Chapitre 6

2905 Words
Lorsque Devon me tire du sommeil quelques heures plus tard, il fait encore nuit. - Réveille-toi Adena, on va y aller. J’ouvre un œil, il a allumé la lampe de chevet, je remarque rapidement qu’il porte une tenue noire de militaire ainsi qu’un gilet pare-balles, son Beretta est accroché à sa ceinture. Il soulève la couverture sous laquelle je suis enfouie sans me laisser le temps de sortir complètement du sommeil. - C’est très joli ce que tu portes, commente-t-il d’une voix rauque tandis que je m’assois au bord du lit en lui lançant un regard noir. J’ai conscience de sa proximité directe et j’ai une étrange sensation d’engourdissement. Il pose quelque chose sur la table de nuit à côté de moi avant de reprendre. - Prépare-toi tu as cinq minutes, rejoins-nous dans l’entrée et mets ça, ajoute-t-il en désignant les deux bagues qu’il a déposées sur le chevet. - Pourquoi est-ce que je dois mettre ça ? Demandé-je vraiment dérangée par cette idée. - Parce qu’on voyage et que tu es ma femme, répond-il d’un ton implacable qui me fait bien comprendre que je n’ai pas intérêt à discuter. La tenue qu’il porte lui donne une carrure encore plus imposante que d'habitude et il marque son impatience m’encourageant à ne pas trop le défier. - Préfères-tu être endormie ? - Non, m’empressé-je de répondre. - Parfait, dépêche-toi alors. Il ressort de la chambre, me laissant seule et je me lève résignée à obéir une fois de plus. Après m’être rapidement rafraîchie dans la salle de bain, j’enfile des sous-vêtements et un jean moulant avec un débardeur et une veste en cuir noir. Je laisse mes cheveux longs flotter dans mon dos et après avoir observé les deux bagues laissées sur la table de nuit d’un œil mauvais, je les enfourne rageusement sur mon annulaire. Je constate avec surprise et agacement que les bijoux épousent parfaitement mon doigt, le solitaire est sans nul doute un diamant de grande valeur et est parfaitement accordé à la fine alliance d’or blanc toute aussi sertie. Essayant de ne plus penser à la laisse que j’ai l’impression d’avoir attaché à mon doigt plutôt qu’à mon cou, je sors de la chambre et me dirige vers l’entrée. Trois Hummers noirs sont garés devant la porte et de nombreux hommes armés sont rassemblés en petits groupes s’échangeant des instructions. Devon, qui discutait avec l’un d’entre eux, se dirige directement vers moi dès qu’il me remarque. Je ne suis pas intimidée par la cohue qui règne lorsque j’atteins le perron. Habituellement, je ressens moi aussi l’effervescence des départs, mais je faisais partie de l’équipe et n’en étais pas la prisonnière, je partageais l’excitation des hommes. - On décolle, annonce-t-il d’une voix forte en saisissant mon bras fermement, viens avec moi. Il jette un bref coup d’œil à la main qui porte les bagues et après une expression satisfaite, il m'entraîne vers le troisième véhicule. Il monte après moi et Bill et James prennent place à l’avant. Les autres s’engouffrent dans les deux autres Hummers et bientôt la procession démarre. J’attache consciencieusement ma ceinture et regarde obstinément par la fenêtre pour éviter toute conversation avec Devon. Le paysage défile, mais reste cruellement identique. Des étendues de sable orangées, des plantes touffues et buissons épars qui semblent brûlés par le soleil, des masses rocheuses qui s’étirent masquant par endroits l’horizon. Devon pianote sur l’ordinateur qu’il a posé sur ses genoux sans me prêter aucune attention, échangeant par moment des bribes d’informations avec son équipe. Nous arrivons à l’aéroport environ trente minutes plus tard. Je n’ai ni montre, ni aucun moyen de connaître l’heure, mais j’arrive tout de même à évaluer le temps correctement. J’observe les hommes s’extraire des véhicules et s’organiser, je ne perds pas une miette de ce qu’ils font, tandis qu’un avion manœuvre et sort lentement de l’immense hangar à côté duquel les voitures sont alignées. Devon saute hors du véhicule et se dirige directement vers l’avion qui s’immobilise lentement. - Allez Adena, dehors ! Claironne Bill en m’ouvrant la portière. Il m’escorte jusqu’à l’avion et après que l’escalier a été descendu, nous y montons à tour de rôle, Devon en tête. Bill me dirige vers le fond de l’appareil luxueux et me