IIUn ruban jaune marqué « Gendarmerie nationale » interdit l’accès au jardin. Deux hommes en uniforme s’extirpent de la camionnette bleue garée à proximité lorsqu’Adrien et Chantelle s’approchent de la porte. Le policier sort sa carte et se présente, recevant en retour un salut réglementaire.
— Le lieutenant Rousseau nous a prévenus de votre visite, Capitaine. Par contre, elle n’arrivera que d’ici une bonne demi-heure : l’avocate des deux GAV1 se montre particulièrement chiante et ne la lâchera pas tant que ses clientes ne seront pas libérées, elle doit finir la paperasse avant de pouvoir venir.
Le Gac masque son sourire, appréciant la franchise du gendarme quant à son avis sur Sylvie Perrier.
— Pouvons-nous au moins pénétrer dans le jardin ? Bien sûr, nous prendrons toutes les précautions nécessaires afin de ne pas dégrader les éventuelles traces.
— L’IRCGN2 a tout relevé dès hier, mais ils n’ont rien pu récupérer d’intéressant en extérieur, aucune empreinte sur les dalles ni rien qui permette d’identifier celui ou celle qui serait passé par là. Vous pouvez donc aller jeter un œil, Capitaine.
Après un nouveau salut rapide, l’homme retourne s’installer au chaud dans la camionnette : même si cette mi-mars offre un temps agréable, la température peine à s’élever jusqu’aux « normales saisonnières » chères aux présentateurs météo. Adrien et Chantelle se glissent sous le ruban jaune pour pénétrer dans le jardin. En façade, quatre marches conduisent à un perron sur lequel donne la porte d’entrée ajourée, la vitre épaisse parée d’une grille de fer forgé, le tout fraîchement verni et repeint. Sur le côté, un chemin de dalles descend vers l’arrière de la maison à la cave semi-enterrée. Les deux visiteurs contournent le bâtiment, constatant l’état de propreté de l’ensemble.
— Les filles me racontaient souvent les petits boulots qu’elles accomplissaient pour lui ; elles ont refait la porte, les garnitures métalliques s’abîmaient et avaient bien besoin d’un décapage et d’une couche de protection. Pour les plantations, elles ont dégagé pas mal de trucs qui poussaient de manière anarchique.
À l’arrière, l’enquêteur remarque immédiatement le pot de fleurs abandonné sur le côté de l’ouverture, avec une motte de terre séchée au fond :
— La planque habituelle pour la clef de secours… Si l’assassin connaissait un peu la maison, il l’a rapidement découverte et est entré sans difficulté par là.
Chantelle désigne le magnifique barbecue de briques rouges qui trône en bordure de pelouse.
— Propre et net, prêt à servir pour une nouvelle saison ! Michel veut en installer un à Plougourvest, un modèle fixe comme celui-ci. Klaudia et Kathrina se sont proposées pour lui en mettre un en place.
— N’arrêtent-elles donc jamais de travailler ?
— Elles ne sont pas du genre à se faire dorer sur une plage, surtout la peau de blonde de Klaudia qui s’empourpre tout de suite. Non, elles aiment rendre service. Elles nous parlaient souvent de cet homme et de sa maison, elles adoraient y venir pour bricoler, nettoyer, jardiner. On trouve toujours à s’occuper les mains dans un tel endroit, regarde ça !
Elle montre le petit appentis jouxtant le pavillon, à l’arrière du garage, abritant matériel de jardinage et mobilier de plastique vert, modèle ornant moult pelouses les beaux jours revenus. Comme pour la porte d’entrée, on devine que le hangar a subi un récent décapage et vernissage.
Le téléphone de Chantelle résonne à l’arrivée d’un SMS qu’elle lit à Adrien :
— « Kl et Ka libres. GAV stop. Proc (con)vaincu. Go to Paris. Bisous. »
Le capitaine de Police Judiciaire sourit :
— Elle se révèle plus succincte dans ses textos que dans ses plaidoiries. Voilà une bonne chose de faite si elle est parvenue à convaincre le substitut du procureur.
Dans la rue, on entend le claquement d’une portière de voiture que l’on referme. Remarquant la grimace d’Adrien, Chantelle s’amuse à le titiller :
— Qu’est-ce qui t’inquiète le plus, joli capitaine ? De retrouver ton ex ou de devoir me présenter à elle ?
*
La lieutenante Rousseau contourne la maison d’un pas vif. Visage fermé, elle ne se donne pas la peine de saluer, mais personne n’ose s’en offusquer : visiblement, l’arrivante n’est pas à prendre avec des pincettes. D’un mouvement de tête, elle désigne Chantelle, aux yeux dissimulés derrière des lunettes sombres.
— Qui est cette femme ?
Adrien ne tergiverse pas, préférant affronter directement la colère de l’officier de gendarmerie :
— Elle m’a convaincu de te demander de venir ; elle tient pour ainsi dire le rôle de tutrice vis-à-vis des deux jeunes demoiselles que ton équipe a mises hier en garde à vue.
