Durant l’absence de Devon, la vie me paraît plus douce. Chaque jour, mes blessures guérissent davantage par les bons soins et les bons repas que préparent Maria, qui comme le lui a demandé Devon, est venue m’apporter des portants entiers de vêtements chargés de housses, de boîtes à chaussures et d’accessoires qu’elle a rangés dans le dressing.
La première fois où j’ose m’aventurer hors de ma chambre, je constate que le domaine est bien vivant. Dans la maison déambulent des hommes armés qui me toisent sur leur passage, des femmes de ménages et à l’extérieur de nombreux lads et palefreniers s’occupent des écuries et des chevaux. J’ai en effet commis une erreur de débutante en m’imaginant que les lieux n’étaient peut-être pas gardés.
Le ranch est proprement gigantesque, il couvre plusieurs kilomètres composés de nombreux bâtiments, dont certains abritent probablement les logements des employés. J’ai le temps d’en visiter et d’en mémoriser chaque recoin, je me familiarise avec les visages que je croise de manière récurrente. J’observe souvent les cavaliers dans la carrière assise sur un rondin de bois et profite simplement de la chaleur du soleil sur mon visage.
Je prends dorénavant mes repas dans la cuisine, toujours seule. Mis à part Maria, qui se montre d’une bienveillance naturelle, le personnel semble se contenter d’ignorer mon existence.
Alors que je flâne le long des boxes ce matin, flattant l’encolure des chevaux sur mon passage, je m’arrête à proximité d’un jeune palefrenier occupé à balayer vigoureusement le sol. Il semble plus jeune que moi et lorsqu’il m’aperçoit il a l'air embarrassé, regardant le sol et balayant fébrilement.
- Bonjour, lui dis-je d’une voix douce.
- Holà Señora, répond le jeune homme avec un accent espagnol sans lever les yeux.
- Tu travailles ici depuis longtemps ? Demandé-je sur le ton de la conversation.
- Si.
- Tu habites ici aussi ?
- Non, Mademoiselle.
- Oh, d’accord.
Je fais mine de chasser la poussière du pied, silencieuse alors qu’il continue sa tâche.
- Tu aimes les chevaux ? M’interroge-t-il dans un anglais approximatif.
Je lui fais un petit sourire charmeur, je sais que ce n’est pas bien de profiter de sa naïveté.
- Oui, mais je n’en avais pas vu depuis très longtemps, lui confié-je, et toi ?
- J’aime travailler ici, bon salaire, assure-t-il en souriant.
- C’est un peu loin de tout non ?
- Oh non, la ville est à vingt-cinq miles, dit-il avec enthousiasme.
Mon cœur fait des loopings dans ma poitrine, seulement vingt- cinq miles ?! Tout n’est peut-être pas perdu.
- Comment tu t’appelles ? Questionné-je pour tenter de contenir mon excitation.
- Joshua, Mademoiselle.
- Tu viens travailler en voiture ? Continué-je en prenant un air innocent.
Il acquiesce et je saisis ma chance.
- Joshua, dis-je en faisant semblant de chercher mes mots, il faut que tu m’aides à partir d’ici…
Il se raidit instantanément en faisant marche arrière.
- Impossible Mademoiselle, ils me puniront, le patron me fait confiance.
- Personne n’en saura jamais rien je te le jure, l’imploré-je d’une petite voix, s’il te plaît, aide-moi…
Il semble horrifié et attristé et j’essaye de faire appel à toute son indulgence, il est jeune et probablement aisément influençable et alors que je supplie inlassablement, il acquiesce brièvement.
- Je vais essayer, soupire-t-il après de longues minutes de supplications.
- Quand pars-tu ? Demandé-je précipitamment.
- Monsieur rentre aujourd’hui, il a demandé à tout le personnel de rester sur place ce soir parce qu’il doit faire des annonces.
- Il rentre aujourd’hui ?
