— Ça te plaît ? demande le pharmacien de Trémel*.
— Tu sais que j’adore les fruits de mer. Et ces langoustines sont cuites à point. Bien assaisonnées. Et suçant la patte du crustacé d’une manière soudainement langoureuse et suggestive, tout en le fixant bien dans les yeux – Hugues Demaître, pas le crustacé – elle lui lance :
— Et en plus, tu m’as bien dit que les fruits de mer étaient aphrodisiaques ?
— C’est ce qu’on dit…
— Dis donc… vu la taille du plateau…
— J’ai bien peur qu’on soit forcés de b****r pendant deux jours, c’est ce que tu veux dire ? interrompt le vendeur de Viagra.
— s****d ! Tu pourrais parler autrement ! Plus tendrement… Toi et moi c’est quand même plus qu’un plan Q, non ?
Sans même se laver la main avec un rince-doigts, quelle honte, il lui prend alors doucement le bout des doigts, en libère la pince du petit crustacé qu’il pose délicatement dans la poubelle de table, et il se met à lui l****r le bout des phalanges lentement, soigneusement, avec la même méticulosité qu’un chat faisant sa toilette matinale. Et tout en jouant de la langue savamment, n’oubliant pas une once d’épiderme digital, il lui caresse avec l’index le creux de la paume, réveillant au passage une zone érogène rarement titillée. Autour d’eux, le silence s’est fait. À la table d’à côté, un couple de septuagénaires les regarde, effaré. La femme, encore fringante, bien droite sur sa chaise, les cheveux à peine grisonnants, fixe ce spectacle d’un air manifestement réprobateur. D’un petit coup de serviette, soigneusement asséné sur l’arête nasale de son mari, elle lui lance d’un ton sec, de sa bouche en c*l-de-poule, plus pincée qu’une chemise de Julio Iglésias :
— Eh bien, Georges, tu ne manges plus ? Tu as passé l’âge de ce genre… de… spectacle, non ?
Et le Georges en question de revenir sur terre et de remettre ses yeux dans leurs orbites… Une chanson d’un autre Georges lui revient à la mémoire quand il rejette un coup d’œil furtif sur les tourtereaux léchouilleurs. « Bancs publics, bancs publics… et qui s’foutent pas mal du r’gard oblique, des passants z’honnêtes… »
Puis il replonge dans le regard de sa revêche moitié et sa fourchette dans le filet de turbot rôti au beurre salé. Une des spécialités du chef.
De l’autre côté de la table, deux couples, jeunes, habillés comme on l’est en vacances et qu’on veut se faire un resto. Deux couples beaucoup plus portés sur la rigolade et le muscadet sur lie que nos septuagénaires, et dont l’humour résonne plus grivoisement dans ce coin de terrasse à moitié plein. Je vous en épargnerai donc le vocabulaire peu châtié et ne vous en rapporterai que l’essentiel :
— Eh bien, dis donc, s’ils sont comme ça aux langoustines, il faudra leur balancer le seau à glace quand ils arriveront au homard…
— En tout cas, vu comment il y va, elle doit être bien chauffée la madame…
— Je plains le coussin de la chaise, il faudrait une alèse…
Et autres billevesées que je vous passe avant que le bras séculier de la censure “puritaniste” ne vienne s’abattre sur mon avant-bras tel un typhon imprévisible et dévastateur sur une côte de Birmanie orientale épargnée jusque-là par ces autres catastrophes que sont les tsunamis, les tremblements de terre et les solos de guitare de Francis Lalanne.
Au milieu du plateau, un œil avisé aurait vu le couvercle d’une huître se soulever. À peine. Suffisamment pour s’attirer les foudres de sa voisine de glace pilée, la palourde :
— Qu’est-ce que tu fous ? demande la mollusque bivalve. Tu vas nous faire remarquer !
— J’y peux rien ! répond le belon espiègle en les regardant, j’ai eu une érection.
— Eh bien, dis donc… Pour hisser le chapiteau comme ça, tu dois être bien monté !
Et c’est sur cet éloge de la palourde que nous refermons cette page de zoologie appliquée pour revenir à nos convives amoureux. Et redescendus sur terre. Pour s’attaquer aux coquillages, après les crustacés.
— Mince, je suis tombée sur une huître laiteuse ! dit avec déception la détective-journaliste.
— Avale vite une palourde ! Ça fera passer le goût !
Ce qu’elle fait aussitôt en l’accompagnant d’un petit vin de pays des côtes de Gascogne. Un petit cru particulièrement apprécié de Christian Le Scornec, le chef…
Qui s’approche justement de leur table et qui lance d’un ton très aimable :
— Madame Saint-Donge, alors, comment vous les trouvez mes fruits de mer ?
Flattée d’avoir été reconnue, la jeune femme répond avec un grand sourire aux lèvres. Surtout du côté gauche. Car à droite une profonde balafre, souvenir d’Irak, déforme son visage…**
— Vous m’avez reconnue ?
— Vous savez, entre nous… depuis la sortie de vos deux livres, tous les restaurateurs du secteur rêvent de vous avoir à leur table. Comme publicité pour nous, c’est mieux qu’une étoile dans un guide !
— À ce point-là ?
— Absolument ! Alors pour vous remercier, et remercier monsieur Demaître, je me suis permis de vous apporter un petit extra, quelques huîtres plates, je crois que vous les aimez bien…
Et il pose délicatement une assiette de belons sur la table.
— C’est vrai, merci infiniment, c’est très gentil.
— Ça me fait plaisir… Mais je vous laisse maintenant, il faut que j’aille m’occuper de votre homard. Je vous prépare ma spécialité : le homard grillé au beurre de corail, flambé au cognac…
— Surtout ne lésinez pas sur le piment, nous adorons ça ! ajoute, perfidement, le compagnon de LSD.
