VIIINancy marchait dans les rues de Camaret, il était un peu plus de quinze heures. À la Maison de la Presse, sur la place Saint-Thomas, elle s’était soudain rappelé que c’était là que ses grands-parents paternels s’étaient rencontrés, lui en uniforme de l’armée allemande et elle, jeune institutrice sympathisante du défunt Front Populaire. Évidemment, la librairie n’était plus du tout la même ; pourtant, il lui avait semblé les voir un instant, tous les deux bouleversés par cette rencontre tellement inattendue. Puis la vision s’était effacée, elle était revenue sur terre. En fouillant dans les rayons, elle avait trouvé un petit fascicule d’une quinzaine de pages qu’elle avait aussitôt feuilleté. C’était une Histoire de Camaret dont tout un chapitre était consacré à la chapelle de Rocamadour. Elle demanda s’il existait d’autres documents expliquant la parenté avec Rocamadour en Quercy. Comme on lui répondait que non, elle jugea que cela suffirait pour le moment et décida de remettre au lendemain sa visite à la chapelle, quand elle aurait eu le temps de consulter ce livre. Elle se dépêcha de payer parce qu’un grand type en costume noir, sans doute un représentant, qu’elle ne prit pas le temps de détailler, attendait juste derrière elle.
Il faisait très chaud sur la place, devant la librairie, et, au lieu de rejoindre le port en plein soleil, elle choisit de passer dans les ruelles en longeant les maisons au plus près, comme faisaient à cette heure presque tous les passants qui cherchaient un peu d’ombre. Elle avait entendu plusieurs personnes se plaindre de la chaleur et s’amusait de constater que les Bretons, quoiqu’ils affirment le contraire, n’aiment jamais autant leur Bretagne qu’avec son crachin et ses averses entrecoupées de ciel bleu. Elle-même était presque sûre de préférer les ciels des tableaux de Boudin à ceux, trop éclatants, des cartes postales.
Elle s’était changée en arrivant le matin, mais quelque chose d’encore plus léger que son tee-shirt lui aurait fait plaisir. Elle arriva sur le quai où la faible brise de mer passée sur la marée descendante rafraîchissait à peine l’haleine brûlante qui montait des pavés surchauffés. Au Vauban, le bar était vide, tout le monde ayant choisi la terrasse pour déguster une glace ou un café, à l’ombre plus que tiède du grand store en toile bleue. La jeune fille qui faisait le service lui proposa en souriant une table à l’intérieur.
— Il n’y a plus de place dehors.
— Je vois. Léo et Anne-Marie sont pas là ?
— À cette heure, ils se reposent un moment. Ils se lèvent à cinq heures tous les matins, ça fait des journées très longues. Vous êtes Nancy, n’est-ce pas ?
— Oui, comment vous savez ? Ils vous ont dit ?
— Non, enfin, je savais que vous alliez venir. Vous êtes presque une célébrité ici.
— J’aurais préféré pas du tout, mais j’espère qu’on va oublier bien vite qui je suis. Et vous ?
— Moi, c’est Anaïs. Vous voulez boire quelque chose ? Ou une glace ?
— Un café seulement, je crois que je vais aller me baigner après. En fait, j’en ai même très envie.
Elle était contente de parler à quelqu’un et Anaïs était gracieuse. Nancy la vit préparer le café dans le reniflement du percolateur qu’elle se rappela aussitôt. Elle se revit à la même place en hiver. Tout était soigneusement fermé alors. Il pleuvait sur les baies vitrées et, terrorisée, elle se tassait sur sa chaise comme pour éviter des coups. Elle n’avait pas encore fait la connaissance de JG, à peine si elle avait remarqué ce grand garçon brun, plutôt pas mal, qui lui avait fait un gentil sourire. Anaïs l’interrompit dans sa rêverie en posant une tasse sur sa table.
— Voilà le café.
Elle remercia et se détendit. Une vague de tendresse la fit sourire aussi en pensant à Jean-Gabriel. Mais pourquoi ne l’appelait-il pas ?
— Vous voulez vous baigner où ?
