Le trio redescend et Laurence les conduit dans la plus vaste pièce, d’un côté salon, de l’autre salle à manger.
— Le mobilier mériterait d’être rafraîchi, ça fait vieux, on voit qu’il vivait là seul, sans enfants…
— En effet, ça manque de meubles suédois, confirme Chantelle en souriant. Oh ! Superbe !
La femme retire ses lunettes aux verres fumés pour admirer la photo de grand format accrochée au mur. Elle répond d’avance à la question que Le Gac s’apprête à lui poser :
— Joli capitaine, tu ne reconnais pas cet endroit ? Il s’agit du Pont du Diable, qui traverse l’aber Wrac’h entre Plouguerneau et Lannilis.
Courte réflexion de l’enquêteur :
— Ah oui, je me souviens de cette histoire, mais je ne suis jamais allé le voir de près.
Clin d’œil de la sorcerez.
— Tu ne perds pas grand-chose. Ce soi-disant pont ressemble plus à un alignement aléatoire de roches plates et disjointes qu’à une construction monumentale, on peut facilement passer à proximité sans même le remarquer, surtout qu’il reste une bonne partie du temps immergé. Mais cette photo possède le pouvoir de le magnifier, elle a été prise par un artiste.
Sur le cliché, l’ouvrage de pierre éclairé uniquement par la lune qui se reflète dans les eaux montantes de l’aber, acquiert la dimension surnaturelle que son appellation laisse augurer. Jusqu’alors muette, Laurence demande :
— « Pont du Diable », est-ce son vrai nom ? J’aimerais entendre cette histoire…
Chantelle se charge de la réponse :
— Il doit officiellement être désigné comme « Pont Krac’h », mais je ne sais pas comment il est référencé sur vos cartes d’état-major, si cela existe toujours. Quant à l’histoire, elle date du temps où plusieurs meuniers exerçaient dans les environs. L’un d’entre eux possédait un moulin à Prat Paol, du côté de Plouguerneau, sur l’autre rive, et il livrait toute la région. Un soir, fatigué, il lui restait un lourd sac à apporter jusque Lannilis. Malheureusement, impossible alors de traverser l’aber et il devait effectuer un long détour. Épuisé, l’homme invoqua le diable qui apparut juste devant lui, lui proposant un pacte : « Dès demain, tu pourras passer la rivière au sec, si tu consens à ce que la première âme qui franchira ce pont soit mienne ! » Bien trop las pour réfléchir, le minotier accepta. La nuit tombée, le malin se mit au travail, trimant jusqu’au petit matin, armé de son solide marteau. L’ouvrage était presque fini. Quand vint le meunier, un sac pesant sur son dos, le roi des enfers s’écarta en souriant, son outil sur l’épaule, pour laisser s’avancer sa future victime qui, au milieu du pont, déposa son lourd fardeau. De celui-ci s’échappa alors un chat qui traversa la construction à toutes pattes. Furieux de la duperie, le diable lança son marteau en l’air : retombant du côté de Lannilis, il prit la forme d’une croix, toujours présente. L’histoire court encore que si des hommes chutent de ce pont, la responsabilité n’en incombe pas à leur ivresse, mais plutôt à l’esprit du mal qui les aurait bousculés pour se venger…
L’épais nuage gris qui passe devant le soleil assombrit la pièce, laissant la lune de la photo se refléter dans les yeux étranges de la sorcerez. La lieutenante frémit et attrape le bras d’Adrien, se collant à lui. Le téléphone de Chantelle rompt le charme de sa douce sonnerie, elle consulte l’écran et s’excuse. Sortant pour répondre, elle abandonne les deux enquêteurs ensemble. Lorsqu’elle se rend compte de sa position par rapport à son ex-petit ami, Laurence sursaute et s’écarte.
— Par quel mystère as-tu pu devenir aussi proche de cette curieuse femme ? Même si elle a été disculpée, elle n’en a pas moins été accusée de choses peu légales…
— Longue histoire, je trouverai peut-être l’occasion de te la raconter…
Retour de Chantelle qui explique :
— Michel a conduit les filles à Plougourvest et leur prépare un brunch pour rattraper l’affreux café bouilli qu’on leur a servi ce matin à la gendarmerie, pendant qu’elles prennent une bonne douche. Elles tenaient à se décrasser après leur nuit passée en cellule de GAV. Une fois leur frichti avalé, elles répondront avec plaisir à tes interrogations, joli capitaine.
Comprenant qu’elle ne s’adressait pas à elle, la lieutenante bondit.
— Monsieur Le Gac n’a aucune autorité pour intervenir dans cette enquête ! Aucune co-saisine n’a été déclarée, hors de question que l’on dépose une demande auprès du procureur !
Adrien sourit.
