III. GRANDEUR ET DÉCADENCE DU PETIT ROI MADOU-GHÉZO-1

2086 Words
III. GRANDEUR ET DÉCADENCE DU PETIT ROI MADOU-GHÉZO Si le gymnase Moronval existe encore, ce que je me plais à croire, je signale à la commission de salubrité le dortoir de cette respectable usine comme l’endroit le plus malsain, le plus extravagant, le plus humide, où l’on ait jamais fait coucher des enfants. Figurez-vous un long bâtiment tout en rez-de-chaussée, sans fenêtre, éclairé seulement d’en haut par un vitrage au plafond et parfumé d’une odeur indélébile de collodion et d’éther, car il avait servi autrefois aux préparations photographiques. La chose était située dans un de ces fonds de jardin parisien où se dressent de grands murs sombres, muets, couverts de lierre, dont l’ombre répand une m********e partout où elle traîne. Le dortoir s’appuyait, à l’envers d’un superbe hôtel, contre une écurie remplie à toute heure des coups de pieds des chevaux et du bruit d’une pompe, sans cesse jaillissante, ce qui complétait bien l’aspect détrempé de cette boîte à rhumatismes, entourée, à mi-hauteur de ses murailles, d’une sinistre b***e verte comme d’une ligne de flottaison. D’un bout de l’année à l’autre, c’était toujours humide, avec cette différence que, selon les saisons, l’humidité était ou très froide ou très chaude. L’été, cette boîte sans air, surchauffée par son vitrage, évaporant au frais de la nuit toute sa chaleur du jour, s’emplissait de buée comme un cabinet de bain, transpirait de toutes ses pierres lézardées. En outre, une foule de bestioles entretenues par le voisinage du vieux lierre, attirées par la clarté du verre, s’introduisaient à travers les moindres fissures, voletaient ou couraient au plafond avec des susurrements, des crépitements, puis lourdement se laissaient choir sur les lits, tentées par la blancheur des draps. L’humidité d’hiver valait encore mieux. Le froid tombait du ciel avec des scintillements d’étoiles, montait de la terre par les fentes des cloisons et la minceur du plancher ; mais on pouvait se blottir dans ses couvertures, ramener ses genoux jusqu’au menton et se réchauffer au bout d’une couple d’heures. L’œil paternel de Moronval avait compris tout de suite la destination à donner à cette espèce de hangar inutile, isolé parmi un tas de balayures, et recouvert de cette teinte noirâtre dont les averses mêlées aux fumées de Paris imprègnent vite les bâtiments abandonnés. – Ici le dortoir ! avait dit le mulâtre sans hésiter. – Ce sera peut-être un peu humide… hasarda doucement M me Moronval. Il ricana : – Nos petits pays chauds seront au frais… Raisonnablement il y avait de la place pour dix lits ; on en installa une vingtaine, avec un lavabo au fond, un méchant tapis sous la porte, et ce fut le dôtoi, comme il disait. Pourquoi pas, après tout ? Un dortoir est un endroit où l’on dort. Eh bien ! les enfants y dormaient malgré la chaleur, le froid, le manque d’air, les bêtes, le bruit de la pompe, et les furieux coups de pied des chevaux. Ils attrapaient des rhumatismes, des ophthalmies, des bronchites ; mais ils dormaient les poings fermés, paisibles, souriants, soupirants, saisis par ce bon engourdissement du sommeil qui suit le jeu, l’exercice et les jours sans souci. Ô sainte enfance ! … La première nuit, par exemple, Jack ne put fermer l’œil. Jamais il n’avait couché dans une maison étrangère ; et le dépaysement était grand de sa petite chambre, éclairée d’une veilleuse, remplie de ses jouets favoris, avec l’obscurité, la bizarrerie de l’endroit où il se trouvait. Sitôt les élèves couchés, le domestique noir avait emporté la lampe, et depuis lors Jack était resté éveillé. À la lueur blafarde qui tombait du vitrage chargé de neige, il regardait ces lits de fer rangés pied contre pied dans toute la longueur de la salle, le plupart inoccupés, tout plats, leurs couvertures enroulées sur un bout ; sept ou huit seulement remplis, bombés par les mouvements des dormeurs et s’animant d’un souffle, d’un ronflement, d’une toux creuse, étouffée sous les draps. Le nouveau avait la meilleure place, un peu à l’abri du vent de la porte et du train de l’écurie. Il n’avait pas chaud tout de même, et le froid, joint à l’imprévu de la vie où il entrait, lui tenait les yeux ouverts. Bercé par le vague de la longue veille, il revoyait toute sa journée en masse, illuminée de détails très précis, comme il arrive souvent dans le rêve où la pensée, traversée de grandes lacunes, se rattache toujours à elle-même par des fils brillants imprégnés de souvenirs. Ainsi, la cravate blanche de Moronval, sa silhouette