II
Clinique de Trébeurden, Côtes-d’Armor - Samedi 2 mai 1998.
Dans son petit bureau blotti dans une aile de la clinique, Corinne Antoine, infirmière-chef au bloc opératoire rêvasse. La nuit a été calme, et comme le Centre Thalassothérapeutique et Chirurgical de Trébeurden ne reçoit pas d’urgences, elle a pu dormir presque normalement dans la salle de repos du premier étage. Le nez à la fenêtre, elle regarde le jour se lever et lentement baigner de sa douce lumière la pointe nord de l’île Milliau et Molène, la petile île qui fait face au port en eau profonde. Dans le loin-tain, on devine la flèche du Kreisker de Saint-Pol-deLéon et le phare de l’île de Batz. Avec des jumelles, elle pourrait sans doute apercevoir le port du Bloscon où le Quiberon, le ferry venant de Plymouth, ne va pas tarder à accoster.
À quelques dizaines de mètres à peine, la plage de Goaz Trez attend ses premiers funboarders. La marée monte, quelques rares bateaux de pêcheurs sortent du port, cap vers leurs bases de pêche ou vers les Sept Îles. Tout est paisible. Reposant. Simple. Beau. Breton.
Native de Trébeurden, toute son enfance a été nourrie de ce paysage. Combien de fois s’est-elle baladée sur le sentier côtier entre l’Île Grande et Beg Léguer ? Combien de kilomètres a-t-elle faits avec son vélo ou sa mobylette sur les petites routes de ce Trégor qu’elle aime tant ? Avec ses copains et ses copines, elle a dû explorer chaque mètre carré de plage ou de falaise…
En admirant cette vue, elle ne peut s’empêcher de revenir en arrière et de repenser à la chance qui est la sienne de travailler dans un tel endroit… Elle se revoit encore sur le quai de la gare de Plouaret, une valise à la main, embrassant ses parents. C’était en 1973, elle venait de fêter ses 21 ans, l’âge de la majorité à l’époque, et partait à Paris, la grande aventure… Après avoir fini ses études d’infirmière, elle rejoignait la capitale pour suivre une formation complémentaire et devenir infirmière de bloc opératoire. Elle partait pour quelques mois. Et devait y rester 18 ans… C’est à Paris qu’elle a fait la rencontre de Jean-Pierre, celui qui devait lui faire deux belles petites filles, Julie et Fiona, qui devait lui faire vivre 12 ans de bonheur. Et deux ans de calvaire, quand il a commencé à la tromper. Puis à découcher. De plus en plus souvent… Avant de se tirer avec une de ses maîtresses. Et de la laisser sur le carreau, seule, avec des horaires infernaux et les deux enfants à assumer… Ces souvenirs douloureux ne suffisent pas à lui casser son mental : elle est revenue au pays, a eu la chance de se faire embaucher dans ce tout nouveau centre de thalassothérapie, dès son ouverture en 1991. Et maintenant elle s’est reconstruit une nouvelle vie, avec ses deux enfants. Elle s’est acheté une vieille longère pas loin de la pointe de Bihit, et elle la retape tranquillement avec l’aide de certains de ses copains et copines d’enfance. Qui, eux, ont réussi à rester au pays.
Après tout, la vie est belle, à 46 ans elle est en pleine forme et, à part quelques kilos en trop, elle ne se trouve pas trop mal. Ses deux filles poussent bien et ne semblent pas souffrir de l’absence de leur père. La journée s’annonce radieuse et, question boulot, ce devrait être tranquille puisqu’aucune opération n’est prévue aujourd’hui. Pont du 1er mai oblige. En tant que responsable du bloc opératoire, elle ne devrait même pas être là, mais elle remplace une collègue partie pour Venise avec son mari. Pour un week-end romantique. Bien longtemps qu’elle n’en a pas connu de week-end romantique… elle !
À défaut de promenade en gondole, elle a juste à s’occuper de la visite de routine aux hospitalisés, et n’avertir le toubib de garde, le docteur Larmor, qu’en cas de pépin majeur.
Dans le silence douillet de ce matin calme, la sonnerie du téléphone retentit comme un intrus. Un rapide regard à l’horloge murale, il est 7 heures 20, et elle décroche.
— Allô ! Corinne ! C’est Geneviève.
Le simple fait qu’une collègue infirmière puisse l’appeler si tôt un jour de congé, suffit, en une fraction de seconde, à déclencher en elle une certaine inquiétude et à réveiller son attention professionnelle.
— Ginou ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu bosses pas aujourd’hui !