Mon corps se raidit instantanément à cette nouvelle et ma bouche s’assèche, merci Joshua…
Je tourne rapidement les talons et pars en direction de ma chambre dont je referme la porte après mon entrée. Je sens la panique me monter à la gorge. Devon rentre aujourd’hui… Comment va-t-il se comporter cette fois ? Sera-t-il satisfait de son voyage et donc de bonne humeur ?
J’ignore à quoi cet homme peut bien ressembler lorsqu’il est de bonne humeur, je n’ai moi-même pas vraiment eu l’occasion d’en témoigner.
Je m’assieds au bord du lit tentant de reprendre ma respiration. Je fais une crise de panique. Cela ne m’est jamais arrivé sans raison, mais la frayeur qu’il déclenche dans mes entrailles n’est pas commune. Mes oreilles se mettent à bourdonner, je frémis d’horreur et mon cœur recommence à battre trop vite et trop fort.
J’essaye de me détendre en prenant un grand bain dans lequel j’ajoute mousse et sels, ma peau se fripe dans l’eau à mesure que les minutes s’écoulent. Puis je me prépare lentement, démêlant ma longue chevelure brune et lisse, j’enfile un pantalon serré et un débardeur par-dessus mes sous-vêtements, ainsi que des bottines noires.
Quand enfin je suis satisfaite en me regardant dans le reflet du miroir, alors que presque toutes les marques ne sont plus que de fines lignes rosées zébrant ma peau, je retourne dans la chambre et m’assieds dans l’un des fauteuils près de la cheminée éteinte.
J’attends nerveusement de longues heures sans oser sortir de ma chambre. Par moment, je suis prise d’une frénésie insupportable et ne peux m’empêcher de faire les cent pas dans la pièce comme un lion en cage, jusqu’à ce que l’attente ne devienne insoutenable et que je ne me décide à ressortir prendre l’air alors que j’ai l’impression d’étouffer.
Je marche le long de la carrière et m’assieds sur le rondin de bois, observant les cavaliers au loin, le regard perdu dans le vide alors que je prends de grandes inspirations dans l’espoir de contrôler la panique qui monte crescendo dans ma poitrine.
Une ombre se dessine petit à petit dans mon sillage et alors quand je vois qu’elle se fige à côté de moi, je tourne la tête machinalement pour en identifier le propriétaire. Mon cœur rate un battement dans ma poitrine quand je tombe sur Devon, posté derrière moi.
- Bonjour Adena, dit-il d’une voix très calme en avançant à ma hauteur.
- Bonjour.
Je réponds froidement en retournant à mon observation de la carrière.
- Nous devons discuter, peux-tu rentrer à l’intérieur ?
- Comme si j’avais le choix, pesté-je en me levant instantanément.
Je lui emboîte le pas jusqu’à la maison puis le suis dans les couloirs et escaliers qu’il me fait traverser avant d’ouvrir une porte donnant sur un grand bureau.
Il referme derrière moi et me fait signe de m'asseoir dans l’un des fauteuils faisant face à l’immense tablée trônant au centre de la pièce. Je m’exécute et le suis des yeux alors qu’il s’installe face à moi.
- J’ai passé les dernières semaines à décortiquer les affaires de ton père, dit-il en se redressant dans son siège, c’était un homme d'affaires extrêmement avisé. En plus de son trafic, il était propriétaire de nombreux biens immobiliers, hôtels, casino…
- Pourquoi tu me dis tout ça ? Le coupé-je ne supportant pas qu’il puisse évoquer mon père une fois de plus.
- J’y viens, répond-il sèchement avec un regard noir. Lorsqu’un grand criminel comme lui meurt, en principe c’est le château de carte, il y a du mouvement partout, les hommes s’affolent, les guerres de territoire font rage, mais là, rien. Le calme plat, les affaires tournent. Il s’est montré extrêmement prévoyant. Les généraux ont continué les affaires illégales et les affaires privées ont été transmises dans leur intégralité à son conseiller financier en Suisse.
- Je ne comprends toujours pas, réponds-je incrédule.
- L’argent Adena. Toute la succession a été effectuée et était déjà prête depuis très longtemps. Les banques Suisse sont d’une grande discrétion, mais après avoir obtenu la confirmation que tous les comptes étaient à ton nom, j’ai également appris que tu étais une jeune et très riche héritière.
