Chapitre II-2

2553 Words
Et qu’importent les rumeurs qui courent sur la personnalité des deux hommes. Si on laisse volontiers entendre que Charles Ledu aime bien la compagnie des hommes, le penchant de Richard Larmor pour les jeunes femmes est un secret de polichinelle. Que semble ignorer pourtant sa femme, Léonarde bon teint égarée en Trégor, pour qui la famille est sacrée et l’adultère contraire à ses principes. Et pour qui le tiroir-caisse compte bien plus que le devoir fesses. Son mari lui a fait trois beaux enfants qu’elle adore et la saute encore une fois de temps en temps après vingt-cinq ans de mariage… De quoi pourrait-elle se plaindre ? Côté c*l, le docteur Larmor n’a effectivement pas tout à fait la même vision, si j’ose dire, que sa chère et tendre femme. Ses aventures féminines ne font pas la une de Gala ou de Voici. Encore moins celle du Télégramme ou de Ouest-France. Mais enfin, on jase dans son dos. Et pas seulement quand il fait la java. Le chirurgien est un coureur et ses infirmières le savent bien. Il vaut mieux bien fermer le vestiaire quand elles se changent car il a une fâcheuse tendance à en ouvrir inopinément la porte… Ce soir, à la clinique, personne ne pense à tout cela. Ce soir, c’est le pot de Noël et tout le monde ne songe qu’à une seule chose : passer de bonnes fêtes de fin d’année, même pour ceux qui travaillent, et comme le veut la tradition depuis cinq ans, la direction de l’établissement offre un petit apéritif amélioré à tout le personnel sur le coup de 19 heures. Ils sont presqu’une quarantaine à se retrouver dans la cafétéria généreusement décorée de guirlandes multicolores au plafond et dans laquelle trônent un énorme sapin de Noël et une table joyeusement garnie de bouteilles d’apéritif, de crémant, de whisky et de quelques briques de jus de fruits. Sans compter les nombreux amuse-gueules préparés par les charcuteries du bourg. En l’absence du docteur Ledu parti en vacances à la neige, la petite réception est présidée par le directeur de la clinique, Bruno Lochrist, un HEC bon teint. Un homme encore jeune, fin de trentaine, aux cheveux châtain courts et aux lunettes à monture noire qui donnent un air sévère à son visage très étroit, orné d’une barbe bien taillée, aux reflets déjà poivre et sel. Un homme sérieux, considéré comme ferme mais juste par la plupart des employés de l’établissement. Et qui, en prime, s’intéresse, au moins en apparence, à la vie des personnes sous ses ordres, n’hésitant pas à leur parler de leur conjoint ou de leurs enfants. Mettant un point d’honneur à se rappeler de leurs prénoms. Un homme sérieux mais qui ne manque pas d’humour, à la différence de Richard Larmor qui ne desserre les dents que pour parler travail ou insulter quelqu’un. Et en ce moment c’est ce qu’il fait avec Chantal Guilers, infirmière-surveillante-chef. Sur le même ton fermé qu’à son habitude. — Chantal ! C’est bien vous qui êtes de garde cette nuit ? — Oui Monsieur ! — Eh bien, vous me surveillerez tout particulièrement monsieur Boulic… — La prothèse de la hanche ? — Oui ! répond-il d’un ton sec. Comme ses deux premières arthroplasties ont lâché, j’ai essayé quelque chose de nouveau avec lui, nouveau cotyle, nouvelle tige et nouveau ciment. Mais comme ça a beaucoup pissé, vous me surveillez bien le drain ! Et surtout, il ne marche pas avant dimanche ! — On ne le fait pas marcher demain ? — Qu’est-ce que je viens de vous dire ? L’infirmière le connaît bien, et elle sait aussi que ses petites rondeurs lui ont toujours évité d’être sous la menace des mains baladeuses du chirurgien. Elle le connaît bien et sait comme ses réactions peuvent être brutales. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de lui demander, sans doute sous l’effet du “champagne” : — Et les prothèses qui ont lâché, elles venaient pas de Chine ? On dit qu’elles posent des problèmes… — Écoutez, Chantal, vous êtes infirmière, je suis chirurgien. Vous faites votre boulot… et vous me laissez faire le mien. Mes choix professionnels ne vous regardent pas ! — Bien sûr, Docteur, répond-elle, les joues en feu, je disais cela comme ça, parce que j’ai vu un reportage à la télé… Le chirurgien détourne quelques instants la tête, avant d’enfoncer brutalement son regard, chargé de colère, dans celui de la pauvre infirmière en lui lançant : — Si en plus vous commencez à croire à toutes les inepties que sortent ces fouille-m***e de journalistes pour faire de l’audience, on n’a pas fini ! En tout cas, je compte sur vous pour Boulic ! Je vous en tiendrai personnellement responsable, s’il lui arrive quelque chose cette nuit. C’est clair ? lui dit-il en fixant les yeux déjà rougeoyants de la pauvre madame Guilers. Je serai là vers 10 heures demain et vous ne me dérangez cette nuit qu’en cas de force majeure ! À demain, et… bon Noël ! lance-t-il avec la sincérité d’un député en campagne électorale. D’une voix faible, entrecoupée de sanglots, l’infirmière murmure un « Bon Noël ! » qui voudrait plutôt dire le contraire… Bientôt six ans qu’elle travaille avec le bonhomme. Pourtant, elle n’arrive pas à s’habituer, ou à le comprendre. Et ses lèvres murmurent, juste pour ellemême, en guise de compensation : — Quel s****d, ce mec ! * Le s****d en question vient de repartir à la chasse. À la chasse au whisky d’abord, une chasse fructueuse où il descend deux verres en moins de temps qu’il n’en faut à un commentateur sportif pour faire une faute de français. À la chasse à la donzelle ensuite. À ce joli petit minois qui est passé dans son champ visuel il y a deux minutes. Et qui lui a fait tourner la tête. Il lui faut quelques instants pour retrouver sa cible. Une jeune femme de 20-25 ans, une brune aux cheveux longs, remontés en chignon. Au visage doux et harmonieux que soulignent deux yeux marron en amande, et surtout à la blouse vert pâle boutonnée sur le devant, qui laisse deviner une poitrine… appréciable. Et qui laisse découverts des genoux et des jambes dignes du Crazy Horse. Un ensemble de visions qui ne sont pas pour rien dans le frémissement qui envahit le dessous de sa ceinture… La pauvre créature semble errer autour de la table, ne sachant pas trop à qui parler et hésitant à prendre un quelconque verre ou une des petites gâteries disposées sur la nappe. Le chirurgien, témoin de cette apparente détresse, saisit une flûte de crémant et la tend à la jeune femme, agrémentée d’un large sourire. — Bonsoir ! Vous m’avez l’air complètement perdue… Et je ne vous ai jamais vue ici… Le visage inquiet de la “bruninette” s’éclaire alors et, tout en prenant le verre tendu, elle sourit, un peu maladroitement, à cet homme qui s’occupe enfin d’elle. — Oh, bonsoir Monsieur ! Et merci. — Il y a longtemps que vous travaillez ici ? Je ne vous ai jamais vue avant… — Non, non, Monsieur ! C’est mon premier jour et aujourd’hui, j’ai juste rencontré quelques infirmières et Jeannot, l’aide-soignant, mais il n’est pas encore arrivé… Il est toujours dans les chambres. Alors ici, je ne connais personne… — D’accord ! Je comprends mieux, dit le docteur Larmor dont les yeux sont en train de déshabiller la jeune femme. Vous êtes aide-soignante, d’après votre blouse ? — Je… je suis juste en stage. Pour six semaines, et après, j’ai encore quelques cours et mon examen… — Bien, bien ! C’est intéressant ! répond le chirurgien, troublé par le soulèvement accéléré de la poitrine de son interlocutrice sous l’effet du stress. Et par ces yeux sombres dont chaque battement de cil lui trémousse le bigoudi… Écoutez, j’aurais peut-être quelque chose, d’ores et déjà, à vous proposer… Inconsciente de l’effet qu’elle génère chez son interlocuteur, les yeux de l’apprentie aide-soignante s’éclairent et elle lance : — Vous voulez dire que vous auriez du travail pour moi ? Vous travaillez ici ? Un bref éclat de rire secoue le visage du docteur Larmor quand il répond : — Je vois, Mademoiselle, que vous ne me connaissez pas… Et j’ai complètement oublié de me présenter… Richard Larmor ! Je suis le fondateur de cette clinique et le président du conseil d’administration. — Eh bien dis donc ! Excusez-moi ! Avec votre pantalon et votre blouse verte, je vous avais pris pour un infirmier du bloc… Et comme pour se remettre de sa bévue et se donner du courage, elle descend d’un coup la flûte de “champagne”. Aussitôt remplacée par une autre que lui tend le chirurgien. Elle prend le verre et, d’une voix légèrement hésitante, dit : — Je ne sais pas si je dois… J’ai encore du travail et je n’ai pas l’habitude de boire… — Allez, allez, laissez-vous