Chapitre III-1

2011 Words
IIILorsqu’Adrien pénètre dans l’enceinte du Collège des Abers, Bénédicte Tarmon, responsable de l’établissement scolaire, vient immédiatement l’accueillir : — Capitaine Le Gac, je suppose ? Le lieutenant Rousseau m’a prévenue de votre arrivée. Vous allez donc travailler ensemble sur l’affaire ? Elle conduit l’enquêteur dans les couloirs, poursuivant son monologue sans laisser à son interlocuteur le temps de répondre aux questions qu’il contient : — J’ai beaucoup hésité à ouvrir aujourd’hui, mais nous avons choisi de fermer le jour de l’enterrement, ou de l’incinération. Savez-vous ce qui a été prévu ? Votre collègue – mais dois-je l’appeler ainsi, étant donné que vous n’appartenez pas aux mêmes armes ? – donc le lieutenant Rousseau, interroge actuellement chacun des enseignants, à la recherche d’une piste… J’y suis passée aussi, en premier, pour montrer l’exemple à chacun. J’ai craint que certains me ressortent cette idée de sanctuarisation de l’espace scolaire. Mais, dans le cas présent, l’homme assassiné est un de nos professeurs et nous devons tout mettre en œuvre pour découvrir au plus tôt le coupable. C’est impressionnant de devoir répondre à un gendarme en tenue, assise sur une chaise derrière une table, même sans avoir rien à se reprocher et que l’on n’est pas dans une vraie salle d’interrogatoire comme on en voit à la télévision. Pour ma part, je pratiquais la gymnastique au dojo des Abers. Cela me fait un bien fou ! Et, ensuite, je suis retournée chez moi, mon mari pourra témoigner que je n’ai pas bougé : les mardis soir, cette heure d’entraînement m’épuise, malgré la modération des exercices. J’appréciais beaucoup Philippe, un homme très dynamique, partant pour beaucoup d’activités. J’ai débuté ici à la rentrée 2014, mais il m’a invitée à ses barbecues dans son jardin, à deux reprises, une preuve qu’il ne me reprochait rien. Nous arrivons, voici la salle que j’ai prêtée au lieutenant. Content que cesse le flot de paroles, Adrien se demande comment l’audition de cette principale volubile s’était déroulée : Laurence était-elle parvenue à l’interrompre pour glisser une ou deux questions ? Un homme sort, consultant sa montre, ce qui inquiète madame Tarmon : — Quelque chose ne va pas, François ? Je croyais que vous n’aviez pas cours à cette heure. — Non, mais je dois corriger les devoirs des 4e C, je n’ai pas trouvé le temps pour cela hier soir. — Si vous le désirez, je peux vous fournir un mot d’excuse à présenter à vos élèves, vous disposez d’une bonne raison de rendre leurs copies en retard. Qui vous a remplacé ici ? — Véro, mais elle n’arrête pas de pleurer, elle a beaucoup de mal à s’en remettre. Adrien profite du départ du professeur à pas rapides, pour placer une question : — L’homme qui a découvert le corps, l’un de vos enseignants, je crois, travaille-t-il aujourd’hui ? — Patrick ? Oui, il a tenu à assurer ses cours de technologie, malgré sa macabre mésaventure d’hier matin. Pourtant, n’importe quel docteur lui aurait accordé une semaine d’arrêt de travail afin qu’il s’en remette, mais il n’a pas voulu. Ayant précédemment répondu à vos collègues, il n’est pas sur la liste des personnes à interroger. Souhaitiez-vous lui parler ? — Non, la lieutenante me fournira une copie de son audition, merci Madame la principale. La porte de la salle s’ouvre à nouveau et en sort une femme aux yeux rougis, épongeant ses larmes à l’aide d’un mouchoir déjà bien imbibé. Remarquant la présence d’Adrien, Laurence apparaît à son tour. La responsable d’établissement propose alors une boisson chaude aux enquêteurs. — Volontiers, madame Tarmon, une courte pause me fera le plus grand bien. Je préviens juste mon subalterne de mon absence et nous vous suivons… * Dans un coin de la salle des professeurs, une machine à dosettes côtoie une bouilloire. Pendant que les boissons se préparent, café pour Adrien et thé pour Laurence, la principale ajoute deux tirets devant son nom sur la feuille posée à côté des appareils. — Chacun note ce qu’il consomme, un système de pot commun plus convivial qu’un distributeur à pièces toujours en panne et qui vous oblige à transporter de la monnaie en permanence. Entre un professeur qui, voyant les enquêteurs, va pour ressortir. — Oh, excusez-moi… — Non, restez, monsieur Barain ! Nous perturbons déjà votre journée de travail avec nos interrogatoires, nous n’allons pas vous empêcher de profiter de votre pause ! Après avoir rapidement avalé le contenu de leur gobelet, ils quittent les lieux. Adrien reprend la direction de la salle d’audition, mais Laurence lui attrape le coude, montrant une porte donnant vers l’extérieur. — Là-bas m’attend Sébastien, le