— Non. Mais, Coco, j’ai un problème. Ledu n’est pas là par hasard ?
— Non… il fait le pont. C’est Larmor qui est de garde.
— m***e ! Tu peux me le passer ?
— C’est qu’il est pas là… Tu sais, quand il y a un pont comme ça, il ne passe que si c’est vraiment nécessaire…
— Je m’en doutais, mais j’aurais voulu lui parler… parce que j’ai un problème avec ma fille.
— Avec Théa ?
— Oui ! Tu sais pas où je peux joindre Larmor ?
— Qu’est-ce qui lui arrive à Théa ?
— Ça fait 20 minutes qu’elle s’est réveillée, et elle me dit qu’elle a très mal au ventre…
— Elle a rien mangé de spécial ?
— Elle a pas mangé depuis hier soir… des pâtes avec du gruyère et du ketchup, un peu de Vache qui rit et une mousse au chocolat.
— Et elle s’est pas gavée de bonbons ou d’autres choses en regardant la télé ?
— Non non !
— T’es sûre ? Parce que, si elle a trop mangé, c’est peut-être juste une indigestion… À six ans, leur estomac n’est pas grand…
— Attends une seconde ! Elle m’appelle. Corinne Antoine sent un curieux pressentiment l’envahir. Pour un praticien de santé, il y a toujours une grosse différence entre un patient ordinaire et quelqu’un de sa famille ou de ses amis… Et les secondes de silence à l’autre bout du fil ne font que renforcer cette impression bizarre…
— Allô Ginou ? Ginou ? Tu m’entends ?
Pas loin de cinq minutes s’écoulent avant que la réponse ne vienne :
— Corinne ?
— Oui ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle vient de vomir, tout jaune. Et elle me dit qu’elle a très mal au ventre.
— Tu ferais mieux de l’amener…
— Mais si Larmor n’est pas là ?
— T’inquiète, je sais où le joindre. Tu peux être là dans combien de temps ?
— Un quart d’heure-vingt minutes…
— OK, je t’attends, et je préviens Larmor.
*
Allongée sur la table d’examen, la petite Théa pleure.
— J’ai mal, maman ! J’ai mal…
Penché légèrement au-dessus d’elle, le docteur Larmor examine soigneusement le ventre de la gamine qui hurle de douleur quand la palpation se rapproche du creux de l’aine droite.
— Maintenant, Théa, tu vas t’asseoir au bord de la table et tu vas bien tendre ta jambe droite, et essayer de la remonter, bien tendue, le plus haut possible. Allez, vas-y !
La fillette s’exécute aussitôt et pousse un grand cri de douleur quand la jambe approche de l’horizontale.
— Bon, arrête, ma cocotte ! Remets-toi en position normale…
Le ton du médecin se veut rassurant, et il caresse doucement le front de la petite fille avant de lui dire d’une voix douce, mais un peu pâteuse :
— Allez, ma puce, c’est fini ! J’ai fini de te faire du mal, tu peux redescendre ton tee-shirt et descendre de la table.
— Tu vois, ma chérie, il ne t’a pas fait trop mal, monsieur Larmor ! dit Geneviève Menach en prenant sa fille dans ses bras, pour un gros câlin. Câlin interrompu par l’intervention du chirurgien.
— Bon ! Eh bien, ma petite Geneviève, j’ai bien peur que votre fille ne nous fasse une bonne crise d’appendicite aiguë… Vous avez pris sa température ?
— Elle a 38,4°.
D’un air dubitatif, il répond :
— 38,4° ? C’est un peu trop… On n’a pas vraiment le choix… soit on essaye les antibiotiques, avec le risque d’une péritonite, soit on opère. En urgence.
— Qu’est-ce que vous feriez, si c’était votre enfant ? demande, inquiète, la mère de la petite fille.
— Ah, Geneviève ! Toujours cette question ! Vous les infirmières, vous connaissez bien la réponse pourtant ! Vous savez bien que, quelle que soit la décision, il y a un risque… Le risque zéro n’existe jamais dans nos professions… C’est ce qui en fait la difficulté… et peut-être le charme… ne peut s’empêcher de répondre le médecin. Avant d’éclater d’un rire gras, complètement saugrenu dans cet environnement hypermédicalisé.
Un peu interloquées par cette réaction inhabituelle, Corinne Antoine et Geneviève Menach échangent un regard surpris. Avant que la mère de Théa ne reprenne :
— Je sais, Monsieur, mais à votre avis, l’opération serait moins risquée ?
