IILa lourde berline peinait dans la côte. De l’intérieur de l’habitacle, les voyageurs suivaient les encouragements que le cocher lançait aux bêtes arc-boutées sous l’effort. Quand il ne savait plus quoi dire pour accompagner le mouvement, il hurlait une bordée d’injures. Les vocables imagés et crus offusquaient la vieille dame qui n’en croyait pas ses oreilles. Pour être bien certain de l’effet produit, le conducteur se penchait pour essayer de saisir au vol les protestations indignées. Puis il redressait le buste et sifflotait de contentement jusqu’à la prochaine montée.
Paul Gauguin était assis en face de ces dames. Un homme jeune vêtu d’un costume clair et coiffé d’un chapeau melon occupait la place à côté de lui. Son couvre-chef semblait être un peu petit pour sa tête, ce qui accentuait sa silhouette longiligne. Il n’avait pas desserré les dents depuis plus d’une heure que la guimbarde roulait, parfois à belle allure.
Les deux femmes conversaient sans se soucier des hommes. Peut-être les prenaient-elles pour des spectateurs de leur pièce en un acte. Il n’y avait guère que les jurons du cocher pour les faire s’interrompre le temps d’afficher une mine outrée par les propos peu académiques. Mais l’accalmie était de courte durée et la conversation repartait de plus belle. Les autres femmes du voisinage qui avaient le malheur d’être connues des deux commères avaient toutes les chances d’être habillées chaudement pour l’hiver.
Gauguin se sentait fatigué. Il y avait bien sûr ce voyage qui, comme toujours, n’en finissait pas et ce froid insidieux qu’il n’appréciait guère. Il rêvait d’horizons plus chauds, plus primitifs. Il regrettait presque de ne pas avoir suivi Vincent en Arles. Le temps plus clément aurait pu lui faire oublier son aventure désastreuse à Panama et peut-être le guérir des fièvres contractées au cours de ce séjour.
Les peintures qu’il avait ramenées de la Martinique n’avaient pas reçu l’accueil qu’il escomptait. Théo Van Gogh, le frère de Vincent, les avait bien sûr exposées mais sans y déceler la nouveauté exceptionnelle qu’il espérait y trouver. Vincent de son côté avait exprimé sa fascination quand Gauguin aurait souhaité quelques joutes oratoires plus viriles.
De toute façon, il avait promis de rejoindre Vincent dans quelques semaines. Avant de s’embarquer dans une amitié artistique de tous les instants qui risquait fort de lui peser à la longue, il avait envie de se retrouver un peu seul avec lui-même et tenter de se débarrasser des miasmes des tropiques en même temps que finirait l’hiver. Cependant il se demandait s’il n’avait pas fait le voyage vers Pont-Aven un peu précocement.
La pluie ruisselait sur les flancs de la carriole brinquebalée par le mouvement saccadé des chevaux. Le cocher semblait s’amuser de ce qu’il faisait subir à ses clients. Attendait-il que la plus jeune des femmes lui demande de ralentir pour s’exécuter de bonne grâce ? Le regard qu’il lui avait lancé au moment de prendre place dans le réduit luisait d’un désir mal contenu. Il n’avait pas été payé en retour. Une colère rentrée expliquait peut-être le traitement qu’il infligeait à ses bêtes.
Arrivé à un petit pont de pierre séparant deux étangs naturels alimentés par la marée envahissant la ria très en amont, l’attelage s’engagea dans l’étroit passage alors qu’une charrette chargée de lourds branchages dépassant de tous côtés s’apprêtait à le franchir également. Les deux bœufs attelés s’arrêtèrent bien docilement et se désintéressèrent de la scène alors que leur conducteur interpellait le cocher de la malle-poste.
— Tu te crois tout permis comme toujours avec ta grosse guimbarde. Je travaille moi !
— Parce que je ne fais rien peut-être ?
— Tu te promènes, c’est quand même bien moins pénible !
— Pousse-toi sur le côté, j’ai un horaire à respecter !
— Tu es bien de bonne heure aujourd’hui. Dis plutôt que tu as l’espoir de rassasier une toute belle après la course !
— À notre prochaine rencontre, je te raconterai. Promis !
L’homme à pied piqua les bœufs pour les écarter du chemin et la berline reprit sa route. Elle commençait à retrouver son allure de croisière quand le cocher remarqua les signes insistants faits par un couple qui se tenait au bord de la route après la première déclivité. Il jura si fort que le rose revint aux joues des deux femmes qui avaient épuisé, pour le moment, les sujets à débattre.
— C’est pas de cette manière-là, dit-il, que je vais réussir à respecter mes horaires ! En v’là deux qui vont m’obliger à faire une halte supplémentaire !