gendarme qui me seconde pour cette affaire. Si tu veux me parler, allons dehors ! Une fois sortie, Laurence regrette l’idée : son blouson est resté dans la classe affectée aux enquêteurs et la température demeure fraîche, surtout à l’ombre des bâtiments. Croisant les bras, elle toise le capitaine. — Alors, tes arguments, pour quelle raison devrais-je te permettre d’assister aux interrogatoires ? — Disons que je peux t’apporter l’aide non négligeable d’un excellent enquêteur de la Police Judiciaire brestoise, qui sacrifie quelques-uns de ses nombreux jours de récupération – que l’administration persistera à ne jamais lui payer – pour avoir le plaisir d’investiguer avec toi… Devant le sourire d’Adrien, Laurence hésite sur la manière de considérer cette réponse. Mais, rapidement, elle rebondit : — Toujours à vouloir disculper ces deux filles ? Si je ne te savais pas aussi régulier, je me demanderais si elles n’ont pas trouvé quelque chose pour te faire chanter ; elles sont coutumières du fait, je crois… Le sourire de Le Gac ne vacille pas. — Prends-moi à l’essai, tu ne risques pas grand-chose ; promis, je resterai sage et, comme cela se déroule en salle de classe, je lèverai le doigt et attendrai ta permission avant de parler. La lieutenante de gendarmerie ne peut s’empêcher de pouffer devant la mimique timide de son ex-compagnon. — Bon, OK, on tente le coup, mais tu as intérêt à m’en dire rapidement plus sur ta relation avec cette femme aux yeux étranges ! * De retour dans la salle attribuée par la principale, Laurence présente Adrien : — Gendarme Jodoin, voici le capitaine Adrien Le Gac, de la Police Judiciaire brestoise. Dans le cas où celui-ci assisterait à l’une des auditions, je vais te demander de ne jamais l’indiquer dans les rapports que nous établirons. Monsieur observera silencieusement, rien de plus ! Respectueusement, le subalterne se lève pour serrer la main que lui tend le nouveau venu. — À vos ordres, lieutenant ! Aux murs, Adrien remarque les photos punaisées : pièces de théâtre interprétées par des collégiens, grand format. — La salle de classe de la victime ? — Bien vu, capitaine ! Un bon point pour vous, espérons que vous en obteniez quelques autres… Le Gac désigne le bureau, décalé sur le côté du tableau blanc. — Position excentrée pour cause de surdité d’une oreille – visiblement la gauche – afin de mieux entendre ses élèves. Laurence hoche la tête. — Deuxième récompense ! Hier, nous avons réalisé un premier tour d’auditions avec un adjudant, afin de déterminer ceux des collègues qu’il serait utile d’interroger plus sérieusement. Sébastien, résume donc ce que nous avons pu récolter jusqu’à présent comme information intéressante ! Bien entendu, tu ne répéteras rien à personne ! Adrien lève sa main droite, les doigts en posture « parole de scout ». Le gendarme grimace, parcourant rapidement les feuilles de la liasse posée à côté de l’imprimante portable : — D’intéressant, nous n’avons rien découvert. Kermarec était apprécié de ses collègues. Présent dans ce collège depuis 1995. Divorcé en 2005, père de deux enfants… Adrien se permet d’intervenir, espérant éviter à Sébastien une noyade dans ses papiers : — Jérémie, l’aîné qui habite du côté de Saint-Brieuc et Florian, le cadet, brestois… Sébastien Jodoin opine, tournant rapidement les pages avant de trouver ce qu’il cherche. — Sa femme s’est remise en ménage, elle demeure à Plouguerneau et travaille à Lannilis comme fleuriste, employée du magasin… Nouvelles allées et venues dans les feuilles. — Lui vit toujours seul. S’il a retrouvé une compagne, personne ici ne semble au courant. Mais, lors de la fouille de la maison, nos équipes ont découvert un paquet d’enveloppes… Intervention de la lieutenante : — J’en parlerai plus tard. Relate plutôt le jour du crime… — Oui, alors, ceux qui ont approché la victime ce jour-là ont constaté une certaine réjouissance l’après-midi, comme s’il avait reçu une bonne nouvelle en rentrant pour le déjeuner… Habitant à quelques minutes de marche d’ici, il préférait manger chez lui… Mais il n’a expliqué à personne la raison de cette gaîté, du moins à aucun de ceux que nous avons entendus… Excusez-moi pour l’imperfection de mon rapport, capitaine, les auditions s’enchaînent et j’ai manqué de temps pour regrouper les données de manière cohérente. — Le Gac ne tient qu’un rôle d’observateur, je ne lui autorise aucun reproche sur ta façon de procéder. Je reste ta seule supérieure ici, Sébastien ! Bon, à toi de nous indiquer ce que ces jeunes femmes t’ont révélé, en espérant que tu nous proposes du neuf ! Adrien répète alors les quelques informations transmises par Klaudia et Kathrina, les cours