Chapitre 2

2331 Words
L’air du matin s’était alourdi de silence après la tempête. Les cris, les battements de cœur affolés, les secondes qui avaient filé vers la mort — tout cela semblait appartenir à un autre monde maintenant. Pourtant, dans l’esprit de Léo, les chiffres rouges du compte à rebours clignotaient encore, marqués au fer dans sa mémoire. 00:11. Onze secondes. C’est ce qui les avait séparés de l’explosion. Il se tenait maintenant à l’extérieur de la salle de sport, adossé au mur de briques froides, les mains sur les genoux, haletant. À côté de lui, Fresh s’était laissé glisser au sol. Gabriel fixait le vide, et Leek, les bras croisés, observait les agents de sécurité discuter avec un superviseur venu en urgence. — On a failli mourir là-dedans, murmura Fresh. C’était pas un exercice. C’était pas un film. C’était la vraie vie… Léo hocha la tête, incapable de parler. Un attroupement s’était formé plus loin. Des élèves, des enseignants, des curieux. Les rumeurs avaient déjà commencé à circuler. — Une bombe ? — Un message ? — Une vengeance ? — Ils ont parlé d’un nom. Lucky. T’as entendu ? Lucky… Le nom fit vibrer quelque chose en Léo. Il l’avait entendu. À la maison. La veille. Lucky. L’ennemi juré de son père. — Gabriel… tu crois que c’était lui ? demanda Léo à voix basse. Gabriel le regarda, son visage soudain plus grave. — On ne peut pas l’exclure. Papa a dit que Lucky voulait nous nuire. Peut-être qu’il est prêt à s’en prendre à ses enfants. — Mais… pourquoi nous ? Pourquoi si tôt ? Ce n’est que le début de l’année… On n’a rien fait… — C’est justement pour ça que c’est inquiétant. Les agents de sécurité revinrent vers eux, accompagnés d’un homme en costume sombre. Il portait une oreillette et un badge accroché à la veste : Service spécial de sécurité intérieure – DÉFENSE CIVILE. — Vous êtes Léo Leger, Gabriel Leger et… Fresh, c’est bien ça ? demanda-t-il d’une voix neutre. — Oui, répondit Léo, méfiant. — Je suis l’agent Marlowe. Nous avons désamorcé la bombe à temps, mais il s’agissait d’un engin réel. Pas de doute possible. Vous étiez clairement la cible de cette attaque. — Pourquoi nous ? demanda Gabriel. Marlowe les observa quelques secondes, puis dit : — Cette question, c’est à vos parents que nous allons la poser. Un frisson parcourut l’échine de Léo. Si l’attaque avait été dirigée contre eux, cela impliquait bien plus qu’un simple règlement de comptes. Cela voulait dire qu’ils étaient déjà au cœur d’un conflit. Un conflit dont ils ignoraient presque tout. — Quelqu’un va venir vous chercher, ajouta l’agent. En attendant, restez ensemble. Et évitez de parler de ce qui s’est passé ici. Des gens vont mentir. D’autres vont chercher à vous manipuler. Fresh fronça les sourcils. — Et toi, tu nous dis la vérité ? Marlowe esquissa un sourire froid. — Autant que je peux. Puis il s’éloigna. Léo posa les yeux sur Gabriel. Une question l’obsédait : et si tout ce qu’ils connaissaient de leur vie jusqu’ici n’était qu’un décor fragile ? Une heure plus tard, ils étaient de retour chez eux. Elise ouvrit la porte à la volée, l’inquiétude déformant ses traits. Son regard passa de Léo à Gabriel, puis à Fresh, encore pâle. Elle les prit aussitôt dans ses bras. — Dieu soit loué… Vous allez bien ? Léo se laissa enlacer, secoué malgré lui par la chaleur de ce geste maternel. Il avait failli ne plus jamais la revoir. — Oui, maman. Mais… c’était une vraie bombe. Ils ont dit que c’était pour nous. Jordan apparut dans l’entrée, l’air sombre, son téléphone toujours en main. Il avait été prévenu par les agents de sécurité de l’école, mais voir ses fils vivants devant lui était un choc. — Entrez, dit-il d’une voix tendue. On doit parler. Ils s’installèrent tous dans le salon. Elise prit Gabriel par la main, tandis que Fresh s’assit sur le bord du fauteuil, nerveux. Léo resta debout. Jordan tourna autour de la pièce comme un lion en cage, puis s’arrêta brusquement. — C’est Lucky. Silence. — J’étais sûr qu’il ne tarderait pas à frapper, dit-il. Mais jamais je n’aurais cru qu’il s’en prendrait à vous. Il n’a plus rien à perdre. C’est ce qui le rend dangereux. — Tu peux nous dire ce qui s’est vraiment passé entre vous ? demanda Léo, la voix serrée. Jordan hocha la tête. Il savait qu’il ne pouvait plus leur cacher la vérité. — Lucky était mon ami. Mon frère, presque. On a grandi ensemble, on a rêvé ensemble. Et puis, un concours s’est présenté. Une chance de financer nos idées, de créer quelque chose de