Se plantant face à la sorcerez, elle la fixe du regard.
— Et comment s’appelle cette soi-disant tutrice ?
— Chantelle Marzin. Le terme « tutrice » ne convient pas parfaitement, disons que j’aide autant que possible ces personnes…
Retirant ses lunettes, elle dévoile ses yeux aux reflets étranges, déstabilisant son interlocutrice qui s’écarte en réfléchissant. Quand le nom lui revient en mémoire, elle fond sur Adrien.
— Marzin, la femme que vous aviez soupçonnée de les employer pour les mauvais coups perpétrés, il y a quelques années ? Qu’est-ce qu’il te prend, Adrien, de fréquenter ainsi des délinquantes ? Elles te servent d’indics ? Ou bien, tu me caches autre chose ? Toi, si régulier…
Le capitaine Le Gac tend les mains devant lui, en signe d’apaisement.
— Laurence, si tu acceptes de te calmer un peu, nous allons tout t’expliquer. Le passé de ces femmes importe peu, elles ont tourné la page et n’agissent maintenant que de façon tout à fait légale, et, comme tu as dû le lire dans le dossier, Chantelle a été entièrement lavée de tous soupçons.
— Ne m’appelle pas Laurence ! Dorénavant, je ne suis pour toi que le lieutenant Rousseau, chargé de cette affaire criminelle sur la commune de Lannilis où tu ne disposes d’absolument aucune autorité. Je me demande ce qui me retient d’ordonner à mes hommes qu’ils vous foutent dehors !
Chantelle veut répondre, mais Adrien l’en empêche, l’entraînant à l’écart pour un échange discret :
— Je connais Laurence depuis longtemps et je saurai improviser un moyen d’adoucir sa mauvaise humeur…
La sorcerez s’éloigne alors, laissant les ex-amoureux discuter entre eux. Après un court échange, Le Gac lui fait signe de revenir.
— Laurence accepte d’entendre ta défense…
Chantelle allègue un argumentaire dépouillé, se contentant de décrire le plaisir qu’éprouvaient Klaudia et Kathrina à se déplacer de Brignogan à Lannilis pour suivre leurs cours de français et s’occuper du jardin et de la maison, trouvant toujours de nouveaux travaux à y effectuer : bricolage, peinture et vernissage. Les activités ne manquaient pas. Rompue aux interrogatoires, la lieutenante ne tarde pas à rétorquer :
— Et qui nous dit que, justement, cet homme n’a pas décidé de cesser ce contrat d’échange de services ? Si elles aimaient tant venir, cela aurait pu les peiner au point de leur donner envie de se venger de lui…
Adrien se charge lui-même de la contre-attaque :
— Quand tu imagines le temps qu’elles ont passé à rénover toutes ces petites choses, tout saloper aurait représenté la pire des représailles, que la victime ne puisse pas profiter de leur travail…
Laurence ne reste qu’à moitié convaincue par ces arguments, mais se résigne, sa fébrilité se dissipant peu à peu :
— Bon, on verra, nous sommes peut-être allés un peu vite en besogne, trop contents de pouvoir boucler une affaire en un temps record, avec les empreintes qui matchaient… Et cette avocate qui m’a énervée, elle ne nous a pas lâchés depuis son arrivée, à tout contrôler, à l’affût de la moindre coquille, une vraie plaie ! Heureuse d’en être débarrassée, en espérant ne pas avoir à me la coltiner à nouveau !
Le Gac et Chantelle cachent leurs sourires, connaissant bien Sylvie et ses attitudes parfois agaçantes. La lieutenante poursuit :
— Comme tu me l’as demandé, je te montre les lieux, mais tu avertis cette personne de ne surtout toucher à rien. À la moindre connerie, je vous fais dégager manu militari par mes gars, compris ?
Sortant son carnet de notes pour retrouver les détails, elle commence son rapport :
— Hier matin, les collègues de Philippe Kermarec ont été étonnés de ne pas le trouver à son cours. Cet homme ponctuel et rarement malade prévenait toujours au plus tôt en cas d’empêchement. Inquiet, le prof de technologie, monsieur… Coup d’œil aux pages griffonnées du bloc avant de reprendre : Ripoche, Patrick, l’un des meilleurs amis de la victime, a décidé de venir voir chez lui, craignant un accident, glissade dans la douche ou une marche ratée en descendant l’escalier, le truc bête. Arrivé devant la maison, il a entendu la musique à l’intérieur, super-fort. Il a sonné et frappé à la porte du perron, sans réponse. Montrant le pot de fleurs, elle poursuit : Comme beaucoup de ses collègues, il connaissait l’existence d’une clef de secours dans cette cachette. Il est entré par là et a découvert le corps dans le bureau, à l’étage. Il a alors immédiatement appelé la gendarmerie de Lannilis. L’IRCGN est intervenu. Premières constatations : le meurtrier a lui aussi emprunté ce chemin, le verrou présent sur la porte de devant ne s’actionne que de l’intérieur.
