d'une peau jaunâtre, sèche et terne. Si ce n'est que le caractère de Mathilde n'avait pas grand-chose à voir avec la gentillesse de madame Clément. Chacune de ses phrases cinglait comme un ordre immédiat. Que Joseph Berger exécutait immédiatement. Réchauffer le plat, apporter à boire, faire refroidir le plat, allumer la télé, remonter l'oreiller, changer de chaîne, déplacer l'oreiller, chercher le programme télé, éteindre la lumière, pas celle-là, l'autre, plus près, plus fort, plus chaud, moins chaud, plus haut, plus tard, trop, pas assez, encore... Sorti de Crossart & Fils, Joseph Berger devenait le valet de Mathilde. Esclave consentant. Il lui appartenait et l'alliance qu'il portait - et qui intriguait tant ses collègues - n'était pas tant un symbole d'union qu'une marque de dépendance. Mathilde portait au doigt un anneau identique, fait dans un métal qui n'avait rien de noble : de la ferraille provenant d'un endroit ignoble. Cette bague était une véritable obsession pour Mathilde qui passait son temps à la toucher, la faire glisser le long de sa phalange, la frotter sur ses lèvres, à la faire tourner autour de son doigt. C'était inconscient, machinal et permanent. Elle la triturait comme la pierre unique d'un chapelet. Ces manies énervaient Joseph Berger. Elles l'énervaient... en silence. L'énervaient et l'humiliaient, car, depuis trente-cinq ans, l'homme aux yeux de serpent rampait avec servilité. Comme chaque soir, Joseph Berger embrassa sa femme. Comme chaque soir, elle ne lui rendit pas son b****r. Comme chaque soir, Joseph Berger alla s'enfermer dans sa chambre. La chambre de Joseph Berger était juste assez grande pour abriter une armoire, un secrétaire façon Louis-Philippe et un lit d'une personne. Il n'y avait pas de chaise, le lit suffisait pour s'asseoir. Sur le mur, à mi-hauteur, une étagère surchargée de livres et de revues fripées. Aucun ornement, tableau ou photo, sur le papier peint vieillot de la chambre de Joseph Berger. Il n'y avait pas de fenêtre non plus. Un plafonnier poussiéreux répandait une lumière ocre sur la pièce. Pour sa toilette, Joseph Berger utilisait la salle de bain attenante à la chambre de Mathilde. Celle-ci poussait un soupir agacé à chacune de ses allées et venues. Ce soir-là, Joseph Berger se coucha sans se laver. Les appels de Mathilde le surprirent au fin fond de son premier sommeil et il se leva, comme un automate, avant d'être réveillé. Mathilde avait soif. Elle eut donc à boire. Avant de se recoucher, il fit un détour par la cuisine, ouvrit le frigo et se laissa tenter par le mille-feuille dont elle n'avait pas voulu. — Qu'est-ce que tu fais ? fit-elle, impatiente. — Je mange. — Moi aussi, j'ai faim. Apporte-moi le mille-feuille. Il se sentit coupable, comme un enfant pris en faute. Le mille-feuille n'était pas pour lui. Il ne pouvait pas être pour lui. Il n'aurait jamais dû oser le manger. Il avait à peine commencé, alors il découpa proprement le côté entamé et apporta le gâteau amputé à sa femme. — Pour ça ! ronchonna-t-elle. Ils sont de plus en plus petits leurs gâteaux. S'ils continuent, tu changeras de pâtisserie. Quand elle eut fini, il remporta l'assiette vide à la cuisine et alla se coucher. "C'est mieux comme ça," se dit-il, "le mille-feuille n'aurait pas été bon pour mon diabète." Il se rendormit aussitôt. * Dans la même ville, une petite fille se réveillait, elle avait froid. Elle était glacée et grelottait à s'en faire mal. Son lit était une couverture jetée à même le sol en terre battue d'une cave. Violine émergeait de son trip. Les effets de l'héroïne se dissipaient doucement. À côté d'elle étaient allongés Néness, vert et hérissé, et Bill, rose et partiellement rasé. Ils avaient élu domicile dans cette cave. C'est là qu'ils venaient pour se doper. Éclairée par un cierge chapardé à la cathédrale, la tignasse blanche ébouriffée et les lèvres violettes, Violine - puisque c'est ainsi qu'elle s'était rebaptisée - ressemblait à son cadavre. Néness et Bill planaient encore. C'est-à-dire qu'ils ressemblaient à des serpillières en tas sur le sol. Violine vint se coller tout contre Néness, ramena la couverture sur eux deux et chercha un sommeil qu'elle ne pouvait trouver tant elle tremblait. Elle avait peur. Peur de manquer. Ils avaient épuisé leur réserve de came. Néness et Bill savaient où se fournir, il ne leur manquait que le fric ! Ce p****n de fric ! Pour ça, Néness et Bill avaient toujours une solution de secours. Habituellement, ils avaient un petit commerce d'auto-radios qui ne marchait pas trop mal. Quand le commerce devenait plus aléatoire, ils se laissaient aller à tirer quelques sacs ou à faire quelques fonds de tiroir-caisse chez des commerçants influençables.
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