Prologue

821 Words
PrologueLe premier bruit que Saudan perçut fut celui de la pluie qui clapotait contre les carreaux. Il essaya d’ouvrir les yeux mais ses paupières collaient. Son crâne brûlait et le sang lui cognait aux tympans. Il voulut bouger, les liens qui retenaient ses mains l’en empêchèrent. Il était assis sur une vieille chaise de bois au centre d’une pièce sombre. Il était nu, le froid mordait sa peau. Saudan voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche grand ouverte. Du fond de la gorge, il tenta un râle vague, qui se perdit dans le silence. La peau de ses lèvres était tendue à la limite de la rupture. Ses mâchoires étaient maintenues éloignées l’une de l’autre par une force qu’il sentait sans la voir. Lorsqu’il tourna la tête vers son reflet dans la vitre, il fut saisi par l’image qu’elle renvoyait. C’était lui, mais lui différent et, pour tout dire, méconnaissable. Saudan regardait Saudan, flic à la « canto », comme on disait encore il y a peu, avant que la police neuchâteloise ne voie son qualificatif « cantonale » disparaître en même temps que les polices communales. Mais le Saudan qui regardait Saudan dans le miroir de la fenêtre n’était ni flic à la « canto », ni rien. Ce n’était qu’un double effrayant et effrayé. Ses cheveux noirs, d’ordinaire gominés et parfaitement peignés en arrière, étaient hirsutes. Le visage était sale, les yeux injectés. Et la bouche rendue béante par ces écarteurs métalliques, qu’on trouve encore chez les très vieux dentistes ou dans les s*x shops tendance soumission. Derrière la vitre, Saudan devinait le brouillard et l’humidité. Ils l’empêchaient de voir autre chose que son visage déformé. La nuit était à couper au fusain. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il était. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Une salle à manger façon vieille ferme neuchâteloise mais délabrée, poussiéreuse, abandonnée. Les lambris croulaient sous les toiles d’araignées. Il n’y avait aucun bruit, pas âme qui vive, mais un beau feu dans la cheminée. Les flammes étaient presque blanches, comme attisées par un souffle invisible. Saudan remarqua une sorte de creuset en terre cuite, posé sur les braises, où cuisait une pâte orange. — Enfin réveillé, inspecteur ? Je suis très flatté de vous accueillir dans ma modeste demeure. La voix était caverneuse et Saudan se surprit à se demander si c’était la pièce vide qui la faisait résonner. En étirant la tête vers la droite de l’âtre, il regarda l’homme qui venait de lui parler. Vêtu de noir, celui-ci jouait de mimétisme avec le décor. Il portait une robe sombre à grande capuche, comme la tenue de cérémonie d’une secte très occulte conçue par l’imaginaire ténébreux d’un Lovecraft. Sur la tête, il avait un large masque de loup. Saudan reconnut Le Vénitien. Et il comprit qu’il le voyait pour la première et dernière fois. Il sentit sa respiration s’accélérer. Il voulait fuir, un élan désespéré de survie, mais les liens étaient trop résistants. Il tira sur les cordes, céda à la panique sans succès. Ses bras et ses jambes ne répondaient pas. — Ils font tous ça, soupira le maître des lieux. Puis il reprit : — Aujourd’hui, c’est différent. Vous êtes mon premier policier. Mon premier homme de bien, si je puis me permettre. Je suis navré que cela tombe sur vous, inspecteur. Mais je vous rassure. Vos amis vous rejoindront bientôt dans les limbes de l’oubli. Si, naturellement, ils s’obstinent à me traquer. Saudan n’écoutait pas, il faisait bégayer sa mémoire. Pourquoi la situation leur avait-elle échappé ? À lui, à ses collègues du commissariat ICS. Intégrité corporelle et sexuelle. Tu parles ! Où avaient-ils raté le coche ? Pourquoi l’enquête avait-elle dérapé ? À un moment, Saudan pensa lui démontrer l’inanité d’assassiner un flic. Mais on ne raisonnait pas Le Vénitien. Et, de toutes façons, les écarteurs métalliques l’empêchaient d’articuler le moindre mot intelligible. Quand il comprit la manière dont il allait mourir, Saudan voulut hurler. Le Vénitien l’agrippa fermement par les cheveux et tira sa tête en arrière, comme pour lui laisser regarder le plafond de bois vernissé une dernière fois. Visqueux, le verre en fusion coula lentement au fond de la gorge ouverte en entonnoir. La silice fondue à mille cinq-cents degrés brûla tout sur son passage. Les lèvres, les dents, la langue, le palais, la trachée. Les chairs grésillèrent. Une odeur de viande carbonisée s’installa. La fumée émanait de l’orifice buccal comme du cratère d’un volcan humain. Le Vénitien regarda sa victime dans les yeux. C’était son habitude et son plaisir. Il avait noté que les plus faibles succombaient à un arrêt du cœur, causé par la douleur. Les plus résistants mouraient étouffés par l’obstruction des voies respiratoires. Des petites taches de sang perlaient dans le blanc des yeux du mourant, des pétéchies dans la sclérotique, le signe de la suffocation. Saudan faisait partie des battants. Le tueur n’en fut pas étonné. L’honneur de la police. Lorsque tout fut terminé, l’homme au masque de loup lança un regard langoureusement nostalgique à la tronçonneuse enfilée dans un crochet mural de la pièce. Il n’en aurait pas l’usage, cette fois. D’ordinaire, ses commanditaires lui demandaient de faire disparaître les corps. Mais, ce soir, il devait faire un exemple, envoyer un message. Un message tout simple : Ne me cherchez plus ! Premier jour
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