- Et alors ? Questionné-je indifférente, en quoi l’argent peut bien intéresser quelqu’un comme toi ?
- Pas quelqu’un comme moi, quelqu’un comme toi. Désespérée et au pied du mur, donc très dangereuse. C’est pour ça que j’ai fait en sorte d’obtenir ceci, et ceci.
Il dépose deux documents sur le bureau devant moi et j’y jette un œil sans comprendre.
- Qu’est-ce que c’est ?
Je l’interroge en les parcourant attentivement, mais lorsque mon nom me saute aux yeux, j’attrape vivement l’une des pièces et la lis en entier en me figeant d’horreur.
- Qu’est-ce que tu as fait ?! M’exclamé-je éberluée.
- Je nous ai mariés, dit-il simplement, ce certificat de mariage est tout ce qu’il y a de plus authentique. Et ce document-là, est la tutelle que j’ai obtenue pour tes comptes.
- Comment tu as fait ça ?
Je m’affaisse dans le fauteuil, totalement sidérée.
- J’ai de très bons avocats et de gros moyens, il n’est pas difficile d’obtenir des licences de mariage au Texas, après quelques tours de passe-passe.
Je suis complètement perdue entre horreur, colère, sidération et confusion. Cet homme, Devon, a fabriqué un mariage de toutes pièces pour garder la mainmise sur moi. C’est complètement insensé, et irrationnel. Ce type déraille complètement.
- Pourquoi ? Questionné-je alors à voix basse.
- Connais-tu le français Gérard Davault ? Demande-t-il en ignorant ma question.
- Non, réponds-je instantanément trop perturbée par ce que j’ai sous les yeux pour penser à autre chose.
- Il y a un mois, l’ensemble de sa cargaison de cocaïne a été saisie au large de la Corse. Il avait géré les opérations avec ton père. Son fils unique est mort pendant la saisie.
Je le regarde sans vraiment le voir, sans savoir quoi dire, j’ai en effet connaissance de ces faits, du moins certains faits, puisque mon père m’avait brièvement parlé de la situation.
- Que sais-tu à ce sujet ? Interroge-t-il constatant que je semble perdue dans mes pensées.
- Peu de choses. Il m’en a parlé le soir de…
- De sa mort. Qu’a-t-il dit ?
- Je… Je ne sais plus, que ce Français exigeait réparation pour la cargaison c’est tout je crois.
- En effet, mais pas seulement. Gérard Davault a perdu son fils et il était au courant que tu existais.
- Je ne vois pas comment, je ne l’ai jamais rencontré personnellement.
- Quelqu’un le lui aura dit, il t’arrivait de suivre les affaires de ton père n’est-ce pas ?
- Oui, mais…
- Quelqu’un s’est rendu compte de quelque chose Adena.
- Je ne vois pas le rapport avec le mariage, reprends-je encore focalisée sur cette énorme nouvelle.
- C’est lui qui m’a payé pour tuer Jorge. Savais-tu que parmi toutes ses résidences, ton père choisissait celle de l’île pour conserver tous ses documents les plus sensibles ?
- Non, réponds-je alors mais en réalité la réponse est évidemment oui.
- J’aurais pu frapper n’importe où mais Davault m’a expressément demandé de le prendre sur cette île.
- Ce n’est peut-être qu’un hasard, feins-je parce que je ne compte rien partager de ce que je sais avec lui.
- Il n’y a jamais de hasard avec les gangsters, bébé. Surtout qu’il m’avait parlé de la potentielle trouvaille que je ferais sur place.
Le surnom qu’il me donne me hérisse le poil.
- Tu connaissais mon nom quand on s’est rencontrés.
- Oui, mais pas par lui.
- Par qui alors ?
- Je ne te donnerai pas cette information. Le fait est que j’étais curieux de savoir ce que j’allais trouver sur place et pour tout dire, je ne voyais pas vraiment en quoi ce serait un problème de t’embarquer et de lui dire que tu n’avais pas survécu.
