Chapitre Un
Erin repéra M. Costume-Cravate à l’instant où il pénétra dans la boutique. Grand et mince, avec un physique de top model, son costume bleu foncé lui moulait parfaitement les épaules. Ses cheveux bruns ondulés semblaient si doux que ses doigts se serrèrent sur le comptoir en verre. Où qu’il tourne le regard, ses yeux chaleureux étaient pleins de vivacité. Ses iris d’un brun profond étaient bordés de cils plus longs que ceux d’Erin, ce qui était vraiment injuste.
Penchée sur le comptoir pour pouvoir l’admirer, elle fit bruyamment tomber le porte-crayon situé près de la caisse. Des stylos, des crayons gris et des trombones allèrent voler sur la surface en verre avec un fracas qui attira l’attention de l’inconnu.
Merde. Il venait vers elle.
Sur les nerfs, elle ramassa maladroitement les crayons, mais la présence de l’homme en costume lui faisait tant trembler les doigts qu’elle en fit tomber la moitié. Que lui arrivait-il ?
« Attendez. Je vais vous aider. »
Il était proche, à présent, si proche qu’elle parvenait à sentir son parfum épicé, un mélange de chocolat noir et de cannelle. Son odeur envahit son organisme, et elle s’imagina en train de le grignoter. Partout. Il semblait avoir quelques années de plus qu’elle et il n’avait pas d’alliance. Non pas qu’elle ait regardé. Non. Elle eut soudain l’envie irrépressible de se blottir contre son cou pour voir s’il sentait aussi bon de près.
En cinq secondes top chrono, il avait tout ramassé et s’était levé pour regarder la bouche d’Erin avec ses yeux sombres et ténébreux. Elle aurait donné un demi-litre de son sang sans hésiter pour pouvoir lire dans ses pensées, parce qu’on aurait dit… qu’il avait l’air de penser à l’embrasser. Ce qui la poussa à s’imaginer l’embrasser à son tour. Avant d’avoir pu se retenir, elle se lécha les lèvres d’un geste lent, en se demandant s’il le remarquerait.
Il ne fit pas un geste, et elle commença à avoir l’impression d’être un oiseau en cage derrière son comptoir.
« Euh, merci. De m’avoir aidée.
— Pas de quoi. »
Il lui fit un grand sourire et la regarda dans les yeux. Elle aurait préféré qu’il s’abstienne, car son cœur se mit à battre la chamade et elle eut l’impression qu’une voiture venait de se garer dans sa poitrine.
Lorsqu’elle resta figée comme une sculpture sur glace, il lui adressa un bref signe de tête et se dirigea au fond de la boutique, vers les guitares, et Samantha qui semblait impatiente de l’aider à faire son choix.
Super. La loseuse ringarde voit un mec canon et se fige une fois de plus. Pourquoi fallait-il qu’elle perde ses moyens à chaque fois ? Pourquoi ne pouvait-elle pas ressembler davantage à son personnage de scène ? Cette meuf était déchaînée et audacieuse, une vraie bête sauvage sur scène.
Son alter ego aurait bondi sur le comptoir et l’aurait suivi, mais les nœuds qu’elle avait dans l’estomac gardèrent Erin derrière la caisse. En plus, son tee-shirt élimé à l’effigie d’un groupe de rock, son jean troué, sa queue de cheval et son absence de maquillage étaient un vrai repoussoir à mecs. Et elle avait besoin de rester concentrée, pas de se laisser distraire par un rêve éveillé.
Elle baissa les yeux sur la chanson qu’elle était en train d’écrire. Ouaip. Il était plus sage de laisser Samantha se jeter sur ce canon. Sa collègue était magnifique, enjouée, et portait un sweat-shirt adorable et un legging. Là où Sam était toujours à l’aise et pouvait parler à n’importe qui, Erin savait qu’elle semblait réservée et hypersensible, même sous son meilleur jour. Sam était le feu et Erin était la glace. Aujourd’hui, elle n’avait pas envie d’entrer en compétition avec sa collègue rousse. Le groupe d’Erin, Fourth Strike, avait répété jusqu’à deux heures du matin, et elle avait dû venir travailler dans la boutique de musique à huit heures. Elle avait à peine eu le temps de prendre une douche, et encore moins de mettre du rouge à lèvres et du parfum.
