IIIREMARQUABLEMENT INTELLIGENT et d’une culture raffinée, Adalbert Courteheuse, n’avait pas été, c’est le moins qu’on puisse dire, gâté par la nature. Chauve, un œil exorbité, il était affublé d’un vilain goitre, et sa jambe gauche, plus courte que l’autre, le contraignait à boitiller. Il ne devait qu’à sa proche parenté avec le duc de Normandie l’opportunité de disposer d’une jolie maison à l’orée du Clos-aux-Juifs et de jouir d’une rente annuelle de deux mille livres, en or et en monnaie blanche, qui lui permettait d’entretenir une petite garde personnelle d’une dizaine d’hommes, constituée pour l’essentiel d’anciens brigands. Ses parents étaient morts jeunes. Il vivait seul dans sa maison, entouré de ses sbires qu’il utilisait, à l’occasion, comme personnel de service. Il venait d’avoir vingt ans et consacrait la plus grande partie de ses journées à lire dans la belle bibliothèque que son père lui avait léguée de son vivant. Lire, encore lire, toujours lire. Il ne savait faire que cela. Ou alors, quand il sentait monter en lui cette haine profonde qu’il avait de la société, de Rodom et de toute la Normandie, il organisait, en compagnie de deux ou trois de ses gardes, une équipée bruyante en direction de la Taverne du Coq à l’autre bout de la ville. La beuverie durait des heures, les vociférations d’Adalbert et de ses compagnons retentissaient alentour, effrayant la population besogneuse et tranquille.
Adalbert avait un secret qu’il avait gardé enfoui au fond lui pendant plus d’un an avant de le confier à ses acolytes. Il aimait. Oui, lui, le gnome repoussant, à l’œil torve et à la jambe folle, éprouvait une passion sans bornes pour une jeune Juive qu’il avait vue passer un jour sous ses fenêtres et dont il ne pouvait plus, depuis, chasser l’image. Une jolie jeune fille dont il guettait les sorties et sur laquelle, au fil des mois et grâce aux émissaires qu’il avait discrètement placés aux quatre coins du quartier, il savait tout ou presque. Une jeune fille prénommée Rachel, de la famille Lévita.
« Je la veux, je la veux, elle sera à moi ! », marmonnait-il tout au long des jours. Les choses, pour son malheur, s’étaient compliquées depuis quelques semaines. On lui avait rapporté qu’on avait vu Rachel en compagnie d’un homme, un certain Haïm, étudiant à l’école rabbinique dirigée depuis peu par Maître Qalonymos. Bien qu’on lui ait précisé que Haïm et Rachel, dans leurs promenades discrètes, semblaient vouloir respecter entre eux une certaine distance tout en conversant, Adalbert, dès lors, était entré dans une rage folle. « Je le tuerai, je les tuerai tous les deux ! Mort aux Juifs ! Elle est à moi ! ». Il ruminait sans cesse, échafaudant les plans les plus extravagants pour parvenir à ses fins. Mais hier, la nouvelle que lui avait apportée Henri, son séide le plus fidèle, l’avait ébranlé, décuplant sa haine.
– Maître, on les a vus hier, tard dans la soirée, au cimetière des Juifs.
– Et ?
– Pardon, Maître, mais vous devez savoir. Ils se tenaient par la main.
– Et ?
– On les a vus s’embrasser…
– Les as-tu vus de tes propres yeux ?
– Non, Maître, mais je le sais de source sûre. Vous devriez cesser de penser à cette Juive.
Adalbert, malgré sa jambe estropiée, se leva d’un bond. Il écumait. Un filet de salive jaunâtre s’était formé à la commissure de ses lèvres. Il se saisit d’un bel ouvrage à la reliure délicate et le balança en direction d’Henri qui s’écarta de justesse. Des feuillets arrachés voletèrent avant de venir mourir sur un tapis.
– C’est inadmissible ! Elle est à moi ! À moi, vous entendez, à moi seul. Je ne les laisserai pas faire !