- Et c’est ce que tu as fait.
- En effet, Gérard Davault est un homme intelligent, il sait que tu es en vie, il est suspicieux, et m’a pressé de questions à ton sujet.
- Pourquoi me dire cela ?
- Cet homme souhaite venger la mort de son fils, il a fait exécuter ton père sans pitié, et je pense que son objectif, c'était de mettre la main sur toi. J’ai profité qu’il ignore ton identité exacte et j’ai scellé le mariage pour faire disparaître ton nom de jeune fille. A présent et aux yeux de tous tu es ma femme, c’est tout.
- Donc je devrais te remercier de me sauver ? Ironisé-je.
- C’est moi que je couvre, même si j’ai la possibilité de le décimer, je ne souhaite pas déclencher d’hostilités inutiles.
- Tu pourrais aussi te débarrasser de moi définitivement, ton problème serait résolu.
- Ce n’est pas encore dans mes projets, répond-il, demain nous partons.
- Nous ?
- Oui, j’ai des affaires urgentes qui m’attendent au Brésil, nous irons sur mon île, c’est en partie pour cela aussi que j’avais besoin que tu sois ma femme, tu n’as pas la nationalité américaine et je ne peux pas te transporter dans une malle éternellement. Ce soir, je dîne avec mes généraux et mon service de sécurité, je t’attends dans le salon à vingt heures.
- Pardon ?! M’insurgé-je, dîner avec vous ?!
- Oui avec nous, confirme-t-il en me lançant un regard insistant, mets quelque chose de correct et pas besoin de préparer de bagages pour demain, des affaires seront directement déposées à la villa. Tu peux y aller maintenant.
Je retourne sans protester dans ma chambre aussi vite que mes jambes peuvent me le permettre et me jette sur le lit après avoir refermé la porte.
Je suis tourmentée par le monceau d’informations capitales et alarmantes que Devon m’a donné. La première étant un certificat de mariage à mon nom et au sien. À présent je m’appelle Adena Hayes et Devon, mon « mari », a la main mise sur tous les aspects de ma vie, il me traite comme un investissement commercial lui permettant de garder les millions de mon père sous sa coupe. Mais merde alors qui est ce type et pourquoi aurait-il besoin d'avoir la main sur mon argent ? J'ai eu un maigre aperçu de ses capacités militaires et nul doute qu'il ne manque pas de moyens.
Je ne vois plus d’espoir de m’en sortir même si les Ortega viennent finalement à mon aide, ce dont je doute un peu plus chaque jour, peut-être est-il déjà trop tard. Salvador Ortega est un homme complexe et un certificat de mariage dans la balance risque de faire basculer l’allégeance de mon oncle bien trop à cheval sur certains principes d’appartenance. Et combien de temps tiendrais-je en impliquant le pauvre Joshua dans une fuite improvisée ?
Je reste prostrée dans mon lit le reste de la journée et c’est avec une anxiété non dissimulée que j’ai enfilé une robe noire sans fioritures et des ballerines pour le dîner avant de me rendre à petit pas dans l’immense salon rempli d’hommes, mais aussi de quelques femmes à mon grand étonnement.
Il règne un brouhaha de conversations, bourdonnant comme à l'intérieur d’une ruche, il y a une bonne quinzaine de personnes regroupées dans l’immense salon de style texan, Devon n’est pas encore arrivé. Je m’adosse contre un mur à l’écart des autres et les observe avec attention.
Maria déambule entre les hommes, les poussant par moment de coups de hanches en riant pour se faire une place. L’atmosphère semble détendue et des rires rauques résonnent par intermittence dans la pièce.
- Rappelle-toi au Congo, quand James a pris une balle dans la jambe, il criait comme une fillette… Rit un homme grand portant un chapeau de cowboy et des santiags.
- Bill, tu ne devrais pas te moquer, parce que dans mon souvenir tu ne faisais pas le fier au Chili quand tu as failli te faire arracher un œil, le taquine Preston que je reconnais immédiatement.
