Chapitre I

914 Words
ILe train s’engagea dans la dernière courbe avant d’arriver à la gare. La brume de ce matin de février 1888 enveloppait le paysage de cette grisaille propice à la confusion des sentiments. De loin en loin, des colonnes de fumée bleue indiquaient les points de peuplement. Là-bas, au pied de ces envolées hésitantes, sous ces pincées d’ardoises, des familles s’étaient regroupées pour prendre un frugal repas avant de retourner rapidement vers le travail. Le voyageur fatigué passa sa large main sur son pantalon de toile épaisse. Ce voyage en chemin de fer de la Compagnie d’Orléans laissait des souvenirs de suie et d’escarbilles. N’était-ce pas un geste symbolique pour se défaire un peu plus des relents de la capitale qu’il venait de quitter ? Il avait, chevillé au corps, un impérieux besoin de création nécessairement associé à l’espace. Il formait le projet de prendre une part active et certainement essentielle à l’Exposition Universelle qui allait avoir lieu en 1889 au Champ de Mars. L’imposante construction métallique que l’on devait à cet audacieux monsieur Eiffel et dont on ne voyait pour l’instant que les quatre piliers de cent mètres de haut, l’impressionnait. Elle lui semblait de bonne augure pour qu’il puisse, dans son ombre, trouver le lieu idéal pour exposer ses œuvres. Et si la chance lui souriait, il y aurait, comme à chaque fois, un formidable scandale artistique dont il serait le principal acteur. Enfin, il serait reconnu à sa juste valeur. Enfin, il pourrait parler d’or et prouver à Mette, sa femme, que son destin n’était pas d’être un commis de Bourse. La locomotive sembla reprendre son souffle pour un dernier effort, celui de tirer le convoi jusqu’à la ligne droite tracée par le quai. Les wagons semblèrent être moins malmenés. Le voyageur jeta un regard plongeant sur la route de Moëlan quand la vitre du compartiment se trouva exactement au milieu du pont qui l’enjambait. Il avait juste le temps maintenant de saisir ses bagages avant de descendre. Il était arrivé à destination. * * * La gare de Quimperlé n’avait pas changé depuis son précédent séjour datant maintenant de deux ans. De ses boisseaux de cheminée sortait un filet de fumée indolente indiquant que le chef de gare se mettrait au chaud une fois le train reparti. Lors de son premier séjour, il avait été peu attiré par cette construction sans âme alternant briques rouges et bandeaux grisâtres semblables à presque toutes les gares rencontrées durant le voyage. Il n’avait retenu que le coin ombragé bordant l’aire de stationnement où attendait, patient et désœuvré, le conducteur de la malle-poste. Ses interlocuteurs d’un moment lui tenaient compagnie. Des traverses de chemin de fer disposées en escalier servaient de siège et, au plus fort de la chaleur de l’été, des bouteilles de cidre devaient passer de bouche en main pour tenter de casser la soif des amis de rencontre. Ce jour gris n’était pas propice à de joviales libations et les arbres avaient perdu leur feuillage depuis bien longtemps. Un petit crachin tombait maintenant avec une régularité toute coutumière et l’humidité froide s’insinuait facilement dans le cou des voyageurs descendus du train. Certains étaient attendus. À l’autre extrémité de l’aire blessée de profondes ornières, une calèche avec équipage stationnait et le cocher s’affairait à disposer quelques bagages à l’arrière. Les futurs occupants de la voiture avaient déjà les chaussures maculées de cette boue jaune recouvrant toute la place comme une pâte à crêpes pas cuite. Le bas des robes sombres et épaisses, habituelles en cette saison, se trouvait zébré de traits clairs, ponctués d’éclaboussures. Le voyageur en provenance de Paris n’avait pas de moyen de locomotion mis à sa disposition. Il allait prendre la malle-poste que d’autres clients entouraient déjà. C’était une grosse berline tirée par deux chevaux blancs. Dix personnes pouvaient s’y asseoir et, pour ceux qui ne trouvaient pas de place à l’intérieur, il restait les bancs situés au-dessous du conducteur. Celui-ci d’ailleurs ne refusait pas la présence à ses côtés de quelque jolie fille peu farouche. Durant le voyage, il pourrait tout à loisir l’amuser de ses blagues grivoises et tenter de prendre date pour un tout autre voyage. Le cocher, un homme plutôt grand, enveloppé d’une vaste houppelande, aidait à monter à l’intérieur de la berline une femme d’un certain âge en charlotte et habit noir. Elle pestait contre la hauteur de la marche l’obligeant à lever la jambe. Les sévères recommandations reçues lors de son éducation bourgeoise n’avaient pas prévu cette gymnastique en public. Un peu en retrait, attendait une autre dame, plus jeune à l’évidence. Les couleurs résolument gaies de ses vêtements l’attestaient. Elle suivit l’autre femme sans s’appuyer sur le bras du cocher pourtant bien disposé à offrir son aide à une personne davantage à son goût. Il fit demi-tour, afficha une moue de déception, lissa ses superbes moustaches et toisa le nouveau client qui approchait. — Artiste hein ! Je ne me trompe pas ? — C’est exact mais vous n’avez pas grand mérite à avoir trouvé. Le chevalet dépasse de mon sac ! — Est-ce bien l’époque la meilleure pour faire de la peinture ? — J’ai bien peur que non, vu ce qui tombe en ce moment. Mais le beau temps reviendra bien un jour ! — Et vous allez où ? — À Pont-Aven. C’est combien pour la course ? — C’est un franc, c’est toujours un franc ! Vous avez de la chance, ceci est un aller-retour supplémentaire et qui n’emprunte pas tout à fait le chemin habituel. D’ordinaire, je ne repars qu’après le dernier train du soir. Donnez-moi votre bagage, je vais le mettre avec les autres. C’est que les jambes de votre instrument-là risquent bien de blesser quelqu’un qui n’y prendrait pas garde ! — Faites-y attention. J’y tiens beaucoup ! — Je m’en doute bien ! Depuis toutes ces années que je fais ce métier, je n’ai pas grand souvenir d’avoir fait du tort à mes voyageurs, monsieur. Vous pensez bien que ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. Touchons-nous la main. Moi, c’est Jean Guyader. Et vous ? — Je m’appelle Gauguin, Paul Gauguin.
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