grand. J’ai gagné. Lui, non. Il a pensé que je l’avais trahi. Il s’interrompit, le regard perdu dans ses souvenirs. — Je n’ai jamais cherché à l’écraser, je vous jure. Mais le succès attire l’envie. Il a dit que je lui avais volé sa chance, son avenir. Depuis, il m’en veut. Et maintenant, il vous implique. — Il t’en veut au point de nous tuer ?! s’écria Gabriel. — Il est instable. Et il est bien entouré. Léo serra les poings. — Pourquoi ne pas avoir porté plainte ? Ou demandé de l’aide à la police ? Jordan baissa les yeux. — Parce que Lucky est rusé. Il n’a jamais laissé de preuve. Il agit dans l’ombre. Et s’il en est arrivé à ce point… c’est qu’il prépare quelque chose de plus grand. Fresh se redressa. — Je veux pas m’en mêler, mais on a vu la mort de près aujourd’hui. Je peux pas faire comme si rien ne s’était passé. Elise, les larmes aux yeux, murmura : — Jordan… il faut les protéger. Peu importe ce que ça coûte. — Je sais. Et c’est pourquoi j’ai déjà pris une décision. Il se tourna vers ses fils. — À partir de maintenant, vous serez sous surveillance. Et vous irez dans une autre école, plus sécurisée. Une école spéciale, réservée aux enfants de familles influentes, ou… menacées. Léo ouvrit de grands yeux. — Tu veux nous cacher ? — Non. Je veux vous armer. Vous préparer. Gabriel se redressa. — Préparer à quoi ? Jordan inspira profondément. — À la guerre qui vient. — Une école spéciale ? répéta Léo, le regard rivé à celui de son père. C’est une blague ? — Je suis sérieux, répondit Jordan. L’Académie Privée Saint-Cyr. Elle n’apparaît pas sur les listes classiques. Sécurité renforcée, effectifs limités, enseignement personnalisé. Là-bas, vous serez en sécurité… et vous apprendrez à faire face à ceux qui veulent vous nuire. Gabriel leva les sourcils. — Tu parles comme si on allait devenir des agents secrets. — Pas des agents, non… Mais vous portez le nom Leger. Et ce nom est en train de devenir une cible. Fresh, qui écoutait jusque-là en silence, se leva, mal à l’aise. — Je suis désolé, mais… moi, je ne fais pas partie de tout ça. Je suis juste ton pote, Léo. J’ai pas envie d’être embarqué dans un délire de vengeance entre puissants. Elise intervint, douce mais ferme. — Personne ne t’oblige à rester, Fresh. Tu es libre. Mais aujourd’hui, tu étais avec eux. Et tu as risqué ta vie aussi. Le jeune homme croisa le regard de Léo. Un silence passa entre eux. Le genre de silence qui parle plus fort que les mots. — Je vais rester. Juste un moment. Le temps qu’on y voie plus clair, souffla Fresh. Léo hocha la tête, reconnaissant. — Merci, mec. Jordan reprit : — Le départ pour l’académie est prévu pour demain matin. Des agents vous accompagneront. Et à partir de là… plus rien ne sera comme avant. Gabriel grimaça. — Super. Moi qui croyais avoir une journée tranquille au stadium… Une tension silencieuse s’installa dans la pièce. Chacun luttait avec ses propres pensées. La peur. La confusion. La colère. Léo, lui, ne pensait qu’à une seule chose. Luna. Où était-elle quand la bombe avait été désamorcée ? Avait-elle été évacuée avec les autres ? Avait-elle vu quelque chose ? Ressenti quelque chose ? Et surtout… pourquoi son père avait-il appelé juste avant l’annonce de l’explosion ? Il attrapa son téléphone, ouvrit sa messagerie, et hésita quelques secondes avant d’envoyer un message. > Léo : Salut Luna, j’espère que tu vas bien. Tu es en sécurité ? Tu as vu ce qui s’est passé ? Le message partit. Aucune réponse. — Je vais me coucher, dit-il soudain. J’ai besoin d’être seul un moment. Elise voulut dire quelque chose, mais se ravisa. Léo monta à l’étage, le cœur en vrac. Rien ne lui paraissait réel. Ni la bombe. Ni les révélations. Ni cette nouvelle école secrète. Et surtout… cette voix au téléphone. La voix du père de Luna, glaciale, autoritaire. Il alluma sa lampe de chevet et sortit un vieux carnet qu’il gardait depuis des années. Dessus, il nota une phrase : "Quand l’ombre s’approche, il faut chercher la lumière." Le lendemain matin, la maison des Leger était plongée dans un silence tendu. Les rideaux étaient encore tirés, et le petit déjeuner sur la table restait intact. Une berline noire, vitres teintées, attendait devant la maison. Deux agents en costume sombre, oreillette vissée à l’oreille, faisaient le guet à quelques mètres de la porte. — Ils sont là, annonça Jordan en regardant par la fenêtre. Elise s’efforça de sourire, même si son cœur était serré. — Vous avez tout pris ? Vos téléphones ? Vos papiers ? Léo acquiesça. Son sac était prêt. Pas très rempli. Juste l’essentiel. Et le carnet, glissé entre deux livres. Gabriel, lui, traînait un peu. Il détestait ce départ imposé, comme une punition. — On va revenir quand ? demanda-t-il. — Quand les choses seront plus sûres, répondit Jordan. Et pas avant. Fresh descendit avec eux. Il n’était pas prévu dans le départ, mais il avait insisté pour les accompagner jusqu’à l’école. — Je veux voir où vous atterrissez, lança-t-il. Jordan hocha la tête, reconnaissant. Même s’il n’était pas son fils, Fresh avait toujours été loyal envers Léo. Et ça, ça comptait. Le trajet se fit sans un mot. À l’arrière de la voiture, Léo fixait le paysage qui défilait. Il pensait à Luna. Elle n’avait pas répondu à son message. Pas même un mot. Et ça le rongeait. Quand ils arrivèrent devant l’Académie Saint-Cyr, tous trois restèrent bouche bée. Le bâtiment, moderne et vaste, était entouré de hauts murs et de caméras de surveillance. Le portail s’ouvrit lentement, contrôlé par un dispositif électronique. À l’intérieur, une cour pavée, des voitures haut de gamme, et des jeunes habillés avec élégance. — Ok, murmura Gabriel. C’est pas une école, c’est une base militaire. Un homme les accueillit. Costume strict, cravate impeccable, badge autour du cou. — Bienvenue à l’Académie Saint-Cyr. Je suis Monsieur Delmas, le directeur. Vous êtes attendus. Ils suivirent l’homme à travers un long couloir silencieux. Des caméras suivaient chacun de leurs pas. Léo se sentait observé. Testé, même. Dans une salle lumineuse, plusieurs élèves se tenaient debout. Certains les dévisagèrent avec curiosité. D’autres ne levèrent même pas les yeux. — Voici vos badges, dit Delmas. Vous êtes inscrits en classe T4. Vos chambres sont au deuxième étage. Un emploi du temps vous sera donné cet après-midi. L’emploi du temps inclut des cours classiques… mais aussi des modules de gestion de crise, de sécurité numérique, de communication stratégique. Gabriel écarquilla les yeux. — On est dans un camp d’entraînement ? Delmas eut un léger sourire. — Non. Dans une école de l’avenir. Léo ne dit rien. Mais au fond de lui, il savait une chose : il n’avait pas été envoyé ici seulement pour se cacher. Il était là pour apprendre à riposter. La première nuit à l’Académie Saint-Cyr fut étrange. Le silence y était presque oppressant, comme si les murs eux-mêmes surveillaient les élèves. Léo partageait une chambre avec Gabriel, et même si leur lien était fort, aucun des deux ne trouvait le sommeil. — Tu dors ? murmura Gabriel. — Non, répondit Léo sans détour. J’ai cette impression bizarre qu’on est dans un endroit où tout le monde cache quelque chose. Gabriel soupira. — Tu crois que Papa savait pour cette école depuis longtemps ? — J’en suis sûr. Ils ne parlèrent plus, mais la pensée les accompagna jusqu’à l’aube. --- Le lendemain matin, après un petit déjeuner surveillé par des agents de sécurité en civil, ils assistèrent à leur premier cours. Il ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient connu auparavant. Aucun professeur à l’ancienne, mais plutôt des experts venus du monde réel : anciens cadres d’entreprises, analystes en géopolitique, consultants en sécurité. Après les cours, Léo retrouva Fresh près du terrain de sport intérieur. — Alors, t’en penses quoi de l’endroit ? demanda Fresh. — C’est pas une école, c’est un centre de formation pour futurs dirigeants en guerre. — Ou futurs cibles, compléta Fresh. Ils rirent, un peu nerveusement. — Au fait, tu as des nouvelles de Luna ? demanda Fresh en regardant autour. Léo sortit son téléphone. Rien. Toujours pas de réponse. — Elle m’ignore, répondit-il. Et je sais même pas si elle est au courant de ce qui nous est arrivé au stadium. — Et son père… t’as pas trouvé ça louche ? Le coup de fil juste avant la bombe ? — Si. J’y pense tout le temps. À ce moment précis, Léo reçut enfin un message. Il s’arrêta net. L’écran affichait un numéro inconnu. > "Arrête de chercher des réponses. Ce que tu ignores peut encore te protéger." — C’est Luna ? demanda Fresh, inquiet. — Non, souffla Léo, le cœur battant. Mais quelqu’un sait que je cherche. Il releva les yeux, balaya la cour de regard. Il avait la certitude froide qu’on les observait. — On est déjà dans le jeu, murmura-t-il. Et j’ai bien peur que ce soit un jeu dangereux. Fresh posa la main sur son épaule. — Alors va falloir qu’on apprenne à jouer.
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