Sourire en coin, le docteur Larmor redresse un peu la tête, bombe légèrement le torse et lance à l’infirmière, en la regardant droit dans les yeux :
— Vous savez que je suis le meilleur chirurgien du secteur, peut-être même de toute la Bretagne… Alors évidemment que la chirurgie est la meilleure solution… Les toubibs attendent, attendent… Nous, on agit ! Et le problème est résolu immédiatement…
— Mais Monsieur ! Le docteur Ledu n’est pas là ce week-end… Et vous, vous ne faites pas les tissus mous, il faut donc que je l’emmène à l’hôpital, à Lannion…
Un autre éclat de rire gras lui répond :
— Sacrée Geneviève ! Vous savez bien que dans certains cas, il nous arrive d’opérer en dehors de notre spécialité ! Et qu’avant de me spécialiser en orthopédie, j’ai fait toutes sortes d’opérations.
— Et je sais aussi, reprend la mère avec un léger rictus, qu’on dit que le docteur Ledu n’a pas fait que des bonnes choses sur des fractures…
— Eh oui, reprend le chirurgien, goguenard, je sais ce qu’on dit : « Poignet Ledu - Poignet foutu ! » Mais c’est très exagéré. Et il rajoute à voix basse, comme pour lui-même : il en a quand même réussi quelques-uns…
Et de rire encore. D’un rire forcé.
— Vous seriez donc d’accord pour l’opérer ici ?
— Écoutez, Geneviève, je suis là, pourquoi voulez-vous emmener Théa à l’hôpital ? Ce n’est qu’une appendicite ! Si je l’opère maintenant, à 10 heures 30, elle est dans sa chambre et elle ne souffre plus !
Le visage anguleux de la jeune infirmière exprime un mélange de soulagement et d’angoisse. Des yeux, elle cherche un soutien dans ceux de Corinne Antoine. Soutien qui ne vient pas, tant le regard de l’infirmière-chef s’avère impénétrable. Elle lance alors un hésitant :
— Mais on n’a pas d’anesthésiste, il faut dire à Jean-Marc de venir ?
Un ricanement lui répond, puis Richard Larmor enchaîne :
— Écoutez… Jean-Marc, il a dû sortir en boîte jusqu’à cinq heures du matin. Maintenant, il doit dormir comme un loir, après avoir baisé une p*****e de rencontre. On va pas le déranger pour une petite appendicite !
Même si les infirmières ont été habituées à entendre régulièrement quelques propos… crus avec les carabins, ces paroles pour le moins grossières résonnent comme un avertissement aux oreilles des deux femmes qui, cette fois, échangent un regard plus qu’interrogatif. « Est-il dans son état normal ? » semblent-elles se demander réciproquement…
Difficile dilemme pour la mère de famille… Si elle reprend son enfant pour l’emmener à Lannion, nul doute que le chirurgien lui en voudra, et elle risque de le payer cher sur le plan professionnel. D’un autre côté, une appendicectomie – l’opération de l’appendicite – est une intervention bénigne. Mais c’est de sa fille qu’il s’agit. La seule porte de sortie aurait été de demander l’avis du père de Théa… mais il est en mer, sur “Le Triomphant”, l’un des sous-marins nucléaires de l’Île Longue. Il est en mission, et donc injoignable.
C’est à elle et à elle seule que revient la décision. La difficile décision.
Elle essaie une dernière tentative pour y voir plus clair.
— Et Monsieur… vous prendriez donc en charge l’anesthésie aussi ?
Les yeux à la fois rieurs et quelque peu dans le vague, le chirurgien reprend d’un ton plus sec :
— Geneviève ! On est entre nous. Vous savez très bien que c’est une petite opération et qu’on a pas besoin de déployer tout le toutim, c’est pas une greffe du cœur ! Je ferai l’induction au propofol, je l’intuberai, et on opérera sous Desflurane, c’est l’affaire d’une petite demi-heure. Corinne m’assistera et vous, vous serez mon instrumentiste. Allez, hop, au boulot ! Vous me la préparez et on se retrouve au bloc 1 dans un quart d’heure.
Puis il s’approche de Théa, lui caresse doucement les cheveux et dit :
— Tu vas voir, tu vas faire de beaux rêves… et quand tu te réveilleras, tu n’auras plus mal du tout.
Blottie dans le giron de sa mère, la petite fille s’appuie de tout son poids, comme si elle voulait rentrer à nouveau dans son ventre. Elle se met à s***r son pouce. Gaillardement.