de grande sauterelle, où les coudes serrés au corps ressortaient derrière le dos comme des pattes, les lunettes énormément bombées du docteur Hirsch, son paletot étoilé de taches, étaient présents à l’esprit de l’enfant, et surtout, oh ! surtout, le regard hautain, glacial, ironique et bleu de « l’ennemi. » L’effroi de cette dernière pensée était tel, qu’involontairement il songeait tout de suite après à sa mère comme à un défenseur… Que faisait-elle en ce moment ? Onze heures sonnaient à toutes sortes d’horloges lointaines. Sans doute, elle était au bal, au théâtre. Elle allait rentrer bientôt emmitouflée dans ses fourrures et la dentelle de sa capeline. Quand elle revenait ainsi, quelque avancée que fût l’heure, elle ouvrait la porte de Jack, s’approchait de son lit : « Tu dors, Jack ? » Même dans le sommeil, il la sentait près de lui, souriait, tendait son front, et de ses yeux mi-clos entrevoyait les splendeurs de sa parure. Il lui en restait une vision radieuse, embaumée, comme si une fée était descendue vers lui dans un nuage à l’iris. Et maintenant… Pourtant, parmi les tristesses de sa journée, il se glissait quelques joies d’amour-propre, les galons, le képi, et le bonheur d’avoir caché ses longues jambes sous un uniforme bleu passementé de rouge. Le costume était un peu long, mais on devait le retoucher. M me Moronval avait même marqué les plis à faire, avec des épingles. Puis il avait joué, fait connaissance avec ses camarades, bizarres, mais bons enfants malgré la férocité de leurs allures. On s’était battu à coups de boules de neige dans l’air vif et froid du jardin, et ç’avait été là un amusement nouveau, plein de charme, pour un enfant élevé dans le boudoir tiède d’une jolie femme. Seulement, une chose intriguait Jack. Il aurait voulu voir Son Altesse Royale. Où était-il ce petit roi de Dahomey dont M. Moronval parlait si éloquemment ? En vacances ? À l’infirmerie ?… Ah ! s’il avait pu le connaître ; causer avec lui, devenir son ami ! Il s’était fait dire le nom des huit petits « pays chauds. » Pas le moindre prince ne se trouvait parmi eux. Enfin, il se décida à demander au grand Saïd : – Est-ce que Son Altesse Royale n’est pas à la pension ? Là-dessus, le jeune homme à la peau trop courte l’avait regardé avec des yeux étonnés, si largement ouverts qu’il lui était resté un peu de peau pour pouvoir fermer la bouche un moment. Il en avait aussitôt profité, et la question de Jack était demeurée sans réponse. L’enfant y pensait encore en s’agitant dans son lit, en écoutant la musique ; car, par bouffées, des sons d’orgue venaient de la maison, joints au « creux » de celui qu’on appelait Labassindre. Le tout se mêlait agréablement au bruit de la pompe encore en mouvement, et à ces détentes, ces ruades dont les chevaux du voisin ébranlaient le mur. Enfin le calme se fit. On dormait dans le dortoir comme dans l’écurie, et les convives de Moronval, refermant la grille du passage, s’éloignaient dans le bruit roulant et lointain de l’avenue, quand la porte du dortoir s’ouvrit, ouatée par un bourrelet de neige. Le petit domestique noir entra, un falot à la main. Il se secoua vivement, comique sous les peluches blanches qui accentuaient sa noirceur, et s’avança dans l’entre-deux des lits, le dos courbé, la tête dans les épaules, rétréci, grelottant. Jack regardait cette silhouette falote dont l’ombre s’allongeait de profil sur le mur, exagérée et grotesque, mettant en relief tous les défauts de cette tête simiesque, la bouche en avant, les oreilles énormes, détachées, le crâne en boule, laineux et trop saillant. Le négrillon attacha sa lanterne au fond du dortoir, qui se trouva éclairé alors comme l’entrepont d’un navire. Puis, il resta là, debout, ses grosses mains gourdes d’engelures et sa face terreuse tendues vers la chaleur, vers la lumière, avec une expression si bonne, enfantine et confiante, que Jack se prit aussitôt à l’aimer. Tout en se chauffant, le négrillon regardait de temps en temps le vitrage : – Que de nige !… Que de nige !… disait-il en frissonnant. Cette façon de prononcer le mot de neige, l’accent de cette voix douce, mal assurée dans une langue étrangère pour elle, toucha le petit Jack qui eut un regard de pitié vive et de curiosité. Le n***e s’en aperçut et, tout bas : « Tiens ! le nouveau… Pourquoi toi dors pas, moucié ? – Je ne peux pas, dit Jack en soupirant. – C’est bon soupirer quand on a chagrin, fit le négrillon, et il ajouta d’un ton sentencieux : – Si pauvre monde avait pas soupir, pauvre monde étouffer bien sûr. En parlant, il étalait une couverture sur le lit voisin de celui de Jack. – C’est là que vous couchez ?