XXX

1415 Words
XXXLe mardi, en arrivant au ministère, on lui dit que Son Excellence l’avait fait demander deux fois déjà et qu’elle avait donné l’ordre qu’on la prévînt s’il venait. M. d’Arvernes connaissait-il déjà son duel à Vienne ? Aurait-il lu l’article du Messager du Danube ? Comment avait-il pris cet article ? Comment avait-il pris le duel ? Si peu mari qu’il se montrât, si peu surtout que le représentât madame d’Arvernes, il n’en était pas moins évident que la situation était délicate. Avant que Roger eût pu examiner les difficultés qui résultaient de cette situation, un huissier vint le prévenir que Son Excellence le faisait appeler. Lorsqu’il entra dans le cabinet du ministre, celui-ci était penché sur son bureau, écrivant ou, plus justement, ayant l’air d’écrire, car s’il tenait une plume entre ses doigts, cette plume ne traçait aucun caractère sur le papier : elle restait suspendue, attendant une inspiration qui ne venait pas. Comme M. d’Arvernes restait la tête inclinée en avant, Roger ne put voir ce qu’exprimait son visage. Enfin, après un temps assez long, M. d’Arvernes releva son front, mais sans regarder Roger. – Monsieur le duc. Ordinairement il disait : « Mon cher Roger. » – Monsieur le duc, j’ai reçu de Vienne une dépêche où il est question de vous. Depuis que M. d’Arvernes avait tourné la tête de son côté, Roger s’appliquait à deviner ce que disait le visage empourpré qu’il avait devant les yeux, mais inutilement ; ce visage était bien réellement celui d’un diplomate qui sait se rendre maître de ses émotions et les cacher. Le duc était-il fâché ? Au contraire, était-il en bonne disposition ? L’un était aussi difficile à voir que l’autre : ni le regard, ni la bouche, ni le front immobile ne disait rien ; seule la coloration pourprée, qui chez lui n’était pas ordinaire, semblait annoncer un certain trouble. – Cette dépêche dit que vous vous êtes battu en duel, continua M. d’Arvernes, et que vous avez blessé votre adversaire. – Il est vrai. – Cependant vous êtes venu jeudi au ministère, il me semble. – Je suis parti jeudi soir pour Vienne, où je suis arrivé samedi matin. Je me suis battu dans la journée, et le soir même je suis reparti pour Paris, où je suis rentré hier matin. – Votre adversaire était un rédacteur du Messager du Danube. M. d’Arvernes paraissait assez bien renseigné pour que Roger n’eût point intérêt à faire de la discrétion ; peut-être même le mieux était-il de parler avec une certaine franchise, comme s’il s’agissait d’une chose parfaitement innocente. D’ailleurs il trouvait moins embarrassant de parler que de répondre aux questions que M. d’Arvernes lui adressait sur le ton d’un juge d’instruction. – Le Messager du Danube, dit-il, avait publié un article injurieux pour moi, j’en ai demandé raison au correspondant parisien de ce journal, un bonhomme de soixante-dix ans ; celui-ci m’a dit qu’il n’était pour rien dans cet article ; alors j’ai été en chercher l’auteur ou tout au moins l’éditeur responsable à Vienne, et je me suis battu. – J’ai lu cet article, dit M. d’Arvernes. C’était là le moment décisif, Roger tâcha de faire bonne contenance. – S’il était injurieux pour vous, il l’était plus encore pour moi. Il y eut un silence ; évidemment Roger ne pouvait rien dire, ni que le duc se trompait, ni qu’il ne se trompait pas. – Et c’est mon honneur que vous avez défendu en même temps que le vôtre, continua M. d’Arvernes. Roger s’attendait à tout, excepté à cette conclusion ; il fut abasourdi. – Il n’y aura que les sots, poursuivit M. d’Arvernes, qui pourront s’étonner de ce que vous avez fait et l’accompagner de commentaires malséants. Pour moi, je vous en félicite… et je vous en remercie. Tout cela avait été débité lentement, avec une application évidente à choisir les mots employés. Cependant, malgré cette lenteur, la surprise de Roger était si vive qu’il se demandait s’il comprenait ce qu’il entendait. M. d’Arvernes n’était point un Géronte, c’était un homme d’intelligence, de courage, de résolution ; aussi ne pouvait-on pas accepter ses paroles sans se demander ce qu’il y avait dessous. Mais Roger n’eut pas le temps de se livrer à cet examen. M. d’Arvernes, avec la même lenteur et en évitant de regarder droit devant lui, continuait : – Depuis que vous m’avez été recommandé par Sa Majesté, j’ai fait pour vous, monsieur le duc, ce que les règlements et les traditions permettaient ; mais, maintenant que je suis votre obligé, je dois faire davantage. Roger n’osa pas répondre : la situation n’était plus seulement gênante, elle devenait humiliante. M. d’Arvernes parlait-il sérieusement ou bien ironiquement ? Ce calme allait-il être suivi d’une explosion terrible et telle qu’on pouvait en attendre une de ce caractère v*****t ? – À Paris, continua M. d’Arvernes, il m’est assez difficile, pour