— Disons que je vais profiter de mes vacances pour mettre en évidence l’innocence de ces demoiselles, rien de plus. Le reste demeure en effet de ton ressort et je ne te volerai pas ton affaire.
Étonnée d’obtenir aussi facilement gain de cause, Laurence bafouille :
— Mais… tu me préviendras, si jamais tu découvres des choses ? Peut-être ne m’ont-elles pas tout rapporté, alors qu’avec toi…
— Je verrai, si je juge que cela peut se révéler d’une quelconque utilité pour toi… Mais, comme tu l’as indiqué, cette enquête te revient. Allez, je ne traîne pas ! Connaissant Michel, je me doute qu’il a préparé un brunch beaucoup trop copieux pour ces deux jeunes femmes et elles auront besoin de notre aide pour tout dévorer.
Sa main droite mime le signe « je te téléphone », qu’il agrémente d’un clin d’œil énigmatique avant de redescendre l’escalier de béton menant au sous-sol.
* * *
En entrant dans le corps de ferme, l’appétissante odeur du brunch caresse agréablement les narines des nouveaux arrivants. Aussitôt, Michel Mabec les salue, poignée de main franche pour Adrien et b****r sur les lèvres pour sa compagne, suivi de près par Klaudia et Kathrina qui sautent au cou de Chantelle. Les effusions terminées, l’Allemande retourne finir sa copieuse assiettée d’œufs brouillés alors que, repue, l’Italienne s’installe sur le canapé. Le maître de maison explique :
— Je reviens de conduire Sylvie à la gare de Landivisiau. Elle prendra un TER pour Morlaix et, de là, un TGV la mènera à Paris, ce qui lui laissera le temps de bosser son dossier sur ordinateur pour une plaidoirie importante demain, sans quoi elle serait volontiers restée quelques jours ici… Adrien ?
Montrant le vaisselier, Michel Mabec n’attend même pas la réponse du capitaine pour se diriger vers son plan de travail afin de confectionner une nouvelle portion de son brunch. Chantelle a déjà rempli deux mugs de café et en apporte un à l’enquêteur qui installe ses couverts sur la table.
— Les questions après ! C’est très malpoli d’investiguer la bouche pleine !
Glissant de la poêle fermement tenue par le cuisinier, une omelette garnie de pommes de terre sautées et de champignons atterrit dans l’assiette d’Adrien.
— Rien ne presse ! Laisse-leur un peu le temps de récupérer, ta copine leur a mené la vie dure.
En signe d’acquiescement, Adrien lève sa main libre, l’autre restant trop occupée à manier sa fourchette.
*
Le brunch terminé, Adrien vient s’installer dans le fauteuil, face aux deux filles maintenant détendues, serrées l’une contre l’autre sur le grand canapé.
— Alors, pour commencer, racontez-moi comment vous êtes entrées en relation avec cet homme.
Se relayant, Kathrina et Klaudia répondent au capitaine sur le ton de la conversation. Plusieurs mois auparavant, un collègue de boulot vivant à Lannilis avait entendu parler de ce professeur qui proposait d’échanger des cours de perfectionnement en français contre quelques petits travaux, de bricolage ou jardinage. Il se doutait qu’une telle offre intéresserait l’Allemande et l’Italienne, désirant améliorer leurs connaissances de notre langue qu’elles peinaient toujours à maîtriser. Kathrina se montre dithyrambique :
— La première fois que je l’ai vu, je l’ai adoré, il était gentil, il nous enseignait bien : avec lui, on a beaucoup avancé.
— Oui, et surtout, sa maison avait très besoin de nous, il y avait plein de choses à faire, à tous les étages, et dehors aussi ; le jardin, il ne s’en occupait pas trop.
Rapidement, une forte amitié s’était forgée entre ce couple particulier et le professeur ; aucun compte ne fut jamais tenu du nombre d’heures de cours ou de travaux domestiques.
— S’il y avait à bricoler, on bricolait, sinon, il nous donnait une leçon de français, des exercices de grammaire.
Malgré sa gêne, Adrien s’oblige à poser la question suivante :
— Et, concernant votre relation… Savait-il que vous êtes…
Klaudia vient au secours de l’enquêteur qui s’empêtre dans sa requête :
— Lesbiennes ? Oui. On faisait attention devant lui, pas de caresses, pas de baisers. On ne voulait pas le choquer ; certains, ils supportent pas ça.
Kathrina complète :
— C’est ma faute. Après un cours, j’ai dessiné un peu la photo du salon sur mon carnet, elle était trop belle. Il a vu et on a discuté, j’ai raconté que j’aime ça depuis toujours et j’ai donné le bloc pour qu’il regarde, sans réfléchir… Une semaine avant, Klaudia fêtait son anniversaire. J’avais acheté une tenue très…
Chantelle devine la suite de l’anecdote.