— Pas de problème. Je file, je repasserai vous voir après le dessert.
— Mais dis donc, toi, interroge avec un petit sourire la détective, tu as vraiment une idée derrière la tête ?
— Ma chère Laure, je ne dirai qu’une chose : tu es bête…
— Merci !
— Tu es bête d’imaginer que j’ai besoin de tout cela pour avoir envie de toi…
— J’espère !
— Évidemment ! Mais aujourd’hui est un jour un peu spécial, et j’ai envie que tout soit parfait pour toi. Pour nous !
— Oh la la… dit-elle d’une voix intriguée. Tout en fouillant dans les yeux de son amant pour trouver des indices. Et pourquoi est-ce spécial ?
La réponse ne vient pas tout de suite. Hugues Demaître se tourne vers l’autre côté de la terrasse et fait un signe à la serveuse qui semblait l’attendre…
— Ma petite Laure, cela fait six mois aujourd’hui que nous avons passé notre première nuit ensemble, pas très loin d’ici…
— Six mois ? C’est vrai ! Six mois, je ne me rappelais plus de la date exacte…
— Moi si… Et tu sais pourquoi*** !
Dans les yeux d’Hugues s’affiche un mélange de tendresse et d’amour. Dans ceux de Laure s’y ajoute aussi un peu d’étonnement.
— Je ne sais pas comment tu fais, lui dit-elle alors, pour donner l’impression que tu ne vois pas ma p****n de cicatrice****. Tu me regardes, sans le moindre soup-çon de pitié ou d’horreur…
— Tu veux que je te dise la vérité ?
— Pourquoi pas… répond-elle en mettant sa main sur la sienne.
— Parce que je t’aime comme tu es… avec ou sans balafre ! J’aime Laure Saint-Donge, ce qu’elle est vraiment, pas son apparence.
Troublée par cette déclaration, LSD va pour répondre quand la serveuse du restaurant arrive avec un énorme bouquet de roses multicolores. Qu’elle offre à la jeune femme. En levant son verre, le pharmacien lance :
— Bon “semiversaire” ! Ou bon demi-anniversaire, mon amour ! Tu m’excuses, je ne sais pas comment on dit…
Autour d’eux, le silence s’est fait, que ce soit chez les septuagénaires ou chez les autres…
Seule, une petite voix s’élève :
— On se croirait dans un roman à l’eau de rose…
*
Allongés sur le lit, nus, dans l’obscurité, Laure Saint-Donge et Hugues Demaître récupèrent. Leurs corps juste recouverts d’un drap, ils reprennent leur souffle. Après une séance de jambes en l’air quelque peu perturbée par l’excès de nourritures terrestres.
Après une longue minute de silence et d’immobilité, Laure se tourne vers son amant. Puis son corps se hisse lentement et langoureusement sur le torse imberbe du pharmacien. Poussant légèrement sur ses bras, elle remonte le buste et balance lentement ses jolis seins en poire. Seule leur pointe hérissée vient caresser la peau du corps allongé sur le dos. Ce titillement ne tarde pas à faire son effet, et le pharmacien ouvre lentement les paupières.
C’est Laure qui, la première, rompt ce silence post-coïtal.
— Eh ben, dis donc !
Et elle entreprend une visite complète du corps étendu sous elle. Elle commence à couvrir le visage, les oreilles, le cou, le torse, alouette, de petits et tendres baisers. Tout en murmurant, entre deux bisous :
— Cher monsieur le pharmacien… il me semble que le homard… ne soit pas aussi aphrodisiaque que les fruits de mer… vous me semblez bien avachi… Moi qui attendais un feu d’artifice… j’ai bien peur de… devoir… me contenter… d’un feu de Bengale…
— Il me faudrait des pastilles Rennie, ou alors quelque chose qui me fasse oublier mes ballonnements…
La tête de Laure se relève aussitôt et ses yeux viennent se ficher, comme on dit à Lanmeur, dans les yeux de son vendeur de pastilles. Son ton n’est pas si aimable quand elle lui lance :
— Parce que ce que je suis en train de te faire, cela ne te fait rien ?
— Mais bien sûr que si, mais… si…
— Vous les hommes, vous êtes bien tous les mêmes, répond-elle, un petit sourire aux lèvres, enfin à la lèvre, tandis que sa bouche reprend son exploration. En s’éloignant de la tête… Et juste avant d’atteindre son but, elle entend :
— Je l’appellerai Rocco…
— Quoi ?
— Si tu y arrives, je l’appellerai Rocco…
— Pourquoi ?
— S’il se raidit, je l’appellerai Rocco, Rocco s’il s’raidit.
Et la pauvre Laure d’abandonner ses investigations amoureuses et d’éclater de rire. Bientôt rejointe par son pharmacien.
— T’es vraiment trop c*n… mais j’t’adore quand même.
— À vrai dire, Mademoiselle, j’ai un peu de mal à digérer… alors je ferais bien une pause. Surtout que je connais quelque chose de mieux que le bicarbonate, les pastilles Rennie ou le Fernet Branca pour la digestion…
— Quoi par exemple ?
— Que dirais-tu d’une petite bouteille de champagne ?
*Voir Marée rouge à Plestin-les-Grèves, même collection, même éditeur.
**Voir Ça meurt sec à Locquirec et Marée rouge à Plestin-les-Grèves, même collection, même éditeur.
***Voir Marée rouge à Plestin-les-Grèves, même collection, même éditeur.
****Voir Ça meurt sec à Locquirec, même collection, même éditeur.