désigne un fauteuil sur lequel m'asseoir. Je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre et subir la situation. Devon sort de la cabine de pilotage et s’avance vers le fond de l’avion, s’arrêtant sur son passage pour échanger quelques mots avec l’un ou l’autre de ses employés. Ils referment la porte et l’avion manœuvre après que tous ont pris place avant de s’élancer sur la piste puis de décoller. J’ai beau chercher du regard, je ne connais pas l’endroit d’où je décolle, la vue aérienne ne me donne pas plus d’informations, je n’ai pas été capable de déterminer le nom d’une ville et décide de chasser ces pensées puisque de toute façon, nous partons pour le Brésil. Devon ne m’accorde pas une seconde de son attention, il ne cherche pas à discuter encore moins à me connaître et je ne m’en plains pas. Je suis simplement là, comme un paquet légèrement encombrant qu’il faut transporter. Je bouillonne d’une rage féroce face à ce sentiment d’impuissance totale contre lequel je ne peux rien. Moi, qui d’habitude suis maîtresse des situations et fait partie des équipes, je me sens rejetée et rabaissée. Le vol me parait interminable, la proximité et la surveillance directe de Devon pendant de si longues heures me met mal à l’aise. L’ensemble de mes sens est en éveil à son contact, me maintenant dans une forme de fébrilité. Il m’a laissé me rendre dans la salle de bain située dans la pièce derrière leur fauteuil où j’ai découvert avec surprise que l’appareil est équipé d’une suite, je n’en avais pas dans mon propre avion enfin celui de mon père. Ce n’est pas très grand, mais tout de même très luxueux, le lit prend quasiment l’ensemble de l’espace et la salle de bain attenante est suffisamment spacieuse pour y tenir à plusieurs. Je profite de ces minutes de solitude pour tenter de me ressaisir et maîtriser mes angoisses et mon amertume. Toutes ces contraintes poussent mes résistances à bout. J’ai tant eu l’habitude d’être libre de mes choix et plus ou moins indépendante, que cette étroite surveillance me rend presque hystérique. J’ai la sensation d’étouffer en permanence comme si mes poumons étaient pris en étau dans un corset trop serré. Je reste assise en silence dans mon fauteuil le reste du vol à ravaler ma frustration, j’essaye de contenir mes émotions galopantes et surtout de les cacher à Devon qui se lève par moments, se rend dans le cockpit, ou discute avec Preston, James, Bill et les autres. Ils semblent tous surexcités, comme je le suis moi-même lorsque je sais qu’il y aura des échanges musclés. Je sais depuis bien longtemps que je suis comme eux, bien que mon père ait malgré tout fait en sorte que je sois confrontée le moins possible aux situations trop dangereuses pour ma sécurité. Mais je me retrouvais rarement en danger, c’étaient les autres qui l’étaient face à moi. Nous atterrissons au Brésil alors que la nuit est tombée, les nombreuses heures de vol et le décalage horaire m’ont fait perdre l’ensemble de mes repères. Je suis fatiguée et je me laisse guider mollement vers les véhicules en poste près de l’avion. Nous reprenons ensuite la route en direction du port de Rio et peu de temps après nous embarquons à bord d’un immense yacht. Rapidement le bateau quitte le quai et, moteurs vrombissants, s’engouffre dans les profondeurs inconnues. Je suis appuyée contre la rambarde et regarde les lumières de la ville s’éloigner lentement. Je suis en proie à un grand débat intérieur depuis quelques minutes, mon instinct primaire m’incite à sauter par-dessus bord. L’effervescence de l’embarcation occupant les hommes et Devon n’étant pas dans les parages, je pourrais sauter sur l’opportunité. Il me suffit d’enjamber le parapet et de sauter dans l’eau. Je n’aurais plus qu’à nager jusqu’à la plage et trouver de l’aide. - N’y pense même pas… Souffle une voix rauque à mon oreille me faisant frissonner jusqu’à l’âme. Devon s’appuie contre la balustrade à son tour tandis que je lui jette un regard que je veux surpris. - Je sais très bien ce que tu as en tête. - Vraiment ?! Cinglé-je sarcastique. - Oui. Je t’ai observé aujourd’hui, j’ai vu ton regard. - Je ne vois pas de quoi tu parles, nié-je totalement. - De l’avidité, de la colère, de l’entrave… Tu voudrais être à leur place n’est-ce pas ? Tu