ne pas dire impossible, de réaliser ce que je désire pour vous, il y a si peu de temps que vous êtes attaché à mon cabinet ; mais ce qui m’est impossible à Paris m’est facile à l’étranger. Vous plairait-il d’aller à Saint-Pétersbourg ? Depuis quelques instants Roger avait commencé à comprendre où M. d’Arvernes en voulait venir et ce qui se cachait sous ces remerciements, sous ces offres de services ; mais, pour s’éclaircir, la situation n’en devenait pas plus facile. Sans doute c’était un soulagement de n’avoir pas à s’imposer des témoignages de reconnaissance. Mais ce n’était pas ce soulagement, ce n’était pas sa satisfaction immédiate qui devait le toucher. Il était bien évident qu’au lieu de se simplifier les choses se compliquaient. Ou bien il acceptait d’aller à Saint-Pétersbourg, et alors c’était la rupture de sa liaison. Ou bien il refusait, et alors M. d’Arvernes demandait l’explication de ce refus et parlait en mari outragé, – ce qui pouvait les entraîner loin. Comment sortir de là ? – Eh bien ? demanda M. d’Arvernes avec une certaine irritation dans la voix et en serrant d’une main crispée le bras de son fauteuil. Il fallait répondre ; mais, puisque M. d’Arvernes avait recours à la ruse, on pouvait sans lâcheté user des mêmes procédés et du même langage. – Monsieur le duc, dit Roger en s’inclinant, je suis touché comme je dois l’être de votre proposition, et si je ne vous dis pas tout de suite que je l’accepte avec reconnaissance, c’est qu’elle me cause une grande perplexité. D’un côté je sens combien elle peut être avantageuse à mon avenir ; mais d’un autre je crains que le séjour à Saint-Pétersbourg ne soit nuisible à ma santé. Il peut paraître étrange qu’un homme de mon âge parle de sa santé. – Effectivement. – Mais j’ai été assez sérieusement malade en ces derniers temps et les plus grandes précautions m’ont été recommandées, au moins pendant quelques mois encore. Peut-être le climat de Saint-Pétersbourg serait-il bien rigoureux pour moi en ce moment. Pour la première fois M. d’Arvernes regarda Roger bien en face et longuement : – Voulez-vous Vienne ? dit-il, le climat est à peu près le même que celui de Paris. Je sens toute la force de vos raisons pour refuser Saint-Pétersbourg et je vous porte un trop vif intérêt pour compromettre votre santé. Si Vienne vous paraît encore trop rigoureux, voulez-vous Rome ? Roger n’avait reculé que pour se laisser enfermer. – Vraiment, dit-il, je suis tout ému par votre insistance si… bienveillante ; mais ce ne sont pas seulement des raisons de santé qui me font désirer de ne pas quitter Paris en ce moment. – Ah ! vous ne voulez pas quitter Paris, s’écria M. d’Arvernes. Leurs regards se croisèrent et il s’établit un moment de silence. Ce fut Roger qui le rompit : – Vous savez, dit-il, que je suis en instance pour me faire relever du conseil judiciaire qu’on m’a imposé. Malgré tous les efforts de mon avoué, M. de Condrieu-Revel est parvenu à empêcher mon affaire d’être jugée ; mais le moment est venu où le jugement ne peut pas tarder maintenant d’être rendu, et, je l’espère, en ma faveur. Avant d’accepter votre proposition, je voudrais que ce jugement fût rendu. – Votre présence n’est pas nécessaire pour cela, il me semble. – Au moins n’est-elle pas indispensable, j’en conviens, bien qu’elle puisse être utile ; mais ce qui est nécessaire, ce qui est indispensable pour moi, c’est que ce jugement fixe ma position d’une façon définitive. Vous n’ignorez pas que la pension que je touche est tout à fait minime, et si elle me suffit à Paris c’est que je me suis fait une règle d’économie sévère, de privations de toutes sortes : cela me gêne, il est vrai ; mais, enfin, cela ne m’atteint pas autrement. On me connaît. À Vienne ou à Rome, ma situation ne serait pas la même ; avec mon nom je serais ridicule de vivre comme je vis ici. On ne me connaît pas à Vienne, on ne me connaît pas à Rome. On ne connaît que mon nom. Je vous demande de ne pas me placer dans une situation où j’amoindrirais ce nom. Mon grand-père, le duc François, a été ambassadeur à Rome et à Vienne : permettez-moi de ne me présenter dans ces villes que d’une façon digne des grands souvenirs qu’il y a laissés. Plusieurs fois pendant ce petit discours, prononcé d’un ton d’autant plus ferme que Roger se sentait sur un bon terrain, M. d’Arvernes avait laissé paraître des signes d’impatience et de colère ; mais peu à peu il avait repris son calme. – Évidemment, dit-il, il importe que votre situation soit décidée au plus tôt. À partir d’aujourd’hui je vais donc me faire solliciteur en votre faveur, non seulement pour que le jugement soit rendu aussi vite que possible, mais encore pour qu’il vous délivre de votre conseil. J’espère que ma voix ne restera pas sans influence.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD