XXXII

1449 Words
XXXIIIl sortit du ministère la tête basse, le dos voûté, les bras ballants, comme s’il était affaissé sous le poids du chagrin. Et cependant il était en réalité plein de joie et d’espérance ; mais c’était chez lui une habitude prise depuis longtemps d’afficher la joie lorsqu’il était triste et la tristesse lorsqu’il était gai. Pourquoi se montrer nu en public ? Sur ce quai d’Orsay qu’il remontait il pouvait rencontrer quelque député sortant du Corps législatif ou quelque personne de connaissance, et il n’avait pas besoin de laisser voir sur son visage ce qui se passait en lui. Et ce qui se passait en lui c’était une vive, une très vive satisfaction : sa journée avait été heureusement employée, combien rarement depuis longtemps avait-il eu la rare bonne fortune d’être satisfait de lui, des autres et des choses. Il n’y avait point vanité à se féliciter de la façon dont il avait mené cet entretien avec madame d’Arvernes ; pas à pas il était arrivé au but qu’il s’était proposé : c’était par intuition qu’il avait deviné la situation, et c’était par une série de déductions psychologiques qu’il avait analysé ce caractère, et compris ce tempérament ; pas un mot de trop de dit, tous avaient porté et frappé à l’endroit sensible. Et sans redresser sa grande taille, sans qu’un sourire éclairât son masque éteint, il était au fond du cœur enorgueilli de son succès : humble avec les autres, il n’était pas modeste avec lui-même et, revenant aux différentes phrases de cet entretien, il se disait qu’il eût vraiment été un diplomate remarquable si les gouvernements, toujours aveugles et ingrats, au lieu de le maintenir dans des emplois subalternes, l’avaient placé sur un théâtre digne de son mérite. Quelle jolie marionnette à faire danser, cette madame d’Arvernes, aussi insensible à la peur que si elle était en bois ! Comme elle irait droit où l’on voulait la conduire, sans se douter qu’elle était tenue et tirée par un fil qu’il ferait mouvoir à son gré. Ils n’avaient qu’à se bien tenir, les juges qui devaient connaître du procès en mainlevée du conseil judiciaire et fermer solidement leurs portes non seulement devant elle, mais encore devant l’armée qu’elle allait leur détacher. Et Roger, lui aussi, devrait se bien tenir : il faudrait qu’il prouvât qu’il n’avait point repris ses relations avec ces comédiennes et ces femmes de mœurs faciles qui l’avaient perdu. Sur ce point aussi on pouvait se fier à elle : comme elle avait pâli, comme elle s’était troublée en entendant parler de femmes avides qui allaient se jeter sur lui ; c’était là le point délicat et difficile dans ce long entretien, celui qu’il fallait atteindre, mais non dépasser, de façon à provoquer la jalousie, mais non une rupture, ce qui aurait pu arriver en frappant trop fort ; mais heureusement il avait frappé juste, et ce n’était point se faire illusion que de se dire qu’il avait réussi. En effet, il avait réussi, pleinement réussi comme il voulait réussir et non autrement : c’était un accès de jalousie qu’il avait provoqué par ces confidences et non une rupture. Mais cette fois pas plus que les autres, cette jalousie ne s’était manifestée par des scènes faites à Roger, des explications, des reproches, des larmes. Elle ne lui avait pas dit un seul mot à ce sujet ; elle n’avait même pas fait la plus légère allusion à ces relations : cela eût été indigne de sa fierté et de l’opinion qu’elle avait d’elle-même, au moins de celle qu’elle affichait ; il n’y avait qu’une femme au monde, elle ; il n’y en avait qu’une qu’on pouvait aimer, elle ; et quand on l’aimait on ne pouvait plus en aimer d’autres. Seulement, si elle n’avait rien dit des autres, elle avait parlé d’elle, de son amour, de sa passion qui, chaque jour allait en augmentant : jamais il ne lui avait été si cher ; jamais elle n’avait senti comme maintenant combien il lui était indispensable ; elle ne vivait que pour lui ; qu’il cessât de l’aimer, elle mourait ; qu’il l’abandonnât, elle se tuerait. Elle ne s’en était pas tenue aux paroles : ce grand amour dont elle parlait, cette passion dont elle affirmait la violence, elle les avait prouvés à chaque instant, sans jamais montrer une minute non pas de lassitude, mais de plénitude, jamais assez, encore et toujours. – Tu ne m’aimes pas, s’écriait-elle à chaque instant. Et il fallait qu’il se répandît en protestations sans cesse répétées. – Oui, tu m’aimes, mais tranquillement ; tu penses à moi quand cela te vient, par hasard, non toujours du matin au soir et du soir au matin ; je ne suis pas en toi continuellement ; je ne suis pas dans ton cœur et dans ton esprit sans distraction ; je ne suis pas dans tes veines ainsi que je voudrais y être, dans ton sang ; tu peux te passer de moi ; tu peux te distraire, t’amuser, vivre sans moi, sans que je te manque, sans que tout te paraisse vide, froid, monotone, bête ; tu vas, tu viens, tu es gai, spirituel, charmant ; tu prends intérêt aux choses, aux gens comme s’il ne devait pas y avoir qu’une chose au monde pour toi : notre amour, qu’une femme au monde : celle qui t’aime et, ne vit que pour toi, ta Valère. Elle voulut qu’il l’accompagnât partout, et ne fit plus un pas sans l’avoir à ses côtés ; surtout elle voulut l’accompagner elle-même. – Fais-moi inviter, disait-elle, lorsqu’il devait aller quelque part où elle n’était pas invitée. – Il n’y aura que des hommes. – Et qu’importe ; ce n’est pas, tu le sais bien, parce que je crains les femmes que je désire être près de toi ; c’est pour le plaisir d’être près de toi, c’est pour ne pas te quitter, c’est pour te voir, pour respirer le même air, pour jouir des mêmes distractions que toi, en même temps que toi, m’en souvenir avec toi ; c’est pour t’avoir davantage. Et cependant elle ne l’avait jamais eu autant. À chaque instant, le jour, la nuit, elle trouvait moyen de le voir seul, en tête-à-tête, toutes portes closes, soit chez elle, soit chez lui. Elle quittait l’église, le théâtre, le bal, pour courir rue Auber, et alors elle s’attardait, ne voulant plus partir ; c’était une de ses joies d’arriver en toilette de gala et d’emplir la chambre de Roger des cascades de sa traîne. S’ils étaient dans la même réunion, souvent elle s’approchait de lui tout à coup et, à voix basse : – Va-t’en, disait-elle, je vais te rejoindre tout à l’heure. Si les prétextes lui manquaient pour partir ainsi, elle s’en passait et partait quand même ; elle eût volontiers mis le feu à la maison dans laquelle on aurait voulu la retenir. Cependant il arrivait quelquefois que, son mari étant avec elle et ne la quittant pas comme elle l’avait espéré, elle n’était pas libre de partir à l’heure qu’elle avait fixée à Roger ; alors c’étaient de vrais accès de fièvre qui la dévoraient, et elle inventait les moyens les plus extravagants pour réaliser son désir. Un soir qu’elle était à l’Opéra avec Roger, l’idée lui avait pris tout à coup d’aller rue Auber ; elle lui trouvait ce soir-là des yeux admirables dans lesquels elle voulait plonger les siens sans distraction ; elle voulait être à lui tout entière ; elle voulait qu’il fût à elle ; le monde, les lumières, la musique l’exaspéraient. – Va-t’en, dit-elle, je vais te rejoindre, il est neuf heures, nous aurons trois heures à nous. Il était parti ; mais au moment où elle allait le suivre, la porte de sa loge s’était ouverte et M. d’Arvernes était entré ; elle était déjà levée ; tout surpris, il l’avait regardée. – Partiez-vous ? demanda-t-il. Elle resta un moment interloquée, furieuse d’être ainsi arrêtée dans son dessein, car M. d’Arvernes, bien certainement, allait s’installer près d’elle et ne plus la quitter de la soirée ; mais elle ne perdait pas facilement la tête, et quand elle était poussée par la passion, elle trouvait des inspirations dans son esprit surexcité : elle voulait Roger, elle lui avait promis de le rejoindre, il fallait qu’elle le rejoignît. – Oui, dit-elle. – Je vous fais fuir ? dit-il tristement. – Vous avez bien vu que j’étais levée pour partir avant votre entrée dans la loge. – Vous êtes souffrante ? – Non, mais tourmentée. – Et pourquoi donc ? demanda-t-il avec une tendre sollicitude. – L’idée m’est venue que Louis était malade, là, tout à coup, un pressentiment ; je veux m’en assurer ; je suis folle. Louis, c’était son fils aîné, celui que M. d’Arvernes aimait par-dessus tout, l’héritier de son titre, celui en qui il avait mis toute son ambition paternelle, pour qui il travaillait, de qui il espérait en sa vieillesse un peu de tendresse filiale qui le consolât des chagrins et des déceptions de sa vie si amère. Bien qu’il ne fût pas habitué ou peut-être précisément parce qu’il n’était pas habitué à entendre sa femme s’inquiéter ainsi de ses enfants, il fut ému par ce cri maternel. – Eh bien, restez, je vous prie ; je vais aller à l’hôtel moi-même. S’il n’a rien, comme je l’espère, comme je le crois, je reviendrai aussitôt ; si, au contraire, il a quelque chose, je vous enverrai chercher et je le garderai en attendant votre arrivée. Soyez tranquille, rassurez-vous ; vous faites peine à voir. Et il courut au quai d’Orsay, tandis qu’elle courait rue Auber. Ce fut en riant qu’elle conta à Roger le danger qui les avait menacés et la ruse au moyen de laquelle elle était sortie de cette situation difficile. – Nous avons deux heures à nous ; ne les perdons pas. – Mais le duc ? – Qu’importe ! En revenant il ne me trouvera pas et il m’attendra ; s’il demande des explications, j’en trouverai ; si je n’en trouve pas, je lui ferai une scène. Mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit ; c’est de toi. M’aimes-tu ?
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