observes tous nos mouvements, tu cherches une faille, je sens bien que tu es à l’affût. - Je ne vois pas ce qui te fait dire ça, déglutis-je le souffle court. - Tu vois très bien ce dont je parle. J’entends le cliquetis familier des menottes et avant que je ne puisse réagir il referme le bracelet de métal froid autour de mon poignet et attache la seconde à la rambarde du yacht. - Je reviendrai te chercher quand nous serons suffisamment éloignés. Mes éphémères espoirs s’envolent en un clin d’œil tandis qu’il s’éloigne vers l’avant du bateau alors qu’une cuisante rage me fait bouillonner. Je grogne en tirant frénétiquement, mais totalement en vain sur le bracelet et frappe la rambarde du ponton dans un geste tout aussi inutile. Je commence rapidement à frissonner quand nous atteignons le grand large. Le vent y est plus fort et plus frais. Devon revient me chercher et s’avance vers moi de son habituelle démarche élégante et assurée, il ôte les menottes puis m'entraîne le long du pont tandis que les hommes postés à divers emplacements stratégiques du bateau déambulent en procession organisée, aux aguets. Il me conduit au pont inférieur puis nous entrons à l’intérieur, suivons un couloir et Devon ouvre une porte qui donne sur une cabine spacieuse et confortable dans laquelle il m’invite à entrer d’un geste de la main. - Tu vas passer la nuit dans ma cabine, m’annonce-t-il de but en blanc. - Quoi ? Tu vas dormir ici ? Il répond brièvement par la négation et je suis incapable de cacher mon soulagement. - Tu aurais pu m’amener dès notre embarquement plutôt que de m’enchaîner au pont, lui reproché-je alors sèchement. - Tu avais besoin de prendre l’air, répond-il d’une voix calme, tu veux manger quelque chose ? - Non, réponds-je agacée. Le fait de savoir qu’il est attendu ailleurs me soulage et me rends plus audacieuse, je sais pertinemment qu’il doit être tout entier à la tâche qu’il doit mener à bien cette nuit quelle qu’elle soit. Je n’ai pas la moindre idée de l’opération qui se prépare, toutefois, je suis suffisamment observatrice pour reconnaître les signes avant-coureurs. Par conséquent, je me sens le pouvoir d’être aussi mal aimable que possible avec lui qui n’aura ni le temps ni la concentration pour en tenir compte. - Tu ne manges pas assez, dit-il. - Je ne mange jamais quand je voyage. - Tu veux dire que tu ne manges jamais quand tu es en mission plutôt ? Réplique-t-il. Je détourne le regard et ne souhaite pas lui donner la satisfaction de deviner l’impact psychologique que l’impuissance peut avoir sur moi. Il s’assied dans le fauteuil à côté du lit à l’instant même où je décide d’en faire de même sur le lit. Je déteste la tension qu’il parvient à faire planer partout où il se trouve. Sa proximité directe me maintient dans une sorte de transe. Une tension de peur et d’autre chose. Je le sais terriblement dangereux même si je n’ai pas eu l’habitude de craindre vraiment ce genre d’individu auparavant. C’est sans doute ce qui pourrait expliquer la cause de cette attirance insensée, car malgré toute la cruauté dont il peut faire preuve à mon égard, je sais que j’aurais fait à peu près la même chose à un ennemi, si j’en avais reçu l’ordre. Cela est déjà arrivé. Deux ans plus tôt, lors de ma seconde mission au Venezuela, alors que je participais au transport d’un chargement de feuilles de coca, toute la procession avait été prise en filet dans la jungle. Les tirs avaient sifflé de tous côtés, mais notre équipe était supérieure en nombre et en efficacité et n’avait eu aucun mal à faire des prisonniers. Je ne m’étais pas montrée tendre avec eux, d’autant que j’avais perdu un ami ce jour-là dans les tirs croisés. Aydan y avait laissé la vie alors que nous faisions notre seconde mission ensemble et les missions rapprochent. Devon semble comprendre exactement ce que je ressens d’une certaine manière, tout comme je sais qui il est, je crois qu’il commence à sentir lui aussi, le genre d’être humain que je suis et cela me déstabilise complètement. Les conséquences d’une telle découverte m’effraient au plus haut point. - Qui es-tu ? Questionne-t-il alors l’air réellement intrigué. - Tu le sais déjà, répliqué-je en le toisant tentant de me montrer convaincante. - Non, répond-il alors amusé, justement je pense