Ils éclatent de grands rires gutturaux lorsque Devon fait son entrée dans la pièce.
- Messieurs, Mesdames, dit-il en levant un verre qu’il attrape au bar, Maria nous a préparé un festin !
Il fait signe aux uns et aux autres de se diriger vers l’immense salle à manger haute de plafond située derrière le salon. Alors que chacun s’assoit dans des raclements de chaises et des grognements de satisfaction, il s’avance vers moi et me tend une main impérieuse que je prends le cœur serré avant de me laisser guider vers la chaise à côté de la sienne tandis qu’il prend place en bout de table présidant l’assemblée.
- Bien, je ne suis pas sans vous rappeler que la mission en Polynésie a été un franc succès, dit-il en levant son verre encore une fois.
Des cris de joie retentissent tandis que certains tambourinent de leurs poings sur la table. Je bous de honte et de colère, incapable d’en supporter davantage je bondis brusquement de ma chaise pour m’en aller, mais Devon m’attrape le bras fermement me figeant dans mon élan.
- Assieds-toi Adena, ordonne-t-il d’un ton claquant comme un coup de fouet.
Son intervention jette un grand froid autour de la table, tout le monde nous observe tour à tour tandis que nous nous toisons l’un l’autre, avant que son regard me glace le sang et que je me rassoie lentement.
- Donc, reprend-il, comme vous le savez nous avons l’honneur d’avoir avec nous, la digne héritière de Jorge Ottovelli.
Des murmures de désapprobation montent, mais il n’y prête pas attention et moi non plus.
- Dorénavant, Adena est ma femme.
Des hommes se lèvent brusquement, la nouvelle semble les surprendre autant que moi, ils se cognent contre la table dans un entrechoquement bruyant de vaisselle.
- Tu as fait quoi Dev’ ?!
- J’ai fait en sorte qu’on soit marié pour qu’elle puisse voyager avec moi et avoir la main sur l’ensemble de ses actifs.
- p****n, tu n’y vas pas par quatre chemins, s’exclame le dénommé Bill en se rasseyant, il nous reste plus qu’à trinquer alors Patron !
- Tu es taré mon gars, ajoute celui qui s’appelle James hilare en donnant une accolade à son patron.
Les conversations reprennent, les hommes trinquent et le tumulte augmente à mesure que la soirée avance. Je reste figée sur ma chaise, incapable d’avaler quoi que ce soit des assiettes qui défilent devant moi, subissant cette mascarade. Je sens une irrémédiable colère, que je n’ai pas le droit de laisser exploser, se propager jusque dans mes veines. Je n’ose ni bouger, ni parler, consumée par l’humiliation que m’inflige Devon, contrainte de manger à la table des hommes qui se félicitent d’avoir abattu mon père.
Il m’ignore totalement et tant mieux, il mange avec entrain, rit aux blagues qu’ils s’échangent avec ses hommes totalement dans son élément, il engage la conversation avec la jeune femme assise plus loin, mais je n’écoute rien de ce qu’ils se disent.
- Une dernière chose, dit Devon d’une voix plus forte après un long moment, ensuite nous pourrons continuer à boire, manger et aller b****r, demain comme vous le savez bon nombre d’entre nous partirons pour le Brésil et j’ai une dernière mise au point à faire avant ce départ.
Le silence s’installe à nouveau, tout en Devon transpire la toute-puissance, de toute évidence je ne suis pas la seule à qui il inspire la crainte. Il parvient à maintenir son auditoire dans un silence pesant, chacun pendu à ses lèvres, comme s’il était capable de suspendre le temps autour de lui.
- Faites passer le message aux autres et à toute personne travaillant ici ou dans nos déplacements pour lesquels ce serait jugé utile que si l’un d’entre vous, a ne serait-ce que la mauvaise idée d’apporter son aide à Adena pour lui permettre de s’enfuir, la seule issue possible sera la mort.
