Chapitre VII

1039 Words
VIILorsque Jean-Gabriel eut fini son courrier, il était un peu plus de quatorze heures. Il posa les enveloppes sur la table de la cuisine. Des factures accumulées et quelques lettres, retardées par les cours et les corrections, à des directeurs de revues et différents spécialistes des poètes du vingtième siècle. Il se proposa de bricoler un casse-croûte avec ce qui restait dans le frigo avant de le dégivrer et il avait trouvé juste de quoi faire une omelette quand le téléphone sonna. Sans doute Nancy… Il décrocha et continua à battre les œufs qu’il venait de casser tout en gardant le combiné serré entre son oreille et son épaule. Il dit un « allô » qu’il estima, mais trop tard, un peu trop tendre comme il entendait une puissante voix d’homme fortement marquée d’accent du Midi et qui lui parut très énervée. — JG ? C’est Casa. — Ah salut ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu as l’air… — Il se passe qu’on est dans la merde, voilà ce qui se passe ! JG, soudain inquiet, posa son bol avec ses œufs à moitié battus et alla s’asseoir dans son bureau. — Attends, Casa, pas si vite, explique-moi, tu as des ennuis ? — Plutôt oui, on a un mort sur les bras, figure-toi ! — Comment ça, un mort ? Ce n’est pas quelqu’un de ta famille au moins ? — Non, heureusement ! C’était un drôle de type, Casa. On pouvait se demander si les gens l’appelaient comme ça parce qu’il affectionnait tout particulièrement un apéritif dont le nom commençait par les mêmes syllabes ou parce qu’il avait eu autrefois un petit côté Casanova qui s’était totalement estompé avec les années. En réalité, il s’appelait Casaverde et ses ancêtres étaient piedsnoirs, mais plus personne ne s’en souvenait. Sauf sa mère avec qui il vivait maintenant, et peut-être aussi sa fille de douze ans, Chloé, qui était, depuis toute petite, amoureuse de JG. Les deux hommes se connaissaient depuis presque toujours pour avoir fréquenté la même école, à Larroque, où JG était un élève un peu distrait que Casa, cancre accompli mais qui avait grandi plus vite, avait pris sous sa protection dans la cour de récréation. Ils avaient joué ensemble dans les mêmes ruisseaux ou sur les collines du Causse, exploré les mêmes grottes, partagé aussi pas mal de punitions. — Calme-toi, Casa, s’il te plaît. Explique-moi. Qu’est-ce que c’est que ce mort ? C’est un peu normal qu’il y ait des morts ici ou là. Non ? Et d’abord qui est-ce ? — Mais c’est ça qu’on sait pas justement ! Casa non plus ne mettait jamais les « ne » dans les négations. C’était bien sa seule ressemblance avec Nancy d’ailleurs. — Et en quoi ça te concerne, ça nous concerne ? — Eh mais, justement, on sait pas ! — Calme-toi, je te dis. Et raconte depuis le début, s’il te plaît. — C’est le père Lacombe, tu sais, Firmin, qui habite juste sous le château. Eh bé, ce matin, il a trouvé un mort. Il était tout nu. Le mort pardi, pas Firmin. — Mais attends, tu veux dire : un mort, assassiné ? — Ben oui ! Il y eut un silence, le temps pour JG de mesurer la portée des paroles qu’ils venaient d’échanger. — Oui, bien sûr, c’est embêtant. Mais, dis-moi, pourquoi ça te bouleverse comme ça ? Ça n’a rien de réjouissant mais quand même… — Mais parce qu’on va tous avoir des emmerdements, c’est plus que certain ! La police est déjà là et ils interrogent tout le monde. Même moi ils m’ont interrogé, alors… — Mais tu n’as rien à voir avec ça, n’est-ce pas ? — Bien sûr que non, mais tu sais, la police… Ils ont vite fait de te soupçonner. Et moi, avec l’auberge, il faut comprendre, c’est pas bon pour l’image de marque. Tu devrais venir, JG. — Moi ? Mais pour quoi faire ? — Eh bé, je sais pas trop, mais pour nous aider quoi ! C’est bien toi qui as découvert le coupable dans cette affaire en Bretagne…2 — Mais non, voyons ! Je t’ai déjà dit que je n’ai rien découvert du tout. — C’est pas ce que disaient les journaux à ce moment-là. — Allons, tu sais bien comment sont les journalistes. En réalité, je n’ai rien fait. Je t’assure. C’est une pure coïncidence qui m’a fait découvrir un coupable… — Ah, tu vois ! — Non, Casa, s’il te plaît, ne va pas imaginer n’importe quoi parce que ça t’arrange. Je n’ai pas fait une enquête, je n’ai rien d’un détective. Le hasard, tu comprends ? C’est le hasard qui m’a mis le nez sur la vérité dans une histoire à laquelle je me suis trouvé mêlé par hasard, un point c’est tout. — Ouais, tu dis ça, n’empêche que j’aimerais bien que tu viennes, tu es plus malin que moi, et moi je peux rien faire. Je suis coincé par le boulot. Tu nous aiderais. Tu vas pas dire non, pour une fois qu’on a besoin de toi ! — Mais puisque je te dis que… Et puis je dois partir demain matin, en Bretagne justement. Nancy m’attend et… — Ah, elle s’appelle Nancy ? Tu nous l’as même pas présentée, alors… — Casa, je t’en prie, ne sois pas de mauvaise foi, je n’en ai pas encore eu le temps, c’est tout, et tu sais très bien qu’elle s’appelle Nancy. — Eh bé, alors viens avec elle, comme ça, c’est encore plus simple. — Mais elle m’attend en Bretagne. Tu peux comprendre ça au moins, c’est tout à l’opposé. — Alors tu nous laisses tomber ? On est dans les pires ennuis et tu nous laisses tomber, pour aller à la mer ? — Tu n’as pas le droit de dire ça, voyons, c’est enfantin. Bon, je vais réfléchir. Laisse-moi au moins le temps de réfléchir, tu veux bien ? — Oui, mais alors réfléchis vite, parce que, ici en attendant, ça va vraiment mal. — Et ce mort personne ne sait qui c’est ? Personne ne le connaît ? — Té, tu vois que ça t’intéresse ! Non, personne le sait. Même la police le sait pas. Viens, JG, s’il te plaît ! — Je te rappelle dans une heure. — Merci JG, ah, j’étais sûr… — Hé ! Je n’ai pas dit que je venais ! Seulement que je te rappelle. — C’est pareil, je suis sûr que tu vas venir. Je te connais, JG, mieux que tu crois. — Arrête, s’il te plaît ! À tout à l’heure… Jean-Gabriel coupa la communication et retourna dans la cuisine où l’attendait son omelette. Machinalement, il reprit le bol et finit de la préparer. Profondément troublé par l’étonnante conversation qu’il venait d’avoir, il mangea debout avec un morceau de pain de la veille et finit ce repas bâclé par une pomme. Il n’avait plus faim, les propos de Casa lui avaient coupé l’appétit, et, en même temps qu’il faisait la vaisselle, il tâchait d’envisager tous les aspects de la situation. Les questions se bousculaient. Qui pouvait bien être ce mort ? Quelqu’un de Larroque, qu’il connaissait peut-être ? Et dans un cas semblable aurait-il lui-même appelé un ami ? Et qu’aurait-il pensé s’il s’était heurté à un refus ? Une chose était certaine, s’il avait crié au secours, Casa serait arrivé sans attendre. Il fallait d’abord appeler Nancy. 2 Lire Brume sur la Presqu’île, même collection, mêmes éditions.
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