avoir fait une grosse erreur avec toi. - Comment ça ? Demandé-je sentant l’anxiété croître. - J’ai complètement imaginé ce que tu devais être et je suis passé à côté de la vérité. - Je ne vois toujours pas ce que tu veux dire, réponds-je en feignant l’innocence. - Quel genre d’éducation as-tu reçu ? - J’ai grandi sur Huahine avec des professeurs particuliers. - Mais encore… - C’est tout. - Tu mens. Je sais déjà que tu sais manipuler les armes, tu as l’air d’avoir un instinct de chasseur, qu’est-ce que tu faisais quand tu partais avec ton père ? - Qu’est-ce que ça peut faire ? - Réponds-moi, p****n ! Tonne-t-il d’une colère soudaine grondant directement de sa poitrine. - Je travaillais le plus souvent avec les équipes de sécurité ou d’intervention, cela dépendait des opérations. J’ai le cœur qui cogne violemment dans ma poitrine, j’ai peur qu’une telle révélation me conduise tout droit à la mort, mais ne pas lui dire la vérité pourrait mener à un résultat tout aussi déplaisant. Je suis donc dans une impasse. - Comme un soldat ? - Au même niveau que les autres, je t’ai dit que j’avais été entraînée. - p****n… souffle-t-il en s’adossant à son fauteuil, ton père a laissé faire ça ? - En dehors de ma sécurité, ce qui comptait le plus pour lui, c’était mon entraînement. - Ton entraînement donc ? - Oui, entraînement militaire rigoureux depuis mes quatorze ans. - Et tu es encore toute neuve pourtant, continue-t-il en faisant courir son regard de mes pieds jusqu’à mon visage sans même essayer de cacher le désir qui brûle comme des flammes vacillantes dans ses prunelles sombres. J’ai le souffle coupé par son regard, j’avais peur d’y voir une envie violente de meurtre et de sang, mais j’y vois plutôt un désir cru, v*****t et ravageur qui consume totalement mon corps. - Je n’ai jamais été blessée gravement, quelques écorchures tout au plus, déglutis-je alors. - Tu as déjà tué ? Après un court instant d’hésitation, je hoche la tête en signe d’affirmation et j’attends que le couperet tombe. - Je pensais prendre une fleur fragile et finalement j’ai affaire à une guerrière, marmonne-t-il le regard toujours enflammé d’une lueur sombre. Il se lève lentement et je me crispe instantanément, mais il saisit la poignée de la porte et m’annonce simplement qu’il viendra me chercher demain matin lorsque nous arriverons à destination. - Où est-ce qu’on va ? Demandé-je faiblement. Évidemment, il ne prend pas la peine de me répondre et verrouille la cabine derrière lui. J’écoute ses pas s’éloigner puis me lève pour observer les lieux. J’avance machinalement vers les hublots mais la nuit est d’un noir d’encre, et rien de l’océan qui s’étend devant moi n’est perceptible. Je suis complètement exténuée après un si long voyage et décide de prendre une douche rapide avant de simplement me coucher, tentant d’éloigner du mieux que je peux toute pensée à l’encontre de Devon. Soit il me tuera, soit il me réduira à l’esclavage, aucune de ces deux options n’est encore envisageable sur le long terme pour moi, je ne suis pas prête à mourir et je ne veux pas être ce que cet homme attend de moi. Je déteste ce qu’il me fait et m’exaspère encore plus à l’idée qu’il est le genre d’homme que j’aurais pu follement aimer dans des circonstances différentes. Je me révulse à cette idée et me dégoûte. Certes, il est comme moi, la même soif d’aventures, de sensations fortes, plus ou moins le même mode de vie auquel je me prédestinais et la même intransigeance émotionnelle, bien que sur ce point, je doive reconnaître qu’il est bien meilleur que moi et l’intensité électrisante qu’il dégage chaque fois qu’il entre dans une pièce vidant l’atmosphère de tout son oxygène me fais perdre tous mes moyens. En toutes circonstances, dans la rage comme dans le calme, il semble être dans la plus grande des maîtrises. Il fait preuve d’une froideur incandescente comme un vrai démon de feu et de glace, qui aurait pu pétrifier n’importe quelle jeune femme et qui me tétanise irrémédiablement, tout m’attirant aussi irrésistiblement, je suis bien obligée de l’admettre. Je finis par m’endormir tourmentée par ma vie, par mon ravisseur, par mon désir et mon besoin de fuir, de liberté, de me défouler, de me venger.
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