Leur unique client prit son temps avec les guitares, et en toucha plusieurs de ses longues mains fines. Il passa le bout des doigts sur les contours lisses et les courbes, explorant les instruments comme un amant le ferait. Cette image, et l’attention totale qu’il portait aux guitares, la fit se tortiller. Le respect qu’il portait aux instruments se voyait à la façon dont ses doigts glissaient doucement sur le bois et à son air serein, et elle ne put empêcher son imagination de remplacer les cordes par les pleins et les déliés de sa propre chair nue.
Bon sang, elle était pathétique. S’il l’excitait rien qu’en déambulant dans la boutique, il l’achèverait s’il se mettait à jouer. Savait-il jouer de la guitare ? La façon dont il passait les mains autour de l’instrument lui disait que oui. Cette idée lui fit encore grimper plusieurs crans sur l’échelle de la séduction.
Elle secoua la tête pour s’éclaircir les idées, et s’efforça de regarder ailleurs. Elle avait des origines modestes, mais elle avait vu ce genre d’hommes à de nombreuses reprises. Vêtements coûteux. Menton ciselé. Épaules larges et posture pleine d’assurance.
Les types comme lui réussissaient toujours dans la vie. Il ressemblait à un agent de change ou à un banquier, quelqu’un qui jouait sans problème avec l’argent et la vie des gens. Elle ne voulait pas se frotter à ce genre de spécimens. Un homme tel que lui pourrait tout aussi bien la faire souffrir que lui faire mouiller sa culotte. Redoutable et inaccessible. Il pourrait lui faire vouloir des choses qu’elle n’avait pas à posséder. Un type comme ça lui briserait le cœur en mille morceaux.
Sa voix parvint jusqu’au comptoir et elle ferma les yeux. Évidemment, elle était douce et grave, le genre de voix qui lui donnait envie de déchirer ses vêtements et de lui demander de lui dire des mots cochons. Nom de Dieu, elle avait vraiment l’esprit mal placé. Elle tenta de ne pas l’écouter pendant qu’il parlait des différents modèles de guitares accrochés au mur avec Samantha.
Un bon quart d’heure s’écoula et Erin fit de son mieux pour ne pas prêter attention à sa collègue et au Dieu du s**e tandis qu’ils parcouraient la totalité de la section guitares. Ils s’approchaient de plus en plus de l’endroit où Erin se trouvait, au comptoir en verre près de la caisse.
« Voilà, il veut la Gibson », dit Samantha en posant la guitare hors de prix sur le comptoir.
Erin ne leva même pas les yeux.
« Il va avoir besoin d’un...
— J’ai besoin d’un étui. »
Les mots de l’inconnu se posèrent sur Erin et elle leva les yeux, croisant son regard alors qu’ils prenaient la parole exactement en même temps.
« Oh, bien sûr. »
Samantha tira M. Beau Gosse par le bras et le mena au rayon étuis. Elle y resta trente secondes avant de revenir en vitesse chercher la guitare que lui tendait Erin.
« C’est vrai. Désolée. Il faut que l’étui soit adapté à la guitare. »
Erin ne répondit pas et se contenta de retourner batailler avec les nouvelles paroles de chanson de son groupe. Son frère, AJ, l’avait déjà aidée à perfectionner le riff de guitare, et elle avait déjà une bonne idée de la mélodie au piano, mais les paroles ? C’était sa partie préférée, d’habitude. Aujourd’hui, rien ne lui venait.
Pourquoi ne vois-tu pas
Pourquoi ne puis-je pas être
Perdue en toi...
Non. C’était complètement merdique.
Elle effaça les deux dernières strophes et recommença à zéro.
Pourquoi ne vois-tu pas
Pourquoi es-tu si méchant avec moi
Tu me fais saigner...
Nul. Horrible. Elle détestait les paroles geignardes. Cette fois, elle faillit faire un trou dans la feuille avec sa gomme. Elle ferait mieux de se mettre à gribouiller sur une autre feuille de papier, parce que celle-ci contenait également les accords de guitares et les notes de la mélodie au piano. Si elle la déchirait, elle serait obligée de tout recommencer.
