Chapitre VI

704 Words
VIPierre Marceau était bien ennuyé. Puisqu’il habitait à Larroque, c’était lui qu’on avait appelé en premier et il était revenu aussitôt de la gendarmerie de Figeac. Il s’était donc retrouvé assez vite sur les lieux, suivi de très près par les spécialistes des services scientifiques. Considérant par contre que les vivants doivent avoir la priorité sur les morts, le médecin, qui était loin à cause de ses visites, était arrivé nettement plus tard. Lequel médecin, toujours en vertu du même principe, s’était d’abord occupé de Lucienne Lacombe, allongée sur son lit dans la pénombre de sa chambre aux volets mi-clos. La malheureuse récupérait plutôt mal de l’émotion que lui avait causée la découverte du cadavre. « Vous vous rendez compte, Docteur », gémissait-elle, « il m’a attrapée par la jambe ! Avec sa main glacée ! Et même qu’il était tout nu ! Mais c’est la mort qui m’a attrapée ! » « Mais non, Lucienne, mais non, les morts n’attrapent pas les vivants, c’est le contraire qui arrive. Quant à celui-là, il va bien falloir trouver qui c’est qui l’a attrapé… » Et avant de s’occuper du corps martyrisé, le docteur Malbec avait réconforté la pauvre femme en lui conseillant d’aller, pour commencer, boire une bonne rasade de vin de noix. « Vous en avez sûrement en réserve dans votre buffet. Après ça, je vous ferai une ordonnance. » « Oui, oui » avait répondu pour elle son mari, « et té, je vais en prendre un verre avec elle, ça va nous rebiscouler. » Et Firmin avait tout de suite voulu servir sa Lucienne en se disant qu’il y a quand même, il faut bien le reconnaître, des médecins nettement plus compétents que d’autres. Remettant ses lunettes qu’il portait attachées par un lacet autour de son cou, Malbec avait ensuite examiné le cadavre et aussitôt marmonné qu’il n’était évidemment pas question de permis d’inhumer. Puis, comme il regardait les entailles profondes aux poignets et aux chevilles, il avait conclu que la victime n’avait pas pu se faire ça toute seule, ni en tombant de la tour. Donc l’homme avait d’abord été saigné à blanc, l’expression pouvant surprendre puisque le corps était d’un bleu presque verdâtre là où les contusions occasionnées par la chute n’avaient pas arraché la peau. Donc, et c’était la deuxième conclusion, celui qui avait fait ça n’avait pas pu accomplir sa besogne sur place. À moins que ce ne soit quelqu’un du château, mais on sentait bien que Malbec ne pouvait pas le croire. Du reste, ce serait certainement facile à vérifier, vider un homme de son sang laisse forcément des traces abondantes, souvent même un peu partout, et de surcroît particulièrement difficiles à faire disparaître. De plus, la victime était un homme d’au moins un mètre quatre-vingts et plutôt corpulent. Celui qui l’avait transporté ne pouvait être qu’un costaud. L’heure de la mort remontait approximativement à la veille au soir ou dans l’après-midi. C’est-à-dire une douzaine d’heures environ avant que le père Lacombe ait observé la défenestration. Malbec consignait ses conclusions, il ne pouvait pas en dire plus dans ces conditions. Ce serait donc maintenant au médecin légiste de Toulouse d’examiner le supplicié et d’en apprendre davantage aux enquêteurs. Pierre Marceau regardait travailler le médecin et il était décidément bien ennuyé. Il appartenait quant à lui à cette génération de gendarmes qui n’avaient pas forcément une véritable vocation pour ce métier mais s’y étaient engagés surtout parce que c’était un des rares secteurs où l’on embauchait régulièrement. Comme il n’était pas bête, il avait franchi assez rapidement les échelons en essayant de se considérer avant tout comme gardien de la paix. Puis, logique avec lui-même, il s’était porté volontaire pour la police de proximité dans les quartiers difficiles. Ainsi avait-il passé les premières années de sa carrière à essayer de communiquer avec les jeunes sauvageons des banlieues de la capitale. Puis, au moment où la politique de l’État s’orientait vers le tout répressif, Pierre Marceau avait été assez heureux pour obtenir sa mutation et revenir dans sa région d’origine. Certains de ses supérieurs le jugeaient sans doute un peu trop mou, mais il faisait son possible pour maintenir l’ordre en restant, autant qu’il le pouvait, proche des gens. Cela lui était d’autant plus facile désormais qu’il connaissait presque tout le monde, en particulier dans le secteur de Larroque. Là, il avait sa maison et il était allé à l’école en même temps que Casa et JG, ses deux copains du même âge que lui. Il était donc très ennuyé et ne cessait depuis une heure de se le répéter parce qu’il allait devoir traquer un criminel qui se dissimulait sans doute parmi une population qu’il aimait bien.
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