ILe Gac s’étire avant d’accorder une ultime vérification au document affiché sur son ordinateur. Correct ! Il ne reste plus qu’à l’imprimer et ajouter cette feuille à l’épaisse liasse dans la chemise cartonnée, puis transférer le tout à la magistrature. Mais la sonnerie de son téléphone portable l’interrompt au moment où il allait cliquer sur le bouton : sur l’écran, l’indication « Chantelle » lui procure un sentiment mêlé d’étonnement et d’inquiétude.
— Bonsoir, joli capitaine. Nous devons absolument nous voir sans tarder. Tu m’invites à prendre un thé chez toi ?
Dans la voix généralement posée de la sorcerez, Adrien ressent l’urgence agrémentée d’une pointe d’anxiété. Coup d’œil à sa montre.
— Donne-moi une heure, que je plie cette affaire. Je n’aime pas laisser mon travail en plan.
— Accordée ! Toutefois, inutile de t’affoler, Ruby n’est en rien concernée.
Déjà, elle a raccroché. Lançant l’impression, Le Gac attrape le dossier à remettre au commissaire Pennac’h. Même si elle l’a rassuré en affirmant que sa compagne n’était en rien impliquée, le capitaine de la Police Judiciaire brestoise reste circonspect quant à cet appel : que peut donc lui vouloir cette étrange femme ?
* * *
Adrien trouve Chantelle devant l’entrée de son immeuble. Le temps de monter et de mettre de l’eau à bouillir, la sorcerez se lance dans les explications sur le meurtre du professeur de lettres, à Lannilis.
— Ce gars donnait des cours du soir à Klaudia et Kathrina, afin qu’elles se perfectionnent en français. Ils utilisaient un dispositif équivalent au Sel, le Système d’Échange Local : en retour, elles effectuaient divers travaux chez lui, principalement du jardinage ou du bricolage, des activités nécessaires mais qu’il n’aimait pas pratiquer.
— Il vivait seul ?
— Oui, divorcé, deux grands fils qui ont quitté la maison depuis plusieurs années. Sa femme s’occupait du jardin et son beau-frère se chargeait des réparations indispensables, lui savait à peine tenir un tournevis d’après ce que me racontaient les filles. Étant donné qu’elles venaient régulièrement chez lui, une ou deux fois par semaine, les enquêteurs de la gendarmerie sont forcément tombés sur leurs empreintes par-ci par-là. Et l’ordinateur les a immédiatement reconnues dans le gros fichier dans lequel tu les as toi-même entrées…
Le Gac relève la taquinerie, mais se défend :
— Je devais certainement disposer d’une bonne raison pour cela. Sans doute qu’une personne peu scrupuleuse leur avait ordonné de procéder à quelques actes peu légaux. Quel âge ?
— La cinquantaine passée, un quinqua comme moi…
Hésitation bardée d’une moue de l’enquêteur qui démarre une réflexion à voix haute, alternant lui-même questions et réponses :
— Sa main ne se serait-elle pas permis quelques légèretés ? Ces demoiselles présentent des attraits qu’elles se plaisent à mettre en valeur en se parant d’agréables atours. Non, à moins de pratiquer les arts martiaux à un haut niveau, il se serait immédiatement pris une dérouillée avec ces deux-là, aussi bien la petite Kathrina que la grande Klaudia, encore plus impressionnante avec son mètre quatre-vingts dépassé. Les deux savent se défendre et n’auraient pas attendu pour faire comprendre à ce goujat que ses sales pattes devaient rester sagement au fond de leurs poches…
Chantelle sourit en écoutant les réflexions du capitaine qui poursuit son cheminement investigateur :
— Un motif quelconque invoqué par la gendarmerie pour les avoir si rapidement interpellées ? A-t-on retrouvé des objets lui appartenant chez les filles ?
— Pas à ma connaissance. Je me souviens qu’il leur avait donné quelques meubles dont il ne se servait plus et qui encombraient sa cave, mais cela date de plusieurs mois.
