II. LE GYMNASE MORONVAL-3

1730 Words
Cette idée qui vint à Moronval l’égaya beaucoup ; mais il fut tiré de son hilarité silencieuse par le bruit d’une discussion très animée où les « beûh ! beûh ! » de Labassindre et la petite voix solennelle de madame Moronval se livraient à une joute terrible. Tout de suite, il devina ce dont il s’agissait, et s’empressa d’aller porter secours à sa femme, qui défendait héroïquement l’argent du trimestre contre les réclamations des professeurs auxquels il était dû un considérable arriéré. Évariste Moronval, avocat et littérateur, avait été amené de la Pointe-à-Pitre à Paris, en 1848, comme secrétaire d’un député de la Guadeloupe. C’était à cette époque un gaillard de vingt-cinq ans, plein d’ambition et d’appétit, ne manquant ni d’instruction ni d’intelligence. Sans fortune, il avait accepté cette position dépendante, pour se faire défrayer du voyage et pouvoir arriver jusqu’à ce terrible Paris, dont la flamme s’étend si loin par le monde qu’elle attire même les papillons des colonies. À peine débarqué, il lâcha son député, fit quelques connaissances, et se lança d’abord dans la politique parlante et gesticulante, espérant y retrouver ses succès d’outre-mer. Mais il avait compté sans la blague parisienne et ce maudit accent créole dont il ne put jamais se défaire, malgré tous ses efforts. La première fois qu’il parla en public, c’était dans je ne sais plus quel procès de presse, il eut une sortie violente contre tous ces miséabes quoniqueux qui deshonoaient la littéatu, et l’immense éclat de rire dont fut accueillie sa tirade, avertit le pauvre « Évaïste Moonval » de la difficulté qu’il aurait à se faire un nom comme avocat. Il se contenta donc d’écrire ; mais il s’aperçut bien vite qu’il n’est pas aussi facile d’être célèbre à Paris qu’à la Pointe-à-Pitre. Très orgueilleux, gâté par ses succès de clocher, v*****t à l’excès avec cela, il passa successivement par plusieurs journaux, mais ne put rester dans aucun. Alors commença pour lui cette terrible vie de vache enragée qui vous brise tout de suite ou vous bronze à jamais. Il fut un de ces dix mille pauvres hères, faméliques et fiers, qui se lèvent chaque matin à Paris, tout étourdis de faim et de rêves ambitieux, dévorent dans la rue par petites bouchées un pain d’un sou caché dans leur poche, noircissent leurs habits d’une plumée d’encre et blanchissent leurs cols de chemise avec de la craie de billard, n’ayant pour se réchauffer que les calorifères des églises et des bibliothèques. Il connut toutes les humiliations, toutes les misères, et le crédit coupé à la gargotte, et la clef du garni refusée à onze heures du soir, et la bougie trop courte pour les veilles, et les souliers qui prennent l’eau. Il fut un de ces professeurs de n’importe quoi, qui battent inutilement le pavé de Paris, fit des brochures humanitaires, des articles pour les encyclopédies à un demi-centime la ligne, une histoire du moyen-âge en deux volumes à vingt-cinq francs chaque volume, des précis, des manuels, des copies de pièces de théâtre pour des maisons spéciales. Répétiteur d’anglais dans des institutions, il fut renvoyé pour avoir battu les élèves par une vieille habitude de créole. Puis il postula pour entrer commis greffier à la Morgue, mais il échoua faute de protections, et aussi à cause d’un certain dossier politique. Enfin, après trois ans de cette horrible existence, quand il eut mangé un nombre incalculable de radis noirs et d’artichauts crus, quand il eut perdu ses illusions et ruiné son estomac, le hasard lui fit trouver une leçon d’anglais dans un pensionnat de jeunes filles tenu par trois sœurs, les demoiselles Decostère. Les deux aînées avaient passé la quarantaine, la troisième atteignait ses trente ans. Toute petite, sentimentale et pleine de prétention, l’inventeur de la méthode Decostère était menacée comme ses sœurs du célibat à vie, quand Moronval fit sa demande et fut accueilli. Une fois