aller ! Après tout, on fête Noël ! — Je sais, Docteur, mais je suis de l’équipe de nuit, alors si je bois trop, je vais être complètement pompette et je vais m’endormir au lieu de faire mon boulot… — Ne vous inquiétez pas, je parlerai à Jeannot, je lui expliquerai et il comprendra ! — C’est gentil ! Mais… — Il n’y a pas de mais ! Vous savez quoi ? Le visage étonné de la jeune femme montre que, manifestement, elle ne sait pas. Et ses yeux commencent à pétiller presqu’autant que le crémant quand elle lui lance : — Non ! — J’en ai marre de tout ce bruit et de toutes ces lumières. Finissez votre flûte, et on va aller discuter de votre avenir professionnel dans mon bureau. — Vous… vous croyez que… — Mais bien sûr, je vous dis que c’est moi qui dirige cette clinique… Allez, venez avec moi ! Mais au fait, quel est votre prénom ? — Mylène. Mylène Rocher. — Très bien ! Allez, venez avec moi, Mylène ! Et prenez votre verre ! Avec la jeune femme sur ses talons, il quitte la pièce, non sans avoir emporté au passage une bouteille de whisky et une de crémant. Avec son seau à glace… Une sortie peu discrète qui génère des réflexions désabusées, voire égrillardes, parmi le personnel infirmier mâle, déjà sous l’effet euphorisant des différents alcools : — Encore une à son tableau de chasse ! — D’habitude, il ne leur saute pas dessus le premier jour ! — Je ne sais pas si elle a remarqué le sapin, mais à mon avis, là, elle va voir les boules… — Et elle va se faire enguirlander par son petit copain ! — Vous êtes vraiment salauds, les mecs ! Du côté des employées femmes, l’humour n’est pas de rigueur, et c’est Corinne Antoine, l’infirmière-chef qui résume le mieux l’opinion de ses collègues féminines : — Il les lui faut toutes… Le droit de cuissage… au XXIe siècle. Quelle ordure ! Derrière elle, un murmure approbateur se fait entendre… * Dans le bureau personnel de Richard Larmor, l’ambiance est différente. Le chirurgien a pris bien soin de n’allumer que la lampe de son bureau et les rampes d’éclairage indirect qui ceinturent toute la pièce. Une lumière chaude et intimiste qui incite à la confiance. Et à l’intimité. En tout cas, c’est ce que semble penser Mylène Rocher qui reste debout devant le bureau du président du conseil d’administration de la clinique de Trébeurden. Qui reste debout, ce qui ne convient pas au maître des lieux… Il s’est assis dans son fauteuil ministre et lui parle d’une voix douce : — Allez, Mylène ! Mettez-vous à votre aise… Asseyez-vous ! Je vous ressers une petite flûte ? Aussitôt dit, aussitôt fait, et la jeune femme se retrouve bientôt assise face au chirurgien, un verre – plein – de crémant dans sa main droite. — Bon ! Mylène ! Expliquez-moi un peu votre histoire, votre vie privée, votre parcours professionnel, vos envies, vos besoins… Allez-y, je suis là pour vous écouter ! Et en plus, c’est Noël, peut-être que je peux vous aider à réaliser certains vœux… Tout en sirotant sa flûte à petites gorgées, la jeune aide-soignante a du mal à analyser la situation. Mais l’alcool aidant, surtout pour elle qui n’est pas habituée à boire tant à jeun, elle commence à croire en sa chance, la chance qui la fuit depuis qu’elle a quitté le lycée, sur la pointe des pieds, quand elle avait 16 ans. La chance… qui l’a fait être rejetée par ses parents parce qu’elle était incapable de réussir quelque chose dans sa vie. La chance qui lui a finalement offert l’opportunité de commencer des études d’aide-soignante, une formation qu’elle adore et une opportunité qu’elle doit à son compagnon, employé à la commune de Ploulec’h, qui lui a permis enfin d’envisager un avenir un peu plus rose pour sa vie tristounette. — Alors, Mylène, comment vous sentez-vous ? On est quand même mieux ici que dans cette pièce envahie par le bruit et la lumière ? — Bien sûr ! Bien sûr, Docteur ! — Allez ! Parlez-moi de vous… qu’on fasse connaissance un petit peu, non ? D’une voix faible, la future aide-soignante commence sa confession personnelle : — J’ai 22 ans et j’ai commencé la formation d’aide-soignante l’année dernière. Je suis originaire de Kerenoc, un hameau pas loin d’ici. — Vous êtes mariée ou vous avez un copain ? — J’ai un copain depuis deux ans et nous avons eu un petit Léo l’année dernière. Alors, ce