— Tu lui as choisi une guêpière fort seyante, qui mettait ses charmes en valeur et ne cachait absolument rien. Cela t’a donné très envie de la dessiner, parée de ton cadeau, et les croquis se trouvaient dans le carnet que tu as tendu au professeur, c’est cela ?
À l’évocation de ce souvenir, la gêne assaille l’Italienne toujours empourprée.
— J’ai oublié. Quand je dessine, je pense pas au reste. Il a tourné la page et vu Klaudia presque toute nue, ses gros seins gonflés et aussi sa figa, son minou… Il a passé après, mais j’avais fait plusieurs. Il a refermé et rendu, son visage tout rouge. J’ai dit pardon, il a dit : « Pas grave ! » Klaudia est arrivée : elle était descendue à la cave ranger l’étagère. Elle a vu nous deux, on bougeait plus et le carnet entre nous, elle a compris tout de suite.
L’Allemande complète :
— Alors, j’ai rigolé, c’était trop amusant. En Allemagne, on n’est pas pudeur, euh non, pudique, beaucoup pratiquent le naturisme, ça me gênait pas qu’il a regardé les dessins de Kathrina, je n’ai pas honte de mon corps. Et comme je rigolais, on a rigolé tous les trois ensemble, longtemps.
Kathrina clôt le sujet :
— Il était moderne, il a accepté. Pendant les pauses, il offrait un goûter, thé ou chocolat, des biscuits, et alors, on discutait, de choses personnelles. Il racontait sa vie, sa femme qui l’a trompé, son frère et sa belle-sœur, euh… chiants, on peut dire ? Et ses fils, on les a rencontrés, ils sont gentils. Et nous on lui a raconté notre histoire, comment on s’est connues à Brignogan pendant les vacances et la suite… enfin, sauf nos petites affaires avec toi, Chantelle.
Kathrina ayant mentionné les enfants de la victime, Adrien en profite.
— Voyiez-vous du monde venir chez lui ?
— Pas souvent, d’autres professeurs, une femme…
— Si, Veronica ! Pas très sympathique, pressée qu’on s’en va…
Chantelle intervient, intéressée par les détails :
— Peut-être qu’elle attendait votre départ pour…
Hochement de tête synchronisé du duo germano-italien.
— b****r avec lui ? Non, moi je ne crois pas, et Klaudia non plus, on a parlé de ça toutes les deux. Il la regardait pas avec les yeux amoureux ni comme l’homme qui a envie de tirer un coup. Je dis c’était juste une amie qui voulait discuter.
— Quel âge environ ?
— Un peu moins que lui, pas jolie sexy, mais pas brutto, euh… laide ?
— Patrick aussi, ajoute Klaudia, un autre professeur, mais un copain plus. Il observait nous bricoler, lui il aimait ça ; il donnait des conseils et prêtait ses outils. Il venait beaucoup.
— Et ses fils ? Kathrina les déclare gentils…
L’Italienne reprend les rênes pour répondre à Adrien :
— Si, molto ! On voyait un surtout, il habite à Brest, Florian, le giovane, euh, je sais plus le mot.
— Le plus jeune ? Le cadet, donc…
— Oui, merci. Jérémie, il travaille à Saint-Brieuc, il ne passait pas souvent. Sympa aussi.
Klaudia poursuit, tout sourire :
— Florian, il disait en rigolant : vous avez nettoyé le jardin ? Alors papa doit vous offrir au moins deux ans de cours gratuits, pour vous transformer en championnes du français, capables de faire un 0 faute dans la dictée de Pivot ! Il était content qu’on aide son père…
Dans les yeux bleus de l’Allemande passe un nuage de nostalgie masquant ces temps révolus…
— Et son ex-femme ? En parlait-il ?
— Un peu, il disait « Agnès faisait comme ça, mais vous décidez, vous aurez certainement de meilleures idées… » Moi je crois qu’elle ne manquait pas à lui.
La constatation oriente le capitaine sur dans une autre direction.
— Avait-il une compagne ? Vous avez mentionné sa collègue avec qui sa relation ne semblait qu’amicale, mais, sinon, avez-vous remarqué quelque chose, une présence féminine ?
Nouveaux hochements de têtes synchronisés : si le professeur de lettres vivait une aventure amoureuse sur Lannilis, il l’avait bien caché…
— Ça, il ne disait pas, alors on le forçait pas…
Sentant qu’Adrien répugnait à aborder un sujet plus sensible, Chantelle prend la suite :
— A-t-il commis une fois un geste déplacé ?