Adrien a déjà retrouvé ses réflexes professionnels.
— Des traces ? Même s’il n’a pas plu depuis plusieurs jours et que les dalles restent relativement propres, le fait de transiter par le jardin aura obligatoirement laissé des marques au sol…
Moue de la lieutenante Rousseau.
— Nos équipes l’espéraient, pouvoir au moins choper une empreinte de semelle, même partielle, déterminer une pointure, mais elles n’ont absolument rien trouvé.
Entraînée dans le récit, Chantelle ose proposer une idée :
— Le meurtrier aurait-il retiré ses chaussures ?
— Oui, et plus que cela : un nettoyage intégral du chemin suivi, le passage au sous-sol, chacune des marches des escaliers, celui qui mène de la cave au hall d’entrée, en béton, et celui qui monte à l’étage, en bois. Le sac de l’aspirateur reste introuvable.
— Une vraie fée du logis… Tu acceptes de nous faire pénétrer à l’intérieur ? Si tu veux, je garde des kits complets dans ma voiture : gants, surchaussures et charlotte ; nous pouvons enfiler cela afin de ne pas polluer la scène de crime si jamais vos techniciens veulent pratiquer un nouveau prélèvement…
La lieutenante hoche la tête.
— Ne t’emmerde pas ! Avec mes gars, nous sommes plusieurs fois montés et descendus lorsque la police scientifique nous a donné le feu vert. Suivez-moi, mais évitez tout de même de toucher…
La lourde porte de bois du sous-sol semi-enterré s’écarte sans grincement, preuve d’un récent graissage des gonds rutilants. Une cave propre, parfaitement rangée, chaque chose à sa place sur l’une des étagères qui ornent les murs, mis à part une élégante mallette restée ouverte sur l’établi. À l’intérieur, tout un jeu d’ustensiles pour le barbecue. Un espace pour pique à brochette demeure vide…
— L’arme du crime provient de cette valise, le meurtrier s’est servi au passage, pas la peine de s’encombrer, il savait déjà pouvoir trouver tout le nécessaire utile ici…
— Tu sous-entends donc qu’il s’agit d’un habitué de la maison, un proche ?
Laurence sourit, prenant un malin plaisir à garder quelques informations pour elle. Elle s’engage dans l’escalier conduisant au niveau principal du pavillon. Là, le contenu de chaque meuble a été éparpillé, sans ménagement, sur le sol. Visiblement, on a voulu faire croire à un cambriolage. La lieutenante précise qu’aux premières constatations, des objets semblent avoir disparu, mais la victime ne possédait rien de valeur, ni bijou ni œuvre d’art, acquise ou héritée. Sans pause, elle conduit le groupe à l’étage, montrant l’escalier en bois, propre et net.
— Aspirateur et lingettes nettoyantes, le genre qui décape bien, notre assassin n’a rien laissé au hasard.
Sur le palier, quatre portes reçoivent une indication rapide : chambre du professeur, d’amis, salle de bain avec WC et, enfin, le cabinet de travail où l’on a découvert le corps.
— D’après l’ex, il s’agissait auparavant la chambre de l’un des gamins, réaménagée par son père lorsqu’il a déménagé.
Au centre de la pièce trône le bureau tournant le dos à l’entrée, taché d’une impressionnante auréole sombre qui se propage jusqu’au sol, rougissant les copies posées sur le meuble ainsi que le pied de l’immense écran d’ordinateur. Chantelle remarque immédiatement l’élégant secrétaire appuyé contre un mur.
— Les filles m’ont parlé de cette écritoire, elles l’admiraient. Héritage familial, elles l’ont retapé, changé les charnières, raboté les tiroirs et reverni le tout… C’est vrai qu’il le mérite, un bel objet… Étonnant qu’il n’ait pas été fouillé, comme le mobilier du bas…
Laurence confirme :
— Tout se trouve dans l’état où nous l’avons découvert, mis à part bien sûr le corps. Il était assis à son bureau, donc orienté vers la fenêtre et ne voyait pas la porte. Son meurtrier est entré et lui a directement planté une pique à brochette dans le dos, le transperçant de part en part, atteignant le cœur au passage, mort instantanée. Les techniciens ont également été étonnés par le peu de désordre ici, les tiroirs du meuble ont à peine été entrouverts, idem pour la commode et l’armoire.
Adrien montre la chaîne stéréo, un modèle récent connecté à un disque dur.
— La musique dont tu parlais tout à l’heure venait de là ?
— Oui, son ami Ripoche nous a expliqué cela, Philippe Kermarec avait pris l’habitude de corriger ses copies en compagnie d’un orchestre symphonique, du classique, sans chant, à un niveau sonore très élevé : il souffrait d’un problème auditif depuis plusieurs années. Il n’a donc pas entendu son agresseur monter l’escalier. Hier matin, Ripoche a préféré éteindre la chaîne lorsqu’il a découvert le corps : difficile d’appeler les collègues avec ce bruit.