Je ne comprends pas immédiatement pourquoi il croit utile d’effectuer un tel rappel, je le vois faire un bref signe de tête à un garde posté près de la porte fenêtre face à lui et deux autres hommes en amènent un troisième, maintenu debout par les bras, le visage tuméfié et ensanglanté.
Je plaque mes mains contre ma bouche machinalement, horrifiée en reconnaissant Joshua à qui j’ai parlé le matin même dans les écuries. Je me lève instantanément sans pour autant savoir quoi faire. Comment a-t-il su que j’avais parlé au jeune homme ce matin ? Je suis tétanisée, je sais qu’il ne faut pas que j’essaye de trop justifier et je suis complètement désorientée par les ascenseurs émotionnels que Devon me fait subir.
- Monsieur Hayes, supplie Joshua qui semble complètement mort de peur, je ne l’ai pas aidé… Nous avons seulement discuté ce matin.
Devon s’avance vers lui, se tourne vers moi, les larmes me brouillent la vue, je ne sais pas vraiment pourquoi je pleure, peut-être à cause du trop plein d’émotions, parce que je sais que pleurer pour le dissuader serait à peu près aussi efficace que d’éteindre un incendie avec un verre d’eau.
- Devon, ne fais pas ça, le supplié-je à mon tour démunie.
- Tes actes ont des conséquences bébé, répond-il en me regardant froidement.
Il prend l’arme que le garde lui tend et tire dans la tête de Joshua qui s’écroule sur le sol comme un pantin désarticulé. La scène semble s’être déroulée au ralenti devant moi, le bruit de la détonation m’ayant emportée dans une sorte de transe. Une mare de sang gigantesque se forme rapidement autour de son visage cruellement mutilé par l’impact de la balle. Il n’a rien vu venir et n’a pas souffert au moins. Des gouttes de sang ont été propulsées sur les murs et la porte fenêtre. Je n’ai pas sourcillé ni sursauté, je n’ai pas l’estomac retourné par ce que j’ai sous les yeux, j’ai vu pire, j’ai vu tellement pire.
La tablée entière est restée silencieuse, personne n’est intervenu. Je reste debout, les larmes aussi silencieuses que l’ambiance alentour dévalant mes joues.
- Bien, maintenant que nous en avons fini avec les convenances, dit Devon, place à la fête.
Il retourne s’asseoir sur sa chaise nonchalamment comme s’il venait simplement d’écraser un insecte importun après avoir rendu l’arme et s’être essuyé les mains. Il a des projections de sang sur ses vêtements encore impeccables quelques minutes plus tôt mais ne semble pas y accorder la moindre importance et cette nouvelle allure lui confère une aura dangereuse supplémentaire.
Je suis restée figée, glacée d’effroi et sans m’adresser un regard, il parle à voix basse.
- Tu peux aller dans ta chambre maintenant, je te réveillerai aux aurores demain.
Sans prendre la peine de répondre, je repousse la chaise qui racle le sol et m’éloigne le plus possible de la table puis je tourne les talons avant de courir dans les couloirs et claquer la porte de ma chambre derrière moi et de m’y adosser en glissant lentement au sol.
Je ne parviens pas à sécher mes larmes de culpabilité alors que je me déshabille et que je revêts un débardeur et un short avec de la dentelle comme tenue de nuit.
Je quitte la salle de bain la mort dans l’âme et me couche mollement dans le grand lit qui me semble réconfortant à cet instant. Je suis complètement vidée, épuisée psychologiquement, moi qui ai toujours été si équilibrée, si sûre de moi, si fiable.
Il a abattu ce jeune homme qui travaillait pour lui de sang-froid, sans même se poser de question. Je ne suis pas choquée par la mort de Joshua en elle-même, j’ai vu de nombreux corps dont certains étaient des hommes que j’avais torturés et tués de mes mains. Mais je ne sais pas comment Devon a pu connaître la teneur de la conversation que nous avons eu ce matin à l’écurie et il est évident à présent que je suis étroitement surveillée. C’est le pouvoir de Devon qui me terrifie, le pouvoir qu’il a sur moi, sur les autres et la façon dont il s’en sert. Joshua est mort uniquement par ma faute.