CHAPITRE 1-Le Retour
Lyra Bennett ne regardait jamais derrière elle.
C'était une règle qu'elle s'était imposée cinq ans plus tôt, la nuit où elle avait fui Ashford sous la pluie, les pieds nus sur l'asphalte mouillé et le cœur fracassé en mille morceaux. Une règle simple, absolue, gravée dans ses os comme une cicatrice : ne jamais regarder en arrière. Ne jamais regretter. Ne jamais retourner.
Et pourtant, ce soir-là, la route qui s'étirait devant elle menait directement vers tout ce qu'elle avait passé cinq ans à fuir.
Ashford.
Elle reconnut la ville avant même d'en voir les premières lumières. L'odeur, d'abord — pin, terre humide, et quelque chose d'électrique sous la surface, comme si l'air lui-même portait la mémoire de ce qui l'habitait. Puis les panneaux indicateurs, avec leurs lettres blanches sur fond vert qui lui serrèrent la gorge comme une main familière. Enfin les lampadaires, ces mêmes lampadaires aux abat-jours rouillés qui projetaient des halos dorés sur les rues pavées, exactement comme dans ses souvenirs.
Exactement comme dans ses cauchemars.
Lyra resserra les deux mains sur le volant de sa vieille Honda et souffla lentement. Une fois. Deux fois. La technique de son ancienne thérapeute — celle qu'elle avait vue pendant trois mois à Portland avant de décider qu'elle allait parfaitement bien, merci, et qu'elle n'avait besoin de personne.
"Tu peux faire ça," murmura-t-elle pour elle-même, les yeux fixés sur la route. "C'est juste pour les funérailles. Trois jours maximum. Et tu repars."
Sa tante Meredith était morte d'une crise cardiaque le mardi matin, sans prévenir, sans laisser le temps à Lyra de se préparer à quoi que ce soit. Meredith qui lui avait appris à faire des crêpes à sept ans. Meredith qui l'avait hébergée après la mort de sa mère sans poser de questions. Meredith qui était la seule famille qui lui restait dans ce monde, et qui avait eu la cruauté — involontaire, elle s'en voulait immédiatement d'avoir eu cette pensée — de mourir ici, à Ashford, là où Lyra ne pouvait pas ne pas venir.
Elle n'avait pas eu le choix.
C'est ce qu'elle se disait.
✦ ✦ ✦
Le motel en bordure de ville s'appelait Le Repos du Chasseur, une ironie que Lyra nota mentalement et préféra ne pas approfondir. Deux étoiles, facade en bois peint beige, néon orange qui clignotait dans la nuit froide d'octobre. Exactement le genre d'endroit où personne ne poserait de questions.
Elle prit la chambre numéro 12 en payant en espèces. La réceptionniste — une femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux teints en bordeaux, avec un roman de gare posé à l'envers sur le comptoir — ne leva pas les yeux de son livre. Parfait.
La chambre sentait le désinfectant et quelque chose qui essayait vaguement d'être de la lavande. Un lit queen size avec un couvre-lit à fleurs, une table de nuit bancale, une télévision accrochée au mur. Lyra posa son sac, vérifia la serrure de la porte deux fois, tira le rideau épais sur la fenêtre, et s'allongea sur le lit sans se déshabiller.
Elle fixa le plafond.
Le plafond ne lui rendit pas la pareille, mais elle le regardait quand même, comme si les lézardes du crépi pouvaient lui livrer une réponse à une question qu'elle n'arrivait même pas à formuler clairement.
Elle était à quarante minutes du territoire Blackwood.
Quarante minutes de lui.
Le prénom surgit sans prévenir dans ses pensées, comme il avait toujours su le faire — Kael — et avec lui, cette sensation que Lyra avait appris à haïr et à reconnaître en même temps. Quelque chose dans sa poitrine, juste sous le sternum, qui se resserrait et s'étirait à la fois, comme un élastique qu'on tend trop fort depuis trop longtemps. Le lien. La marque invisible de la destinée que son loup portait depuis la nuit de ses dix-huit ans, quand tout avait basculé.
Son loup, justement, n'était pas content de rester allongé à regarder le plafond.
Il tournait en rond dans sa poitrine comme un animal en cage depuis qu'elle avait passé la frontière du comté. Agité. Anxieux. Et quelque chose d'autre que Lyra refusait catégoriquement de nommer.
