XXXIQuand madame d’Arvernes apprit que Roger s’était battu à Vienne avec un rédacteur du Messager du Danube, ce fut un délire de joie et d’orgueil.
C’était pour elle qu’il s’était battu, pour elle seule ; elle ne voulut pas admettre qu’il avait pu se battre un peu aussi pour lui.
Jamais jusqu’à ce jour, elle n’avait eu l’honneur d’un duel, et cela l’avait d’autant plus humiliée que son amie, madame de Lucillière, avait eu la bonne fortune rare qu’on se battit deux fois pour elle.
Combien souvent, pour ces deux duels, lui avait elle porté envie ; maintenant elle n’aurait plus à souffrir de ce vilain sentiment, c’était elle au contraire qu’on allait envier et jalouser.
Car il était charmant, ce duel de Roger. Quoi de plus original que de s’en aller ainsi à Vienne loger une balle dans l’épaule d’un insolent, « se battre pour sa dame », et revenir comme on était parti, au plus vite, afin d’être séparé de la maîtresse aimée aussi peu que possible ? Cela n’avait-il pas quelque chose de chevaleresque qui ne ressemblait en rien aux plates vulgarités du temps présent ? Et l’adorable, c’était qu’il n’en avait rien dit : sans les journalistes autrichiens, qui avaient fait un tapage étourdissant autour de ce duel dans lequel un des leurs avait été blessé, on ne l’aurait pas connu, tant le duc de Naurouse avait été discret.
Comme ce duel, qui s’était passé loin de Paris, réalisait brillamment ce qu’elle avait désiré et si péniblement poursuivi, c’est-à-dire l’affirmation publique de l’amour du duc de Naurouse pour elle. Maintenant comment le mettrait-on en doute, cet amour ? Comment ne le reconnaîtrait-on pas pour ce qu’elle voulait qu’on le crût, – c’est-à-dire une grande et noble passion et non une de ces amourettes vulgaires comme ses amies pouvaient tant bien que mal en inspirer ?
Pour cette joie triomphante qu’il lui avait donnée, elle eût voulu trouver une récompense extraordinaire, faire pour lui ce qu’elle estimait qu’il avait fait pour elle, quelque chose d’imprévu, de merveilleux, qui fût une preuve matérielle du bonheur qu’elle éprouvait.
Ce fut le beau temps de ses amours, le mieux rempli, car non seulement elle était heureuse, mais encore elle tremblait pour son bonheur, ce qui lui était une sensation nouvelle.
Quand Roger lui avait rapporté son entretien avec M. d’Arvernes, elle avait eu un véritable accès de fureur.
– Tu ne partiras pas, s’était-elle écriée, ni pour Vienne, ni pour Rome ; je ne le veux pas, et bien certainement tu ne le veux pas non plus ; dis-moi que tu ne le veux pas ; mais dis-le-moi donc ; jure-le-moi.
– Si tu partais je te rejoindrais ; M. d’Arvernes ne gagnerait donc rien à voir réussir l’ingénieuse combinaison qu’il a inventée. Lorsqu’il sera question de toi entre lui et moi, ce qui ne peut manquer d’arriver prochainement, je m’expliquerai nettement à ce sujet, de façon à ce qu’on abandonne l’idée de t’envoyer à Vienne ou à Rome, et elle sera abandonnée, je te le promets.
Bien qu’elle affirmât hautement l’assurance de faire abandonner l’idée d’envoyer Roger à Vienne ou à Rome et qu’elle fût d’une entière bonne foi dans sa confiance, elle restait inquiète et tourmentée sur un autre point des projets de M. d’Arvernes, – c’est-à-dire sur l’appui qu’il avait promis pour faire lever le conseil judiciaire.
En effet, elle ne voulait point que Roger fût débarrassé de ce conseil ; et cela non par crainte qu’une fois maître de sa fortune il voulût partir pour Vienne ou pour Rome, puisqu’elle était certaine à l’avance d’empêcher ce départ, mais par crainte qu’une fois maître de sa fortune il en abusât à Paris pour retourner à son ancienne vie et reprendre ses anciennes habitudes, ce qu’elle redoutait par-dessus tout.