Mmm.
Il paraît qu’on doit apprendre grâce à l’expérience.
Mais tout ce qu’on fait, c’est payer les conséquences ? Perdre patience ? Avoir des flatulences ?
Sa propre blague la fit rire, et elle effaça tout, agacée. La chanson était prometteuse, mais son cerveau refusait de trouver les mots, et cela durait depuis six semaines. La page blanche. Même AJ commençait à s’inquiéter. Erin ignorait pourquoi elle avait autant de mal à écrire. Elle se sentait surmenée. Et fatiguée. Et elle ne savait pas si quiconque s’intéressait à ce qu’elle écrivait, de toute façon.
Elle avait écrit toutes les paroles du groupe, mais ces derniers temps, elle manquait complètement d’inspiration. Rien ne changeait. Ils ne progressaient pas. Ils donnaient les mêmes concerts dans les mêmes bars, soir après soir, semaine après semaine. Chaque bar avait ses clients réguliers. Elle savait que chaque mardi soir au Corbeau Rouge, les mêmes douze ivrognes que la semaine précédente l’écouteraient.
Mais peut-être, peut-être qu’ils pourraient enfin souffler. Elle avait envoyé la bonne nouvelle à AJ par message une heure plus tôt environ. Ils avaient enfin décroché un concert au Funk Club la semaine suivante. C’était un lieu branché qui accueillait fréquemment des révélations de la musique. Et le propriétaire, qu’elle harcelait depuis des mois pour pouvoir jouer dans son club, lui avait dit que Wesley Shipton de Shipton Records avait demandé à les voir jouer.
C’était incroyable ! Elle avait failli faire tomber son portable dans les toilettes en recevant ce message.
Jouer pour Shipton pourrait être la percée qu’ils attendaient. Alors, elle n’avait pas dit à AJ ou aux autres qu’il serait là. Ils paniqueraient et feraient une bêtise, comme se pointer défoncés. Ou saouls. Ou les deux. La plupart des soirs, elle arrivait à les convaincre de ne pas commencer la fête avant la fin du concert, mais la pression supplémentaire risquait de faire déraper AJ.
Non, le concert au Funk Club allait être parfait. À condition qu’elle trouve des paroles pour cette nouvelle chanson. Le groupe répétait la mélodie depuis des semaines, mais les paroles ? Sans succès jusqu’à présent. Rien. Que dalle. Sa muse l’avait complètement abandonnée. Alors que la maison de disques allait venir les voir jouer, le moment était mal choisi pour que sa muse prenne des vacances.
Sale g***e.
Par-dessus le marché, son père, au bout de vingt ans, avait décidé d’assumer son rôle. Les trois dernières fois qu’elle l’avait vu, il leur avait crié dessus, son frère et elle, et leur avait dit de trouver un vrai boulot, une vraie vie. Une carrière.
Ce qu’il voulait vraiment, c’était qu’on lui envoie de l’argent régulièrement et qu’on s’occupe de lui. Erin, à vingt-quatre ans, avait déjà bien assez de mal à s’occuper d’elle-même.
En plus, elle ne voulait pas d’un « vrai » travail et d’un poste dans un bureau. Elle avait passé deux ans à la fac et avait détesté l’expérience. Elle se fichait des maths et de l’histoire du monde. Elle voulait chanter et jouer de la guitare. Elle voulait enregistrer un album, partir en tournée, et que des beaux mecs, comme celui qui se promenait actuellement dans la boutique, se jettent à ses pieds pour la supplier de les embrasser. Mais si sa muse ne se mettait pas à obéir, rien de cela n’arriverait.
« Jamais. »
Les types comme lui n’allaient pas à des concerts et ne suppliaient jamais les femmes pour quelque raison que ce soit. Une chaleur montait en elle alors qu’elle l’imaginait en train de la toucher et de l’embrasser partout. Non, avec un mec comme ça ?
« C’est moi qui le supplierais.
— Je vous demande pardon ? »
M. Parfait était debout devant elle, si beau qu’elle dut se forcer à cligner des yeux avant de répondre. Venait-elle vraiment de dire ça tout fort ? m***e. Son cou se mit à chauffer et elle sut que son visage allait prendre une teinte cramoisie embarrassante.