— Bon, moi, lance le chirurgien, je vais dans mon bureau, un coup de fil à donner. Pour décaler mon tennis… Je devais jouer à dix heures. Ce sera onze heures !
*
Assis sur son bureau, le regard du médecin suit distraitement un petit bateau de pêche qui contourne la Petite Fougère, un des îlots ancrés devant la plage de Goaz Trez.
À l’autre bout du fil, une voix encore endormie décroche.
— Allô !
— Allô Bébé ! Je ne rentrerai pas avant 10 heures et demie. J’ai une petite intervention et j’arrive aussitôt après. Te rhabille pas surtout… j’ai très très envie de toi…
Et sur un dernier bisou, il raccroche, ouvre un placard et avale goulûment une grosse lampée de Bush-mills, son whisky irlandais préféré.
*
L’enterrement de la petite Théa eut lieu quatre jours plus tard. Le 6 mai 1998.
*
Dimanche 26 juillet 2009.
Après leur nuit d’amour, ou plus exactement leur nuit d’élimination des excès de nourriture et de bois-son de la veille, Hugues Demaître et Laure Saint-Donge se réveillent. Lentement. Toujours tendrement enlacés. Le pharmacien de Trémel, les yeux encore à moitié fermés, se tourne vers sa table de chevet et le seau à champagne qui y trône. Mais la bouteille de Blin rosé qu’il en sort est désespérément vide. Il a beau la retourner et secouer le goulot au-dessus de sa coupe, rien ne coule.
— Désolé, Laure, la bouteille est vide…
— De toute façon, il aurait été chaud et je n’aime le champagne que frappé ! lui répond, entre deux bâillements, la voix douce de sa maîtresse. Bon ! Je vais prendre une douche…
Et elle se lève, non sans avoir tendrement caressé le torse, et l’entrejambe, de son compagnon.
Légèrement remonté sur son oreiller, celui-ci ne peut s’empêcher d’apprécier cette vision. Cette silhouette élancée qui avance avec grâce vers la salle de bains. Elle a beau avoir une petite quarantaine, Laure Saint-Donge a un charme fou. Que rehausse encore cette peau bronzée, juste entrecoupée d’une zone plus claire au niveau de la marque de son mail-lot. Ou plutôt de son string. Avec ses fesses bien fermes que prolongent de longues cuisses sans peau d’orange, avec ses cheveux blonds méchés qui s’arrêtent à la nuque, avec cette démarche discrètement chaloupée, elle dégage une sensualité à faire b****r un mort. Et lui est bien vivant. Comme le soulèvement de son drap en dessous de la ceinture en atteste. Mais elle ne le voit pas, ayant déjà confié son corps aux bienfaits de l’onde rafraîchissante.
Doucement, il soulève son drap et s’adresse, d’une voix douce, à ce membre, pourtant dépourvu d’oreilles…
— Tu vois, pendant dix ans, je ne t’ai pas souvent emmené en balade, mais cela valait le coup d’attendre… Elle est superbe, non ?
Puis, se tapotant le ventre, au début avec douceur, avant de le faire avec force pour tester ses abdominaux, il se lance un autre satisfecit :
— Mais je ne suis pas mal non plus ! Pas mal du tout même ! ajoute-t-il avec la satisfaction du mâle qui a tiré un coup. Et pas à la chasse.
Curieusement, au milieu de toutes ces réflexions anatomiques, pas un instant son esprit n’évoque l’affreuse cicatrice qui déchire la joue droite de Laure, et pour laquelle ses yeux semblent avoir un système d’occultation automatique.
*
Attablés devant un immense bol de café fumant et des gigatartines de beurre salé à faire s’évanouir un diététicien pourfendeur de cholestérol, les deux amants ne peuvent détacher leurs yeux de l’horizon et de cette mer qui s’offre en spectacle sous un soleil resplendissant.
— Je me demandais pourquoi on était venus passer le week-end ici, mais quand on voit cette beauté… on reste muets, dit la détective, avant de demander : Mais on est où exactement ici ?
— On est à l’Île Grande, juste entre Trégastel et Trébeurden. Un peu plus par là, dit-il en s’aidant du bras, vers l’est, tu as Perros-Guirec et, avant Trégastel, Ploumanac’h et La Clarté où est enterré Thierry Le Luron. Là-bas, tu as le port Saint-Sauveur et, de l’autre côté, tu as les Sept Îles. On n’est pas loin non plus de la station ornithologique, célèbre pour secourir les bébés phoques et s’occuper des oiseaux mazoutés… Tu en as peut-être entendu parler ?