Elle le voulait dans sa dépendance, entièrement à elle, enchaîné, et elle estimait que, pour le maintenir ainsi, le manque d’argent était une excellente chose. Pour elle, elle ne souffrait point qu’il manquât d’argent. Que lui importait, puisque ce qu’elle voulait de lui c’était lui-même, lui seul, son amour, son temps, sa vie, et non des cadeaux, quels qu’ils fussent, riches ou non. – Des cadeaux, elle voulait en donner, non en recevoir, mettant tout son plaisir à offrir.
Pour elle il ne fallait donc pas que le conseil judiciaire fût levé.
En ces derniers temps, pour ne point peiner Roger qui sans jamais s’expliquer clairement et à fond sur M. de Condrieu, n’avait cependant jamais caché les sentiments de répulsion qu’il éprouvait pour lui, elle avait autant que possible évité toutes relations avec le vieux comte. Elle les reprendrait, ces relations, et cela lui serait d’autant plus facile, que M. de Condrieu, loin de se fâcher, avait toujours paru ne pas s’apercevoir qu’elle le fuyait, la poursuivant au contraire pour lui parler de « son cher petit-fils. »
Et aussitôt que cette idée s’était présentée à son esprit, elle l’avait reprise, n’ayant pour la mettre à exécution qu’à se laisser saisir au passage au lieu de s’échapper.
Comme d’ordinaire c’était M. de Condrieu qui avait commencé à parler de Roger, elle l’avait laissé aller ; puis, après qu’il avait exhalé en quelques phrases ânonnées ses sentiments de tendresse paternelle, elle l’avait interrompu pour lui demander où en était le procès en mainlevée du conseil judiciaire.
Il l’avait regardée de son œil inquiet qui semblait jamais n’oser se fixer ; mais il n’avait pas répondu.
– Si vous croyez que c’est un adversaire qui veut obtenir de vous un renseignement pour en abuser, dit-elle, vous vous trompez, monsieur le comte ; je n’ai jamais été votre adversaire, je n’ai jamais été l’alliée de votre adversaire… au moins en cette affaire, où je trouve que le bon droit et la raison sont de votre côté.
De nouveau il la regarda ; mais cette fois plus longuement, plus à froid. Cet examen parut le rassurer, et il se décida à parler :
– J’aurais long à vous en dire sur ce sujet, mais l’endroit ne nous est pas propice ; si je pouvais être assez heureux pour vous voir un de ces jours, je vous montrerais combien vous êtes dans le vrai en témoignant de la sympathie à la cause que je défends… qu’il m’est si douloureux de défendre.
– Demain, je serai chez moi entre cinq et sept heures.
Cependant, il ne la trouva point à cinq heures, mais il n’eut que peu de temps à attendre ; elle arriva bientôt, s’excusant d’être en retard avec une affabilité qu’elle ne témoignait point habituellement au vieux comte. Jamais il ne l’avait vue si aimable, si affectueuse.
En comparant cet accueil à celui que madame d’Arvernes lui faisait en ces derniers temps, M. de Condrieu-Revel eût dû être surpris ; mais, depuis la veille, il avait pu réfléchir, et s’il n’avait point deviné d’une façon sûre les intentions de madame d’Arvernes, il les avait au moins pressenties : les quelques mots qu’elle lui avait dits l’avaient éclairé : « Je n’ai jamais été votre adversaire. » Comment avait-il été assez maladroit pour supposer une seule minute qu’elle lui avait adressé cette question relative au procès dans une intention hostile ? Tout le monde savait qu’elle n’était pas femme d’argent ; elle l’avait plus que prouvé, elle le prouvait tous les jours, donc elle n’avait point intérêt, un intérêt personnel, la touchant directement, à ce que Roger rentrât en possession de ses revenus. Si cet intérêt n’existait point et cependant si elle parlait de ce procès, il fallait admettre un intérêt contraire et par conséquent le désir que le conseil ne fût pas levé. Cela sautait aux yeux. Comment avait-il été assez aveugle pour ne pas le voir tout de suite et se défier d’elle ? Par cela seul que le duc d’Arvernes agissait activement pour faire venir le procès et obtenir un jugement favorable à Roger, n’était-il pas évident que la duchesse devait agir en sens contraire et désirer un jugement défavorable ? C’était d’après ce raisonnement qu’il avait bâti son plan, et l’accueil qu’on lui faisait ne pouvait que le confirmer dans son idée que c’était une alliance qu’on allait lui proposer.