de français en échange de travaux domestiques, l’amitié franche qui s’est instaurée entre l’homme et le couple. Il omet toutefois de mentionner la relation lesbienne des filles. — Elles nous ont surtout parlé de la passion de Kermarec pour la photographie nocturne. Je suppose que vous avez récupéré l’appareil et le PC pour analyse, vous avez donc pu étudier les clichés, il les y conservait, à moins qu’il n’ait eu la mauvaise idée de les crypter… Le gendarme consulte rapidement quelques fiches sur son écran, affichant un air circonspect. — Appareil photo, un modèle argentique, qui n’a pas servi depuis plusieurs années. Sinon… pas d’ordi, quelques vieux tirages dans des cartons à chaussures, aucun de fraîche date. Laurence vérifie par-dessus l’épaule de son subalterne. — Pour l’ordi, nous nous en doutions, étonnant de trouver un écran et une box Internet sans PC dans la maison. Mais le numérique a également dû être volé. Tu connais la marque ? — Elles ne me l’ont pas dit et, à mon avis, n’y ont pas prêté attention. Elles ont juste parlé d’un appareil récent dont il se montrait très fier. Le cliché du Pont du Diable que nous avons admiré chez lui, a été pris avec ce petit bijou… Sébastien est reparti dans la lecture rapide des feuilles imprimées. — Plusieurs ont mentionné que Kermarec aimait la photo, oui… Je vais faire passer cette information en avant. — Je vous conseille de voir cela avec son bon ami, le prof de technologie, qui l’a découvert assassiné. D’après les filles, il venait assez souvent chez la victime, ainsi qu’une autre enseignante, mais elles n’ont pas su nous dire quelle matière elle enseigne. Veronica ? Une pause, le temps que le gendarme retrouve le nom. — Véronique Lantourné, prof de géo, enfin plutôt d’histoire-géographie-EMC1 comme on dit maintenant, avec l’éducation civique à inculquer aux chères têtes blondes. Après avoir consulté sa montre, Laurence précise : — Cette femme sortait d’ici en larmes lorsque tu es arrivé ; une hypersensible. Espérons que ça lui passera… Après une courte réflexion, elle complète : — Pour la procédure, ça m’emmerde un peu que tu assistes aux auditions des collègues : si l’un d’eux signale ta présence à mon supérieur, je vais galérer pour trouver une explication. Je te propose plutôt de me retrouver dans environ une heure, on verra le prof de techno ensemble. * * * Une heure à occuper… Pourquoi ne pas aller se balader dans Lannilis : dans son rapport, le gendarme Sébastien Jodoin a indiqué que la victime rentrait déjeuner chez elle, n’habitant qu’à quelques minutes de marche. Le capitaine décide donc de suivre le même trajet. À la sortie de l’établissement scolaire, zone résidentielle, uniformité de pavillons aux toits d’ardoises, pour un bon nombre ornés de multiples velux. Rue de la Libération, l’application GPS du smartphone de l’enquêteur le convainc d’emprunter la venelle piétonnière débouchant au bout de l’impasse Gorréquéar plutôt que de prendre à droite vers le Collège privé Saint-Antoine, détour qui allonge le chemin de quelques minutes. Passage devant un complexe multisports récent ; il parvient rue Saint-Jean Baptiste de la Salle et le clocher devient son point de mire. Ici, des habitations plus anciennes qu’aux abords du collège des Abers, et les troènes laissent place aux murs de pierre pour la délimitation des propriétés. Rue de la Mairie, le capitaine lève la tête pour admirer la double galerie du clocher de l’église patronnée par deux saints. S’écartant du centre-bourg, Adrien arrive au rondpoint garni d’un trio de palmiers, extrémité de la rue du Lia où résidait la victime. Consultation de sa montre, arrivé à destination, moins de quinze minutes pour lui, marcheur rapide, mais était-ce le cas de Philippe Kermarec ? Le Gac tourne quelques instants dans le quartier. Ici, difficile de garer sa voiture sans se faire aussitôt repérer, mais cela l’étonnerait que l’assassin se soit montré aussi imprudent ; les enquêteurs ont déjà probablement interrogé tout le voisinage, procédure normale commune à police et gendarmerie. Chemin retour pour rejoindre le collège, Adrien opte pour continuer la rue de la Fontaine plutôt que de bifurquer dans celle empruntée à l’aller. La venelle à caniveau central remonte jusqu’à la place de l’Église où se tient une femme hors d’âge, vêtue d’une lourde robe noire lui descendant aux chevilles. Ses cheveux gris filasse pendent sur ses épaules voûtées. Elle s’appuie sur sa canne face à l’embouchure de la voie d’où sort Adrien, comme si elle attendait son arrivée. Curieux, il s’approche d’elle pour l’interroger, mais elle le devance et prend la parole :
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