Signe de dénégation de Le Gac.
— Non, pas ce genre d’objet bien sûr, plutôt des trucs que l’on peut refourguer, matériel informatique, chaîne stéréo, téléviseur, tablette, des choses d’une plus grande valeur marchande. Je suppose que leur maison de Brignogan a été fouillée, j’espère juste qu’elles ne cachaient rien d’illégal chez elles…
— Si tu penses à de l’herbe ou des barrettes de cannabis, elles n’en consomment pas, leur unique drogue reste le sport.
Regardant sa montre, Adrien grimace.
— Trop tard pour joindre la gendarmerie de Lannilis sur la ligne directe et je ne dispose d’aucun de leurs numéros perso dans mes contacts… Je tente le coup à Brest : l’affaire leur est fort probablement revenue.
Les doigts de l’enquêteur vont et viennent sur l’écran tactile de son téléphone. Correspondant trouvé, il appuie sur le symbole vert déclenchant l’appel.
— Maréchal des logis Le Donge ? Capitaine Le Gac. Comment te portes-tu ? Dis-moi, tu te doutes que je ne te contacte pas uniquement pour m’enquérir de ta santé, j’aimerais obtenir un petit renseignement. L’affaire de Lannilis, le prof de français retrouvé mort chez lui, vous vous en occupez ?
En entendant la réponse de son correspondant, Adrien change de faciès. Après l’avoir remercié, il raccroche et reste un instant muet. Lorsqu’il reprend enfin la parole, le ton est devenu hésitant :
— J’ai très envie d’aider les filles à se sortir de ce pétrin, mais je vais rencontrer plusieurs difficultés pour cela. D’abord, Lannilis se trouve en zone “gendarmerie”, la Police Judiciaire de Brest n’est pas autorisée à agir par là, et je ne vois pas de raison pouvant inciter le procureur à déclarer une co-saisine pour ce crime isolé. Même si je parvenais à convaincre le commissaire de rédiger une demande, elle aurait peu de chance d’aboutir. Et, ensuite…
Ressentant son indécision, Chantelle vient à son secours, posant sa main sur celle de l’enquêteur :
— Ce gendarme t’a remis en face de ton passé. Laisse-moi deviner : tu connais la personne chargée de l’affaire, bien, très bien même, oh… intimement… Une ex !
Irrité, Adrien retire sa main brusquement.
— J’ai horreur que tu accomplisses ces actes avec moi, ça me donne l’impression de me retrouver nu devant toi, sans rien pouvoir te cacher. Oui, l’enquête a été confiée à la lieutenante Laurence Rousseau, et… j’ai vécu une aventure avec cette dame.
Les yeux de Chantelle s’illuminent, comme parcourus d’étranges étincelles colorées.
— Lorsque cela dure près d’un an, il ne s’agit plus d’une aventure mais d’une liaison. Tout simplement, vous n’étiez pas fait pour rester ensemble. Écoute ma proposition : tu as dit à Ruby que tu disposais d’un grand nombre de jours de récupération. Cela ne serait-il pas l’occasion ? Et tu pourrais profiter de ces jours de congé pour te balader dans le Pays des Abers…
Le téléphone de Chantelle interrompt son énoncé. Conversation de courte durée :
— Sylvie est arrivée, Michel l’attendait à Guipavas et l’a immédiatement conduite à la gendarmerie où les filles sont gardées à vue. Elle avait l’air confiante : sans détermination d’un motif valable, ils ne pourront pas les retenir bien longtemps.
Adrien opine :
— Avec cette super-avocate pour les défendre, tes protégées seront sorties d’ici peu… Bon, OK pour demander quelques jours de congé au commissaire, mais comment investiguer sur place ? La gendarmerie n’appréciera pas que je mène mes explorations en parallèle des leurs, je vais rapidement être repéré et me faire tirer les oreilles…