"Il ne sait pas que tu es là," se dit-elle à voix basse. "Il ne peut pas savoir. Tu es entrée par la route du nord, tu as pris une voiture que tu as achetée sous un autre nom, tu as—"
Son téléphone vibra.
Une fois. Deux fois.
Elle se redressa d'un seul mouvement, les muscles tendus par réflexe. Numéro inconnu. Pas de préfixe enregistré dans ses contacts. Un numéro local — préfixe de la région d'Ashford.
Elle laissa sonner.
Il rappela aussitôt.
Lyra décrocha, parce qu'elle n'était pas du genre à fuir les choses — elle le savait, même si elle avait passé cinq ans à faire exactement ça — et parce qu'une petite voix quelque part au fond de sa poitrine lui soufflait que, quelle que soit la personne au bout du fil, elle allait avoir besoin de savoir.
"Lyra."
Un seul mot.
Deux syllabes.
Et pourtant, le monde entier s'effondra sous ses pieds.
✦ ✦ ✦
Elle connaissait cette voix. Elle l'avait entendue dans ses rêves pendant cinq ans — parfois comme un réconfort, parfois comme une menace, souvent les deux en même temps. Une voix grave, calme, avec cette façon particulière de poser les mots comme s'ils avaient du poids. Comme s'il n'avait jamais besoin de hausser le ton pour que les choses se fassent.
Kael Blackwood.
"Comment tu as eu ce numéro," dit-elle. Ce n'était pas une question. Sa voix ne tremblait pas. Elle en était presque fière.
Un silence bref. Calculé. Elle connaissait ça aussi — ses silences. La façon dont il les utilisait comme d'autres utilisaient les mots.
"J'ai eu ce que je voulais avoir," dit-il simplement. "Je sais que tu es à Ashford ce soir, Lyra. Je sais que tu as pris la chambre numéro 12 du Repos du Chasseur. Je sais que tu as payé en espèces."
Elle se leva d'un seul mouvement et traversa la chambre en trois enjambées. Ses doigts se refermèrent sur le tissu du rideau. Elle l'écarta de deux centimètres, juste assez pour regarder dehors.
La rue était déserte. Les lampadaires, silencieux. Un chat traversa le parking et disparut dans l'ombre.
Rien.
Personne.
"Qu'est-ce que tu veux ?" Sa voix était froide, maintenant. Professionnelle. La voix qu'elle utilisait au travail, quand elle avait besoin de garder le contrôle d'une situation.
Un autre silence. Plus long, cette fois. Et quand il parla à nouveau, sa voix avait changé de texture — plus grave, plus douce, avec quelque chose qui ressemblait presque à de la chaleur, et qui était précisément pour ça la chose la plus dangereuse qu'elle pouvait entendre en ce moment.
"Que tu n'essaies pas de fuir cette fois."
Pause.
"Parce que si tu essaies, je te retrouverai de toute façon. Et je pense que tu le sais. Tu l'as toujours su."
La ligne se coupa.
Pas raccroché — coupé, net, comme si la conversation était terminée du seul fait qu'il l'avait décidé. Comme si la question de savoir si elle avait quelque chose à ajouter ne s'était même pas posée.
Lyra resta immobile, le téléphone dans la main, le cœur battant à une vitesse qu'elle s'interdit de mesurer.
Son loup, lui, avait arrêté de tourner en rond. Il s'était assis au fond de sa poitrine, les oreilles dressées, et il attendait. Calme, maintenant. Soulagé, même — et c'était exactement ça le problème.
Elle posa le téléphone sur la table de nuit et retourna vers la fenêtre.
C'était une erreur, elle le comprit trop tard.
Parce que dans l'obscurité qui s'étendait au-delà du parking, à l'orée de la forêt qui commençait là où les lumières de la ville s'arrêtaient, quelque chose bougea entre les arbres. Un mouvement fluide, naturel, presque trop lent pour être repéré par des yeux humains.
Mais Lyra n'avait pas tout à fait des yeux humains.
Elle les vit. Deux yeux dorés, brillants dans le noir comme des braises, qui la regardaient depuis les bois avec une patience absolue.
Puis ils disparurent — et elle comprit, avec une certitude glacée qui n'avait rien de métaphorique, que Kael Blackwood n'avait pas attendu cinq ans pour lui laisser une chance de partir.
Il avait attendu cinq ans pour être certain qu'elle ne le voudrait plus.