— Oh pardon, je rêvais. Là, à côté, pourquoi ?
— À Corréjou ? Moi, je n’aime pas beaucoup, il y a tellement de monde. La marée descend, mais c’est encore très serré. Remarquez que ça ne me regarde pas.
— Si, c’est sympa. Et vous, où allez-vous ?
— Je vais à Veryach, Bien sûr, c’est un peu plus loin, mais c’est plus joli. Si vous avez le temps…
— Et la grande plage ? À côté, là où il y a les grottes ? Celle qui est magnifique.
— Penn-Hat ?
— Juste en dessous des ruines du manoir de Saint-Pol-Roux.
— Oui, ça s’appelle Penn-Hat. C’est un peu dangereux, il y a des courants. Je ne suis pas très courageuse dans l’eau et là, il y a tous les ans des gens qui se noient. Mais à Veryach, c’est joli aussi et la plage est sans danger.
Anaïs lui expliqua l’itinéraire qui lui parut très simple et Nancy monta dans sa chambre pour se changer. Nue, elle s’étira en se regardant quelques secondes dans le miroir. Se dit qu’elle était vraiment très blanche et mit dans son sac de plage un flacon de crème solaire. Puis elle enfila son bikini et un petit chemisier à bretelles d’un bleu sombre tirant sur le violet comme ses yeux. Elle passa ses mains sur ses épaules et ses hanches, pensa aux mains de JG et posa son portable dans son sac. Son pantacourt blanc dessinait le galbe de ses cuisses, c’était joli, décida-t-elle. Elle regarda le lit. Demain, ils allaient se retrouver et faire l’amour. Presque six semaines de chasteté depuis qu’il était reparti après quelques jours ensemble, chez elle, en Angleterre… Elle sourit à ce souvenir.
Par la fenêtre ouverte montait la rumeur de la rue. Piétinement des passants, conversations à la terrasse, éclats de rire, et toujours quelques coups de klaxons impatients. Au-delà de la tour Vauban, juste en face, sous le ciel impassible, elle regarda la grève de Trez Rouz et pensa encore à Marie qui était jeune fille alors, une bonne soixantaine d’années plus tôt… elle se demanda vaguement pourquoi ces souvenirs remontaient soudain en foule. Mais c’était bien normal en revenant sur les mêmes lieux, et puis elle était fatiguée, sans doute plus accessible aux émotions. Elle avait sommeil. Presque le vertige en regardant les remous de la foule. Le goéland, revenu sur le lampadaire, juste en face, la réveilla complètement par son battement d’ailes. Il la regardait. Elle quitta sa fenêtre, prit son sac et sortit rejoindre sa voiture en pensant qu’il fallait la ramener le lendemain matin à l’agence de location.
Les explications d’Anaïs étaient claires ; dix minutes plus tard, Nancy descendait vers la plage de Veryach par l’étroite route sous les immenses pins parasols. Elle eut la chance de trouver tout de suite une place où se garer, face à l’océan dont les vagues dessinaient une anse d’écume éclatante et régulière. Les Tas de Pois, le nom de ces trois grands rochers sur la droite lui revint en mémoire. Sur la gauche, les falaises sinuaient au-dessus du rivage et des promeneurs parcouraient le sentier de douaniers. Une baraque en bois toute simple abritait un petit restaurant où les baigneurs en maillot de bain s’étalaient sous des parasols. Descendant les marches qui conduisaient à la plage, elle s’assura de n’avoir pas oublié son livre sur Rocamadour et Camaret. Ni son portable. Toujours aucun appel de JG et elle commençait à s’inquiéter, même si elle se reprochait d’être aussi nerveuse depuis le matin. Marcher sur le sable fin lui fit plaisir cependant. L’envie de se baigner aussitôt le disputait à la tentation de faire une sieste alors que la marée, presque basse maintenant, libérait un immense croissant, éblouissant de soleil, où trouver de la place pour étaler sa serviette. L’océan respirait doucement d’un souffle régulier et lointain. Tout près du rivage, quelques voiliers amarrés se balançaient à peine sur une houle imperceptible. Des baigneurs sautaient dans les vagues en criant. Des enfants glissaient sur l’eau, sur des planches minuscules. Une plage de Bretagne en été.