Le mot posant visiblement problème aux filles, la sorcerez complète :
— Une main qui traîne et qui vient se poser sur une épaule, une cuisse ou ailleurs…
Kathrina répond :
— Jamais ! Des cochons, on a connu. Au travail aussi, il y en a un, je faisais les photocopies, il est passé dans le couloir et ses doigts se sont mis sur mes fesses. Il a bien regretté, mes bottes avec le talon très dur ont écrasé son pied, il a boité longtemps… Mais Philippe, jamais…
— Quand il a vu le dessin où je pose toute nue, il était pas gêné à cause du nu, mais parce que c’était moi, Klaudia. Je crois qu’il considérait nous comme ses enfants…
La remarque sensée de l’Allemande laisse l’enquêteur un moment silencieux : il ne doutait nullement de l’innocence des jeunes femmes. Point positif ressortant de la conversation, les témoignages des fils ou du copain bricoleur joueront en leur faveur, au cas où la lieutenante Rousseau déciderait de repasser à l’attaque. Mais il faudrait plus…
— Avez-vous la moindre idée de qui aurait pu lui en vouloir ? Au cours de vos discussions, il aurait pu lâcher une information, une anecdote, quelque chose qui nous donne une piste…
Elles réfléchissent longuement, fouillant leur mémoire à la recherche d’un renseignement utile.
— Peut-être ce qu’il faisait la nuit ?
Énoncée comme une évidence, la phrase étonne Le Gac et Chantelle.
— La nuit ? Que faisait-il la nuit ?
— Fotografia, je l’appelais souvent le paparazzo pour rigoler.
Adrien maugrée :
— Pas du gâteau de mener une enquête lorsque l’on ne dispose que de la moitié des informations ! Vous aviez oublié de nous raconter ça, toutes les deux.
Déconcertée, Klaudia s’excuse :
— Je croyais tu savais, on parlait de la photo tout à l’heure, que Kathrina dessinait, au mur devant la table…
— Le Pont du Diable, Kermarec a pris cette photo ?
— Oui, avec son appareil, il a acheté il y a pas très longtemps, il était fier.
Adrien secoue la tête.
— Évidemment ! Sur le meuble trônait un écran d’ordinateur grand format. J’ai bêtement considéré qu’il l’utilisait pour de la bureautique, mais, maintenant, je comprends qu’il s’en servait pour visionner ses clichés, et peut-être également les retoucher !
Adrien se lève, sortant son portable pour composer un SMS. Reposant le smartphone, il explique :
— J’ai demandé à Laurence, elle ne nous a pas parlé de cela, je pense qu’il s’agit en effet d’un axe de recherche important… Lors de leur visite de la maison, je suppose que l’équipe technique a dû récupérer des tirages de ces photos…
— Oh, non ! Il gardait dans sa machine, il n’imprimait pas souvent sur papier, seulement les plus belles images, et il offrait. On a accroché une à Brignogan, c’est, euh…
Visiblement, l’Italienne peine à retrouver les mots pour décrire le cliché. Sa compagne prend le relais :
— Le colombier de Kerbabu, une tour ronde avec le toit qui penche, on dirait que la lune elle sort de là. Tu viendras voir !
Déjà, Chantelle a tapé le nom sur son ordinateur portable et montre une page Internet au capitaine :
— Il est situé dans une propriété privée. Avait-il demandé l’autorisation pour y pénétrer ?
Haussements d’épaules : visiblement, personne ne sait. Un signal sonore indique l’arrivée d’un message qu’Adrien consulte immédiatement.
— Laurence poursuit l’interrogatoire des collègues de la victime, certains lui ont parlé de cette passion pour la photographie nocturne.
Chantelle lance une hypothèse :
— Il peut avoir vu des choses qu’il ne devait pas voir, un trafic quelconque, drogue ou autre, deux amants adultérins en action à l’extérieur, ou bien d’autres choses…
Une idée revient à Kathrina.
— Une fois, il racontait l’histoire des pilleurs d’épaves, il disait qu’ils avaient fait à Landéda, juste à côté.
— Oui, en effet, ancienne tradition du Pays Pagan, dont Brignogan fait partie, qui se serait étendue entre autres à Landéda : en cas de naufrage, les habitants des communes avoisinantes s’offrent le droit de récupérer tout ce que la mer rejette. Il existe même une légende des “naufrageurs” allumant des feux, de nuit, pour tromper les navires qui venaient alors s’échouer sur les côtes. Mais, de nos jours, l’électronique dont toutes les grosses embarcations sont équipées, guide les marins, ils ne se font plus prendre aussi facilement…
Adrien émerge de la profonde réflexion où il était plongé.
— Je dois absolument parvenir à convaincre Laurence de me laisser participer à son enquête, j’aimerais beaucoup suivre cette piste des activités nocturnes de la victime…
1. Garde à vue, ou ici gardée à vue.
2. Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale, les scientifiques chargés de relever les indices sur les sites de crimes.