– Si vous saviez, dit-il, combien j’ai été heureux hier de vos paroles, elles retentissent encore dans mes oreilles, surtout dans mon cœur, mon pauvre cœur si éprouvé : « Le bon droit et la raison sont de votre côté. » J’ai tant besoin d’être soutenu dans cette lutte que j’ai dû engager avec désespoir, désespoir vraiment, contre mon cher petit-fils ! On fait son devoir, on le fait quand même, malgré tout et malgré tous, quand on est un honnête homme ; on le fait, mais enfin c’est un grand soulagement, un très grand soulagement d’avoir pour soi l’appui des gens de cœur. C’est pour cela que le vôtre m’a été si précieux. Je sais tout l’intérêt que vous portez à mon cher petit-fils, je le vois comme tout le monde ; mais, mieux que tout le monde, je le sens là, – il se frappa la poitrine, – car vous ne lui donnez pas une marque de sympathie qui ne me touche personnellement, un témoignage d’affection qui ne retentisse en moi, et Dieu sait s’ils sont nombreux, ces témoignages, s’ils sont vifs !
Il s’arrêta : l’émotion faisait trembler sa voix et ses paupières s’ouvraient et se refermaient vivement comme si elles allaient laisser échapper des larmes. Durant quelques secondes, il resta les yeux fixés sur madame d’Arvernes, qui se demandait s’il parlait sérieusement en insistant sur ces témoignages d’affection vifs et nombreux ; mais comment lire ce qui se cachait derrière ce masque grimaçant et dans ce regard éteint ?
Il poursuivit :
– Il faut vraiment que vous soyez bonne comme vous l’êtes pour m’avoir pardonné le mouvement d’hésitation que j’ai éprouvé, car je reconnais que j’en ai éprouvé un quand vous m’avez adressé cette question relativement au procès. Sachant que M. le duc d’Arvernes faisait en ce moment les démarches les plus actives pour que le conseil judiciaire de mon petit-fils fût levé, j’ai cru… mon Dieu, je puis bien le dire, j’ai cru, oui, j’ai cru que le mari et la femme ne faisaient qu’un ; mon Dieu, c’est bien naturel, n’est-ce pas, quand on sait comme moi combien, sur toutes choses, vous êtes d’accord entre vous, ainsi qu’il convient d’ailleurs entre la force et la grâce ?
Il salua galamment et, se redressant, il attendit une réponse.
– Bien naturel en effet, dit madame d’Arvernes.
– C’est par la réflexion, continua M. de Condrieu avec une bonhomie pleine d’humilité, que j’ai compris toute mon erreur et combien elle était grande, bien grande, n’est-ce pas, bien ridicule, dites bien ridicule, dites-le, dites-le ?
Mais elle ne le dit point, car, avec ce diable d’homme qui se faisait si naïf, on ne savait jamais si l’on devait rire ou se fâcher.
Pour lui, il se mit à rire.
– Comment cet accord eût-il pu exister à propos de Roger ? vraiment c’était de ma part une maladresse grossière de le supposer ; ce qui devait arriver au contraire, nécessairement arriver, c’était le désaccord le plus absolu, car M. le duc d’Arvernes et vous, madame, vous ne pouvez pas éprouver les mêmes sentiments pour mon cher petit-fils, mais pas du tout, du tout…
– Vous croyez ?
– Quels sont les sentiments de M. le duc d’Arvernes pour Roger ? dit-il… Ceux de l’amitié ; mais d’une amitié dans laquelle entre une sorte de camaraderie, si j’ose m’exprimer ainsi ; il est jeune, M. le duc d’Arvernes, j’entends de cœur, d’esprit, et je comprends cela. – Il prit la main de madame d’Arvernes et, avant qu’elle pût s’en défendre, il la lui baisa – C’est ce qui fait qu’il a une grande indulgence, trop d’indulgence, disons-le tout bas entre nous, pour la jeunesse ; il veut qu’elle s’amuse, il s’est laissé toucher par Roger ; sans réfléchir s’est engagé à solliciter la levée de ce conseil judiciaire que je m’efforçais de retarder le plus possible, et je crains bien qu’il ne l’emporte. Vous comprenez que, quand une personne jouissant de l’autorité de Son Excellence le duc d’Arvernes se fait le garant d’un jeune homme, répond de son esprit de sagesse et de modération, cela exerce une influence considérable sur des juges. Cependant il y aurait peut-être moyen de combattre cette influence.