mariés, ils vécurent quelque temps encore dans la maison, où tous les deux se rendaient utiles en donnant des leçons. Mais Moronval avait gardé de sa misère des habitudes de flâne, de café, et toute une suite de bohèmes qui envahirent le paisible et honnête pensionnat. En outre, le mulâtre menait ses élèves comme il aurait conduit une exploitation de cannes à sucre. Les vieilles demoiselles Decostère, qui adoraient leur sœur, furent pourtant forcées d’éloigner le ménage en l’indemnisant d’une trentaine de mille francs. Que faire de cet argent ? Moronval eut d’abord envie de fonder un journal, une revue ; mais la peur de croquer son magot l’emporta chez lui sur la joie de s’imprimer tout vif. Avant tout, il lui fallait un moyen sûr de s’enrichir, et c’est en le cherchant qu’une idée de génie lui arriva un jour. Il savait qu’on envoie les enfants des pays les plus lointains faire leur éducation à Paris. Il en vient de la Perse, il en vient du Japon, de l’Indoustan, de la Guinée, confiés à des capitaines de navire ou à des commerçants qui leur servent de correspondants. Tout ce petit monde étant en général bien pourvu d’argent et assez novice sur la manière de l’employer, Moronval comprit qu’il y avait là une mine facile à exploiter. De plus, le système de madame Moronval-Decostère pouvait s’appliquer parfaitement à corriger toutes sortes d’accents étrangers, de prononciations défectueuses. Le mulâtre eut recours à quelques relations conservées dans les journaux des colonies pour faire insérer une réclame étonnante écrite en plusieurs langues, et reproduite dans les feuilles de Marseille et du Havre, entre les noms des navires en partance et les extraits du Bureau-Veritas. Dès la première année, le neveu de l’iman de Zanzibar et deux superbes noirs de la côte de Guinée débarquèrent à Batignolles dans le petit appartement de Moronval, désormais trop étroit pour son commerce. C’est alors qu’il se mit en quête d’un local suffisant, et que, pour concilier à la fois l’économie et les exigences de sa nouvelle position, il loua, dans cet affreux passage des Douze-Maisons, avantagé d’une si belle grille sur l’avenue Montaigne, les bâtiments abandonnés d’une photographie hippique, qui venait de faire faillite récemment, les chevaux s’étant toujours refusés à pénétrer dans ce cloaque. On pouvait reprocher au nouveau pensionnat l’abondance de ses vitrages ; mais ce n’était qu’en attendant, car les photographes avaient fait espérer à Moronval une prochaine expropriation pour une voie imaginaire dans ce quartier fendu de tous côtés déjà par tant d’avenues inachevées. Un boulevard devait passer par là, le projet était à l’étude ; et vous voyez d’ici le trouble que cette indemnité en perspective dut jeter dans l’installation des Moronval. Le dortoir serait humide, la salle de récréation s’élèverait en été à la température d’une serre chaude. Tout cela n’était rien. Il s’agissait seulement de signer un bail très long, de mettre à la porte une grande enseigne dorée, puis d’attendre. Depuis vingt ans, combien de Parisiens ont ruiné leurs facultés, leur fortune, leur vie, dans cette fièvre d’attente !… Elle s’empara furieusement de Moronval. L’éducation des élèves, leur bien-être, furent désormais le moindre de ses soucis. Aux réparations urgentes, il répondait : « Cela changera bientôt… » ou bien : « Nous n’en avons plus que pour deux mois… » Et c’étaient des projets fantastiques fondés sur la somme exorbitante de l’expropriation. Il devait continuer son affaire des « petits pays chauds » sur une plus vaste échelle, en faire une œuvre grandiose, civilisatrice et fructueuse. En attendant, il délaissait son gymnase, s’épuisait en courses inutiles, et demandait chaque fois à son retour : « Eh bien ?… est-on venu pour l’expopiation ?