Il tira sur les longues lanières de cuir courant sur le dos des chevaux et accompagna leur ralentissement imprévu par un « Oh » aussi sonore qu’interminable. C’est au pas qu’il fit continuer ses bêtes pour les faire stopper à la hauteur des deux jeunes gens empêtrés dans leurs bagages.
— Vous allez loin ? demanda le conducteur.
— Jusqu’à Nizon, répondit l’homme, on emménage dans une place moi et ma femme. On ne pensait pas attraper la malle du courrier à cette heure.
— Alors comme ça, vous êtes mariés ?
— Depuis la Noël seulement, expliqua la jeune femme d’un air coquin.
— Il a eu le temps de t’en faire voir ton bonhomme !
— Si je l’ai pris, c’est qu’il a de la qualité. Je peux monter à l’intérieur ?
— Il reste une place auprès de ces dames. Sur le banc des hommes, ce ne serait pas convenable. Toi, le jeune marié, viens donc t’asseoir ici près de moi. L’air vif te donnera des forces pour tes prochains ébats d’avant l’aube. Tu me raconteras ta nuit de noces. Moi, j’aime bien quand on épouse. Ah, ah ! Allez, en voiture !
L’attelage s’ébranla une fois de plus. La jeune femme un peu ronde qui venait de monter prestement salua ses compagnons de voyage. Gauguin laissa son regard la caresser un court instant. Elle apportait une touche de gaieté dans l’habitacle gagné par la torpeur de ce jour trop gris. Son teint hâlé de paysanne habituée aux travaux des champs lui rappelait les jolies métisses pleines d’une énergie à revendre qu’il avait rencontrées à la Martinique lors de son séjour en compagnie de son ami Charles Laval, peintre comme lui. Cette jeune femme aurait pu occuper une petite place en clin d’œil dans sa toile intitulée « Aux Mangos » que Théo lui avait achetée quatre cents francs. Il l’avait peinte là-bas sous l’œil humide de ces jeunes noires indolentes qui lui inspiraient tant de volupté.
Après une montée longue et sinueuse vers le bourg de Riec, les chevaux purent souffler quelques minutes sur la place de l’église. Le conducteur détacha un ballot enveloppé d’une toile épaisse maculée de taches de gras et il alla le déposer contre la devanture d’un petit commerce non loin du presbytère. Bien que le propriétaire le hélait pour qu’il accepte de venir boire un verre, il ne s’attarda pas. Il tenait à faire preuve de régularité comme s’il craignait une concurrence soudaine capable de le détrôner. Il faut dire qu’il assurait cette ligne depuis bien des années maintenant et qu’il en avait fait, en quelque sorte, son domaine réservé.
Dans la descente vers Kerlisquidic, les chevaux se sentirent pousser des ailes et le cocher se mit à chanter à tue-tête comme s’il rentrait d’une foire très fructueuse. Il se leva même de son siège pour agiter son long fouet et le faire tournoyer au-dessus de la tête du nouveau marié. Celui-ci évitait avec peine la lanière cinglante que l’autre semblait vouloir lui faire goûter. Plus il se recroquevillait sur le siège, plus le cocher, aux anges, s’en donnait à cœur-joie.
Le calme revint quand il fallut monter vers Kerlaouen. Une fois dépassée l’allée bordée d’arbres menant au manoir appartenant à monsieur Dubois-Guéhenneuc, ces dames remirent de l’ordre dans leur coiffure et défroissèrent le tissu de leur robe par de longs mouvements de la main grande ouverte. Dans quelques minutes, elles poseraient le pied sur la place de Pont-Aven et il n’était pas question de décevoir l’éventuel comité d’accueil.
* * *
En ce jour pluvieux et sombre, il n’y avait que deux enfants en guenilles devant l’Hôtel des Voyageurs. Un chat noir au regard apeuré s’approcha d’eux puis il fila prestement vers une encoignure où il s’effaça.
Les arbres plantés l’année passée devant l’établissement avaient bien des difficultés à croître. Imposés dans la discorde, ils n’étaient pourtant pas prêts de disparaître. Julia Guillou avait eu gain de cause et elle n’en resterait pas là. Elle ne manquait pas de projets pour développer ses activités.
C’est donc avec un sourire de circonstance qu’elle comptait accueillir les nouveaux arrivants encore secoués de cette folle descente par la rue de Toulifo, seul lien routier avec Quimperlé. Entendant le vacarme de l’attelage abordant le dernier virage, elle était sortie. Elle s’était arrêtée sur la dernière marche de l’entrée de son hôtel, laissant le temps à la malle-poste de s’immobiliser. Puis elle avait jeté un regard protecteur sur ses quatre platanes encore bien fragiles avant de s’avancer vers la berline dégoulinante de pluie.