… demanda celui-ci, très étonné qu’un domestique occupât le dortoir des élèves… Mais il n’y a pas de draps ? – C’est pas bon pour moi, les draps… Moi la peau trop noire… Le n***e fit cette réponse en riant doucement, et il se préparait à se glisser dans son lit, à demi vêtu pour avoir moins froid, quand tout à coup il s’arrêta, prit sur sa poitrine une cassolette en ivoire sculpté, et se mit à l’embrasser dévotement. – Oh ! la drôle de médaille ! dit Jack. – Pas médaille, fit le n***e. C’est mon grigri. Mais Jack ne savait pas ce que c’était qu’un « gri-gri, » et l’autre lui expliqua qu’on appelait ainsi une amulette, quelque chose pour porter bonheur. Sa tante Kérika lui avait fait ce cadeau avant son départ du pays, sa tante qui l’avait élevé et qu’il espérait bien aller rejoindre un jour prochain. – Comme moi, maman, fit le petit Barancy. Et il y eut un moment de silence, chacun des enfants pensant à sa Kérika. Jack reprit au bout d’un instant : – Est-ce que c’est beau, votre pays ?… Est-ce que c’est loin ?… Comment l’appelez-vous ? – Dahomey, répondit le n***e. Le petit Jack se dressa sur son lit : – Oh ! mais alors… mais alors vous le connaissez !… Vous êtes peut-être venu en France avec lui ? – Qui ? – Son Altesse Royale… vous savez bien… le petit roi de Dahomey. – C’est moi, dit le n***e simplement… L’autre le regardait avec stupéfaction… Un roi ! ce domestique qu’il avait vu toute la journée dans sa défroque de laine rouge, courir la maison, un balai ou un seau à la main, qu’il avait vu servir à table, rincer les verres ! Le négrillon parlait pourtant sérieusement. Son visage avait pris une grande expression de tristesse, et ses yeux fixes semblaient regarder loin, bien loin, vers le passé ou quelque patrie perdue. Était-ce l’absence du gilet rouge ou la magie de ce mot de roi, mais Jack trouvait au n***e assis au bord de son lit, le cou nu, la chemise entr’ouverte sur sa poitrine sombre où brillait l’amulette d’ivoire, un prestige, une dignité nouvelle. – Comment ça se fait-il ?… demanda-t-il timidement, en résumant dans cette question tous les étonnements de sa journée. – Ça se fait… ça se fait… dit le n***e. Tout à coup, il s’élança pour souffler la lanterne. – Pas content, moucié Moronval, quand Mâdou laisser lumière… Puis il rapprocha sa couchette de celle de Jack. – Toi pas sommeil, lui dit-il. Moi jamais sommeil quand parler Dahomey… Écoute. Et dans l’ombre, où ses yeux blancs luisaient, le petit n***e commença sa lugubre histoire… Il s’appelait Mâdou, du nom de son père, l’illustre guerrier Rack-Mâdou Ghézô, un des plus puissants souverains des pays de l’or et de l’ivoire, à qui la France, la Hollande, l’Angleterre, envoyaient des présents, là-bas, de l’autre côté de la mer. Son père avait de gros canons, des milliers de soldats munis de fusils et de flèches, des troupeaux d’éléphants dressés pour la guerre, des musiciens, des prêtres, des danseuses, quatre régiments d’amazones, et deux cents femmes pour lui tout seul. Son palais était immense, orné de fers de lance, de broderies en coquillages et de têtes coupées qu’on accrochait à la façade après la bataille ou les sacrifices. Mâdou avait été élevé dans ce palais, où le soleil entrait de tous côtés, chauffant les dalles et les nattes étendues. Sa tante Kérika, générale en chef des amazones, prenait soin de lui et, tout petit, l’emportait avec elle dans ses expéditions. Qu’elle était belle, Kérika, grande et forte comme un homme, en tunique bleue, les jambes et les bras nus chargés de colliers de verroteries, son arc au dos, des queues de cheval flottant et ondulant à sa ceinture, et, sur la tête, dans la laine de ses cheveux, deux petites cornes d’antilope se rejoignant en croissant de lune, comme si les guerrières noires avaient gardé la tradition de Diane, la blanche chasseresse ! Et quel coup d’œil, quelle sûreté de main pour arracher une défense d’ivoire ou pour abattre une tête d’Achanti, d’un seul coup ! Mais si Kérika avait des moments terribles, elle était toujours bien douce pour son petit Mâdou, lui donnait des colliers d’ambre et de corail, des pagnes de soie brodés d’or, beaucoup de coquillages qui sont la monnaie de ce pays-là. Même elle lui avait fait présent d’une petite carabine en bronze doré qui lui venait de la reine d’Angleterre, et qu’elle trouvait trop légère pour elle. Mâdou s’en servait, quand il l’accompagnait aux grandes chasses, dans les immenses forêts entrelacées de lianes.
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