… » Rien. Jamais rien. Qu’est-ce qu’ils attendaient donc ? Bientôt il comprit qu’on l’avait dupé ; et dans cette nature emportée et faible de créole indolent, le découragement dégénéra vite en lâcheté. Les élèves ne furent même plus surveillés. Pourvu qu’ils fussent couchés de bonne heure, de façon à user le moins possible de bois et d’éclairage, on ne leur en demandait pas plus. Leur journée se partageait en des heures de classes, vagues, indéterminées, au caprice du directeur, et toutes sortes de commissions dont il chargeait les enfants pour son service personnel. Au début, les grands suivaient les cours d’un lycée. On en supprima la dépense, tout en la gardant sur les bulletins trimestriels. Est-ce que des professeurs particuliers ne remplaceraient pas avantageusement la routine universitaire ? Et Moronval appela autour de lui ses anciennes connaissances de café, un médecin sans diplôme, un poète sans éditeur, un chanteur sans engagement, des déclassés, des fruits secs, des ratés, tous enragés comme lui contre la société qui ne voulait pas de leurs talents. Avez-vous remarqué comme ces gens-là se cherchent dans Paris, comme ils s’attirent, comme ils se groupent, étayant les unes par les autres leurs plaintes, leurs exigences, leurs vanités oisives et stériles ? Pleins, en réalité, d’un mépris mutuel, ils se font une galerie complaisante, admirative, en dehors de laquelle il n’y a pour eux que le vide. Jugez ce que devaient être les leçons de pareils professeurs, leçons à peine payées, et dont la plus grande partie se passait en discussions autour d’un bock dans une fumée de pipes, si épaisse bientôt qu’on finissait par ne plus s’y voir, ne plus s’y entendre. On parlait haut pourtant, on s’arrachait les mots de la bouche, on épuisait jusqu’à l’absurde le peu d’idées qu’on avait, dans un vocabulaire particulier où l’art, la science, la littérature, détirés dans tous les sens, déformés, déchiquetés, s’en allaient en lambeaux comme des étoffes précieuses sous l’effort d’acides violents. Et les « petits pays chauds » que devenaient-ils au milieu de tout cela ? Seule, madame Moronval, qui avait gardé les bonnes traditions du pensionnat Decostère, prenait son rôle au sérieux ; mais les racommodages, la cuisine, le soin de ce grand établissement délabré, absorbaient une bonne part de son temps. Il fallait bien qu’au moins pour sortir les uniformes fussent en ordre, car les élèves étaient très fiers de leurs tuniques, toutes indistinctement chamarrées de galons jusqu’au coude. Au gymnase Moronval, comme dans certaines armées de l’Amérique du Sud, il n’y avait que des sergents, et c’était une bien légère compensation aux tristesses de l’exil, aux mauvais traitements du maître. C’est qu’il ne plaisantait pas, le mulâtre ! Dans les premiers jours du trimestre, quand sa caisse s’emplissait, on le voyait encore sourire ; mais le reste du temps, il se vengeait volontiers sur ces peaux noires, de ce qu’il avait de sang n***e dans les veines. Sa violence acheva ce que son indolence avait commencé. Bientôt quelques correspondants, des armateurs, des consuls, s’émurent de l’éducation perfectionnée du gymnase Moronval. On retira plusieurs enfants. De quinze qu’ils avaient été, les « petits pays chauds » ne restèrent plus que huit. « Nombre d’élèves limité, » disait le prospectus. Il n’y avait plus que cette phrase-là de vraie. Une sombre tristesse planait sur le grand établissement dégarni, on était même sous la menace d’une saisie, quand tout à coup le petit Jack arriva, conduit par Constant. Certes, ce n’était pas la fortune, ce trimestre payé d’avance ; mais Moronval avait compris tout l’avantage qu’on pouvait tirer de la situation de ce nouvel élève, et de cette mère bizarre qu’il devinait déjà sans la connaître. Aussi ce jour-là fut une courte trêve dans les rigueurs et les colères du mulâtre. Il y eut en l’honneur du nouveau un grand dîner où tous les professeurs assistèrent, et les « petits pays chauds » eurent une goutte de vin, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps.
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