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388 Words
4— Vous ne vous souvenez pas de moi ? La voix était douce, presque mélancolique, déçue, inquiète, peut-être les trois à la fois. — De quoi vous souvenez-vous ? insista-t-elle. Il dut faire un effort. Il avait du mal à se concentrer. Il sentait comme une pression bouillonnante sous son crâne. Ses tympans lui faisaient mal. — La fumée… Les cris… murmura-t-il avec peine. — Il y a eu un attentat, confirma la voix. Vous étiez place des Halles lorsque la bombe a explosé. Ses souvenirs étaient disloqués, fragmentés, comme les pans d’une réalité posée à plat sur le papier, un tableau cubiste, Braque, Picasso. Le procureur eut le flash de ces collages bistres qu’il avait vus à une exposition et de ce qu’il avait lu dans le catalogue. Pendant la Grande guerre, on avait demandé aux peintres cubistes de dessiner des toiles de camouflage pour dissimuler la vue des tanks aux premiers aviateurs. Aucun relief, la confusion totale, tout au même plan, c’est exactement ce que ressentait le magistrat. — Vous avez eu de la chance, ajouta sa visiteuse. — Je suis là depuis quand ? — Vous êtes à l’hôpital Pourtalès depuis trois jours. Les médecins vous ont maintenu dans un coma artificiel. — Quel jour sommes-nous ? — Vendredi. Trois jours. L’attentat avait donc eu lieu un mardi. Le procureur se souvenait qu’il faisait beau, les gens étaient attablés aux terrasses. C’était un jour de semaine, un jour de boulot. — Qu’est-ce que je faisais là-bas ? — Vous aviez rendez-vous. — Avec qui ? — Je ne sais pas. Dans Outlook, vous n’aviez mentionné qu’un rendez-vous privé, sans autre précision. Cette remarque fit grimacer Jemsen. Elle sonnait comme le reproche d’une secrétaire qui n’a accès qu’à une partie de l’agenda de son patron. — Ça m’arrivait souvent ? La question déstabilisa Flavie Keller. Le procureur ne se souvenait de rien. Rigoureusement rien. Elle ne répondit pas. Lui non plus. Il resta immobile sur son lit, tête tournée vers la fenêtre où se découpait un ciel sombre et noir. Des rafales de pluie giflaient les vitres. — Et vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Le procureur déglutit avec difficulté. — Il fait nuit. Vous devriez être chez vous. — Je suis votre greffière. — Pas un vendredi soir. Il la sentit hésitante. Il la dévisagea. Elle était triste. Un détail frappa son attention, à l’annulaire de sa main gauche. — Vous devriez rentrer chez vous, Flavie. Je suis bien entouré, ici. Vous avez une famille. Un mari. Des enfants ? Les yeux de la femme se remplirent de larmes. Ses lèvres tremblèrent. — Alain peut attendre. Il y a plus important, non ?
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