serait vraiment génial si je pouvais trouver du travail dans le secteur… Sans s’en rendre compte, en même temps qu’elle parle, elle croise ses jambes, ce qui au passage fait remonter sa blouse sur ses cuisses. Et déclenche une forte réaction sur l’épiderme testiculaire de son interlocuteur. Qui ne peut détacher ses yeux du spectacle de ces jambes nues, sans le moindre collant. — Vous savez, Mylène, j’adore les jeunes, et surtout ceux ou celles qui se battent pour réussir… Et vous faites partie de celles-là ! dit-il en se resservant un grand verre de whisky. Qu’il engloutit presque c*l sec. Puis il se lève, fait le tour de son bureau et s’assoit de l’autre côté, les fesses négligemment posées sur le plateau du meuble, les yeux rivés sur les jambes dénudées de son interlocutrice. L’air faussement innocent, son regard remonte lentement et il demande : — J’ai l’impression que vous ne portez ni collant ni bas… En plein hiver, c’est surprenant, non ? L’attention diminuée par l’alcool, la jeune femme ne mesure pas vraiment le changement de ton dans l’entretien et c’est d’un air innocent qu’elle répond : — Vous savez… moi j’aime bien le naturel, alors bas ou collants dans des locaux chauffés, à quoi ça sert ? — Je ne vous le fais pas dire, vous avez de si jolies jambes… Et son bras droit s’empresse d’envoyer la main correspondante en éclaireur. Une main qui atterrit au niveau du genou gauche de la jeune femme avant de remonter d’un geste ferme vers le milieu de la cuisse… — Mais qu’est-ce que vous faites ? demande-t-elle en sursautant, soudain prise d’une montée d’angoisse. Que n’atténue pas ce qu’elle voit devant elle : un “vieux” monsieur, bedonnant, à moitié chauve et dont les yeux ont des reflets lubriques qui brillent malgré le faible éclairage. — Mais rien, Mylène, rien ! Je voulais juste vérifier que tu étais vraiment… comme disent mes enfants… cash ! Nature ! Que tu ne me cachais rien… Je vérifiais, c’est tout ! — Ah bon ! Je préfère, parce que j’ai eu un peu peur… — Peur de moi, tu rigoles ! Je suis là pour t’aider. Je peux même te proposer un CDI ici comme aide-soignante, dès que tu auras fini tes études… Les yeux éclaboussés de joie, elle regarde d’un autre air la silhouette ventripotente qui lui fait face. — Vous pourriez faire ça pour moi ? — Mais bien sûr, Mylène, bien sûr… — Pourtant vous ne connaissez rien de moi, peut-être ne suis-je pas la bonne personne ? — Écoute, tu es intelligente, courageuse, travailleuse, tout ça, je l’ai vu tout de suite… Et en plus, tu es… très mignonne. Et j’aime être entouré de jolies femmes. — Attendez, Docteur, je ne suis peut-être pas très intelligente mais… qu’est-ce que je dois comprendre ? L’aide-soignante a reposé son verre de simili champagne et posé ses mains sur les bras du fauteuil, prête à se relever. — Mylène, c’est très simple. Tu es intelligente, tu veux un bon boulot en CDI près de chez toi ? Moi je peux t’offrir tout ça, mais… — Mais ? — Mais, en contrepartie, il faudra être très gentille avec moi… — C’est-à-dire ? — Allons, Mylène, tu sais comment une femme peut être très gentille avec un homme… Il y a plusieurs moyens… — Mais vous êtes dégueulasse ! C’est du harcèlement s****l ! Et si je porte plainte ? — Ce sera ta parole contre la mienne… Celle d’un chirurgien réputé, ami ou relation de tous les notables du secteur, contre celle d’une stagiaire aide-soignante, prête à tout pour avoir du pognon. Y compris prête à faire une dénonciation calomnieuse. Tu as des témoins ? — Oui… Tous ceux qui nous ont vu quitter la cafèt’ ! — S’ils disent quoi que ce soit, ils savent qu’ils perdront leur boulot. Et ils n’ont pratiquement aucune chance d’en retrouver dans le secteur… Quant aux femmes, elles ont – presque – toutes été dans ta situation, et… tu vois, elles sont toujours là… C’est toi qui choisis. Tandis qu’il prononce ces paroles il se place derrière le fauteuil de la jeune femme et plonge sa main dans l’échancrure de sa blouse. Avant de pousser un petit cri admiratif… — Et tu ne portes pas de soutien-gorge non plus… Bravo ! * Cinq ans plus tard, Mylène Rocher faisait toujours partie de l’effectif de la clinique de Trébeurden. Et avait même été promue à l’échelon supérieur…
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