Les deux enfants en vareuse élimée d’un gris sombre firent claquer leurs sabots de bois cerclés de fer comme pour remplacer une fanfare. Ils avaient bien envie d’accueillir les arrivants de la meilleure manière. Peut-être que ces messieurs et surtout ces dames allaient s’attendrir et faire ce geste attendu par tous les quêteurs du monde.
Julia Guillou les repoussa doucement sans vouloir les éloigner de mauvaise grâce. Elle n’oubliait certainement pas qu’elle avait été une employée avant de devenir propriétaire de l’hôtel en 1870. Et bien avant encore, elle ressemblait étrangement à ces gamins sans le sou.
Si elle voulait s’approcher de la portière qui s’ouvrait en chuintant, c’est qu’elle se faisait un devoir de façonner son rôle d’hôtesse. Il lui fallait attirer le client hésitant et le décider à prendre pension chez elle. Il pouvait avoir envie de séjourner à l’Hôtel du Lion d’Or qui jouxtait son annexe coûteusement édifiée depuis presque dix ans ou descendre à la Pension Gloanec pour vivre plutôt à l’économie.
Ses ambitions la taraudaient souvent. Elle rêvait d’agrandir encore sa capacité d’accueil, de faire davantage pour les peintres qui pouvaient déjà disposer de quatre ateliers d’artistes éclairés par de grandes verrières orientées au nord. Elle rêvait de s’étendre vers la mer, d’édifier un autre hôtel face à l’océan pour abriter la villégiature des familles fortunées. Elle espérait que le train, un jour, cracherait gaiement ses volutes blanches en serpentant entre les maisons après avoir déversé des flots de Parisiens avides d’air pur et de paysages enchanteurs. Elle serait là, prête à leur garantir le gîte et le couvert pendant de longues semaines.
Pour tout cela, il fallait construire pas à pas. Chaque client nouveau avait son importance. Il devenait unique et donc indispensable. En inspectant l’intérieur de la berline noire, elle était certaine de pouvoir le découvrir ce client-là. Ce n’était pas ces deux femmes qu’elle connaissait déjà ni cette bonne rondouillarde fraîchement marié à ce benêt qui trônait à côté du conducteur. Ce ne pouvait être non plus cet homme de taille moyenne au nez busqué et aux yeux gris-vert. Ses cheveux noirs tirant sur le roux encombraient son front comme un buisson ardent. L’aspect négligé, artiste, de sa personne ne semblait pas faire de lui un client suffisamment argenté pour payer régulièrement sa pension. Elle en hébergeait des peintres chaque année mais ils avaient meilleure allure que ce personnage au visage tourmenté. Non, c’était plutôt celui-là le client modèle, le jeune homme bien vêtu, un peu dandy, avec son chapeau melon vissé sur le haut de la tête.
Julia craignait pour son caraco noir qui finirait par être trempé à force d’absorber les fines gouttelettes du crachin breton. Le moment n’était pas plus favorable pour son chignon que le parapluie protégeait bien mal maintenant qu’il se mettait à pleuvoir vraiment. Le temps du sourire avait été fugace et elle avait rapidement retrouvé l’air austère qu’elle affichait le plus souvent. Elle ne pouvait rire et danser en cette morte saison propice à toutes les difficultés économiques. L’activité hôtelière était sujette aux modes et à l’engouement parisien qui, en devenant moins assidu, pouvait faire se profiler le spectre de la faillite.
Fort heureusement, Julia n’en était pas là mais elle restait vigilante pour assurer la croissance inexorable de son patrimoine. Une kyrielle de crédits mangeait allégrement sa trésorerie mais c’était bien à ce prix-là qu’elle deviendrait la reine de Pont-Aven.
— Poussez-vous sur le côté, m’selle Julia ! ordonna le cocher juché sur la galerie.
Il tenait à la main un volumineux sac de voyage en cuir fauve qu’il s’apprêtait à jeter sur le sol.
— Dis-donc toi, protesta l’hôtelière, tu me donnes des ordres maintenant ? Descends de ton perchoir et approche un peu que je t’apprenne comment j’ai l’habitude de traiter les rustres de ton espèce.
— Excusez-moi, m’selle Julia, je ne voulais pas vous commander. J’avais simplement peur de vous faire mal. Ce bagage est lourd comme un âne mort. Il vous aurait blessé, c’est sûr !
— Et tu aurais perdu le bon repas que je t’offre d’habitude !
— C’est vrai qu’il fait bon s’asseoir à votre table.
— Vous entendez, mesdames et messieurs ? Votre cocher aime ma cuisine. Il l’avoue sans se faire prier. Et s’il avait à se reposer, c’est chez moi qu’il pourrait le faire au mieux. N’est-ce pas la meilleure des réclames ? J’ai des chambres libres et des places confortables dans une salle à manger accueillante. Donnez-moi l’occasion de vous rendre le séjour agréable.