– Ah ! Et comment cela ?
– En lui opposant une influence contraire, – pour tout dire en un mot, la vôtre ; mais pour cela il faudrait que vos sentiments à l’égard de Roger fussent tels que je les supposais en pensant que vous ne pouviez pas être d’accord avec M. le duc d’Arvernes… sur cette question s’entend. Quels sont-ils, ces sentiments ?
Il fit une nouvelle pause, la regardant en face.
– Quels sont-ils ?… Pour moi ceux d’une sœur… oui, madame, ceux d’une sœur. Eh bien, une sœur ne peut pas vouloir que son frère qu’elle aime… car vous l’aimez, qu’elle connaît… car vous le connaissez bien et vous savez mieux que personne combien facilement il se laisse entraîner, elle ne peut pas vouloir qu’il soit livré à toutes ses fantaisies, à toutes ses passions, alors surtout que les passions dont je parle menacent de se réveiller avec une violence qui m’épouvante… oui, madame, qui m’épouvante.
Il baissa la voix un peu plus encore.
– Lorsque vous êtes revenue… d’Écosse, je vous ai raconté que Roger m’inspirait des craintes très vives à cause d’un grand amour qui me paraissait menaçant pour sa santé… Eh bien, cet amour… s’est éteint ou, s’il n’est pas encore tout à fait mort, il est malade, très malade.
– Comment savez-vous cela ? balbutia-t-elle, entraînée par l’émotion.
– Vous pensez bien que je n’abandonne pas un enfant qui m’est si cher sans faire exercer sur lui une certaine surveillance ; je ne sais pas tout ce qu’il fait, il s’en faut de beaucoup, mais j’apprends toujours certaines choses qui me permettent de le suivre tant bien que mal et de reconstituer sa vie. Eh bien, je sais de source certaine que depuis quelque temps il a repris certaines relations… mon Dieu, je ne dis pas intimes… mais enfin des relations suivies avec ces comédiennes, ces femmes à la mode et de mœurs faciles qui l’ont perdu il y a trois ans ; et cela indique bien, n’est-ce pas, que cet amour dont nous parlions n’a plus autant de charme pour lui. – Quand je croyais cet amour tout-puissant, il me faisait peur ; mais maintenant ce qui me fait peur, ce sont ces femmes ; ce qui m’épouvante, c’est de penser qu’on va peut-être lui enlever son conseil judiciaire juste au moment où il semble disposé à reprendre son ancienne vie, ses habitudes de désordre. Qu’on lui rende la libre disposition de ses revenus, ne croyez-vous pas comme moi que ces relations, qui en ce moment ne sont pas bien dangereuses parce qu’on le sait sans argent, vont prendre un caractère des plus graves quand sa fortune va lui être rendue ? Toutes ces femmes avides ne vont-elles pas le poursuivre, se jeter sur lui ? Leur résistera-t-il ? Je vous le demande.
Elle était trop profondément troublée, trop émue pour répondre.
– Si vos sentiments pour lui sont ce que je croyais, si vous l’aimez… comme un frère, ne voudrez-vous pas vous unir à moi pour tâcher de faire éloigner le moment où ce conseil judiciaire sera levé ?
– Ah ! certes, oui, je vous aiderai.
– Ah ! madame, que cette parole me rend heureux, non seulement parce qu’elle me promet le succès, mais encore parce qu’elle est l’approbation, la justification de ce que j’ai fait jusqu’à ce jour pour le maintien de ce conseil pendant quelque temps encore, un court espace de temps… car il ne s’agit que d’un court espace de temps… très court.
– Que faut-il faire ?
Il prit son air le plus simple, le plus bonhomme :
– Vous pourriez peut être représenter à M. le duc d’Arvernes…
– Non.
– Eh bien, non, non, puisque ce moyen ne vous plaît pas, je n’insiste point ; mais alors il faudrait, puisque vous ne voulez pas vous mettre d’accord avec M. le duc d’Arvernes, que vous vous missiez en opposition avec lui.
– Oh ! cela, très bien.
– Alors votre rôle sera bien simple : faire juste le contraire de ce qu’il fait.
– Mais encore.
– Oh ! je vous guiderai… si vous le voulez bien.