— À vrai dire… pas vraiment… Mais on a une vue… C’est génial !
— C’est ce qui m’a séduit quand j’ai découvert ce terrain, un peu par hasard, il y a six ans.
Et comme la vue était superbe j’ai voulu, pour en profiter encore plus, construire une maison “inversée”, comme on dit.
— Avec salon, salle à manger, cuisine au premier étage et les chambres au rez-de-chaussée ? J’adore. On en voit beaucoup en Angleterre, des maisons “inversées” comme tu dis… Et cette vue !
— Attends ! Viens sur la terrasse, tu vas voir !
Il la prend par la main et l’emmène dehors. Un petit vent frisquet souffle du sud-est.
Et le tour d’horizon continue, pour les yeux, pleins d’admiration, de Laure :
— Regarde ! Tu vois pratiquement de Perros-Guirec, sur ta droite, jusqu’à Roscoff… En passant par les Triagoz, le grand plateau rocheux là-bas… Regarde, on voit bien le phare…
Avec son bras, il accompagne la description, s’arrêtant au passage sur les points particuliers.
— Là, tout au loin, tu devines une grande falaise, c’est la pointe de Primel, et après, la baie de Morlaix.
Puis il se tourne vers l’autre côté de la terrasse :
— Et tu vois aussi le radôme, la grosse bulle blanche, la cité des Télécoms, Cosmopolis…
— C’est magnifique ! Mais j’ai un peu froid…
Retour dans la cuisine. Tout en sirotant doucement son café, Laure Saint-Donge interroge :
— Et tu viens souvent ici ?
— L’été ? Pratiquement tous les week-ends si je ne suis pas de garde. Trémel, c’est bien, mais j’ai besoin de… voir la mer, et ici, pour moi, c’est le bonheur. Tout à l’heure, je t’emmènerai à Ploumanac’h, tu verras, c’est mignon comme tout !
— Cela me paraît un bon début et qu’est-ce que tu nous as prévu d’autre ?
— Que dirais-tu d’une petite balade sur le sentier des douaniers ? On pourrait se faire le tour de l’île…
— J’adore marcher, et j’ai apporté mes chaussures de randonnée, alors ça me va !
— On pourrait s’emmener un petit pique-n***e et manger sur la plage de Pors Gelen…
— Et on en profiterait pour se prendre un petit bain… C’est un bon programme ! Et ça fait combien de kilomètres ta randonnée ?
— 7 kilomètres…
— On va être bien crevés ce soir, Monsieur le pharmacien…
— On se remettra chez Gérald et Christine, des copains qui sont pharmaciens à Paris et qui sont là pour les vacances… Ils nous ont invités ce soir à un barbecue dans leur nouvelle maison. C’est juste de l’autre côté de l’île, près de la base nautique. En suivant le sentier côtier, on va même passer devant chez eux. Et tu vas voir, ils sont très sympas !
— En attendant, il faudrait se dépêcher d’aller faire les courses…
— On va aller au Relais des Mousquetaires, c’est à deux pas !
*
Clinique de Trébeurden - Vendredi 17 décembre 2004.
La journée s’achève du côté du bloc opératoire. Une journée plutôt paisible pour le docteur Larmor. Trois prothèses de hanche, deux de genou et un poignet cassé à redresser et à consolider avec une plaque. De la routine pour le praticien qui pratique ce genre d’opérations depuis maintenant près de 20 ans. Et qui a créé, en 1991, cette clinique de Trébeurden avec son confrère Ledu. Et les sous de leurs femmes respectives.
La réputation de l’établissement n’a fait que s’améliorer depuis sa création. Avec maintenant quatre chirurgiens et le développement d’une unité de rééducation thalassothérapeutique, la clinique a trouvé sa place dans l’environnement médical de la BretagneNord entre le centre héliomarin de Roscoff et celui de Trestel, entre les structures hospitalières de Morlaix et celles de Lannion.
Une belle satisfaction professionnelle, mais une réussite qui ne s’est pas faite sans faire de vagues. Les deux fondateurs du Centre Thalassothérapeutique et Chirurgical de Trébeurden, le “CT”, ont montré un sens des affaires très développé et se sont avérés de très durs négociateurs avec tous leurs fournisseurs. Résultat : des marges de bénéfice au-dessus de la moyenne qui ont permis aux deux hommes de se bâtir un patrimoine immobilier et financier qui laisse rêveur dans la région. Résultat annexe : quelques inimitiés sérieuses avec certains confrères. Ce dont ils se fichent complètement…