Ses bras enserrant ses jambes repliées, les genoux sous le menton, elle resta assise un moment, consciente des regards qui détaillaient la jolie rousse en attendant de la voir en bikini. Ils furent bientôt satisfaits quand elle s’enduisit de crème avant de s’allonger au soleil pour essayer de lire un peu. Dès les premières pages, elle apprit que Rocamadour, le vrai, était loin, quelque part dans le Lot – tiens comme le village de JG ! C’était un lieu de pèlerinage depuis le onzième siècle où on allait déjà prier une Vierge Noire… Elle avait sommeil. La nuit sur le bateau, la couchette… Elle se laissa aller à somnoler quelques minutes. Se réveilla avec le cou endolori, inquiète à nouveau et agacée d’être incapable de se détendre. Se leva sous les regards à nouveau allumés, traversa la plage et entra dans les vagues fraîches, sans hésiter.
L’eau lui sembla délicieusement reposante. Un homme, tout près, regardait, ébloui, cette belle fille dont les cheveux roux sombre, plaqués en arrière par la mer, dessinaient l’ovale ferme du visage et agrandissaient le regard. Ses yeux dont l’iris semblait plus brillant avec l’eau qui faisait battre ses paupières. Ses yeux dont la couleur rappelait des iris justement. Comme il était cultivé, il pensa à Van Gogh et à Botticelli, puis il la vit disparaître, emportée soudain par un rouleau plus puissant que les autres. Battant l’air de ses bras, elle se redressa presque aussitôt en toussant, avec un cri de terreur qui attira d’autres regards et provoqua aussi quelques sourires. Elle ne distinguait rien sous le miroir de la surface, à travers le flot chargé de sable, mais elle aurait pu jurer que des mains s’étaient refermées sur ses chevilles pour l’attirer vers le fond. Elle regarda intensément l’homme près d’elle, comme si c’était lui, ou peut-être pour l’appeler à l’aide. Lui, hésita. Une autre vague plus forte arrivait, elle leva les bras pour sauter par-dessus la crête écumante. Lui, la regardait toujours, ne sachant ce qu’il devait faire. Il cria seulement « Ça va ? » Mais déjà elle s’éloignait, s’efforçant de courir malgré l’eau qui lui arrivait à hauteur des seins. À nouveau, elle fut projetée en avant par l’écume qui déferlait, la fit tomber et la porta presque jusqu’au bord. Personne ne semblait s’être aperçu de son trouble, sauf peut-être deux ou trois que cela avait fait rire et ce baigneur, désolé d’avoir manqué de présence d’esprit et qui pensa qu’elle le fuyait.
Elle courut sur le sable, fourra en vrac ses vêtements et son livre dans son sac et, toujours en bikini, rejoignit en hâte sa voiture. Là, elle verrouilla ses portières en même temps qu’elle pensait que c’était un geste stupide parce que parfaitement inutile. Ses yeux affolés vérifiaient, tout autour, que personne ne l’avait suivie et elle se répétait « Ça recommence ! Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi ça recommence ? » Son portable lui signalait un message de JG qu’elle écouta aussitôt en observant la plage et la mer. Là-bas, en direction des Tas de Pois, on voyait bien quelques bouées comme en utilisent les plongeurs pour signaler leur position mais… Était-ce un plongeur qui… ? Ça semblait tellement invraisemblable ! Elle écouta une deuxième fois le message de JG auquel elle n’avait pas vraiment prêté attention. « …Désolé, je vais venir te rejoindre avec deux ou trois jours de retard… Obligé de faire un détour dans le Lot… Trop long à expliquer sur la messagerie… Rappelle-moi s’il te plaît… Je t’embrasse. » Elle rappela aussitôt, tomba sur le répondeur, jeta de rage son portable dans son sac. En manœuvrant pour repartir vers Camaret, elle se mit à pleurer.