VNancy arriva à Camaret un peu avant midi et elle aurait bien voulu s’arrêter en haut de la rue des Quatre vents pour admirer la baie, la tour Vauban et la chapelle de Rocamadour sous le soleil, mais elle eut à peine le temps de ralentir que le conducteur du camping-car qui la suivait klaxonnait en se rapprochant dangereusement. Elle leva donc le pied de la pédale de frein et descendit vers le port qu’elle n’avait encore jamais vu aussi encombré. Dans l’eau, par les bateaux, et plus encore, de tous côtés sur les quais, par les piétons en short qui fourmillaient sans but apparent et traversaient la chaussée n’importe où, sans rien regarder. Les automobilistes s’arrêtaient, sans prévenir et en double file, pour admirer le point de vue ou pour attendre une place où se garer. Ce n’était plus le port à moitié désert qu’elle avait connu en hiver mais une station touristique envahie par une nuée de voitures de toutes nationalités. Avec un petit pincement de jalousie, elle se dit qu’elle le regrettait presque. Comme si cette foule de vacanciers lui volait quelque chose de cette ville qu’elle connaissait autrement, avec qui elle se sentait désormais des liens profonds et privilégiés comme on peut en avoir avec quelqu’un qu’on a appris à aimer dans l’épreuve.
Elle longea les quais et le port de plaisance, jetant un coup d’œil rapide à la succession multicolore des vitrines qu’elle avait vues fermées en février et qui offraient maintenant tout au long du trottoir des étalages de souvenirs et de vêtements de plage devant lesquels se bousculaient les curieux. En ralentissant devant le Vauban, elle vit, par les grandes baies largement ouvertes, Léo derrière le bar de l’hôtel, il avait eu le temps de la reconnaître et lui faisait signe de faire le tour du pâté de maisons pour entrer dans le parking. Aux tables de la terrasse, on buvait déjà l’apéritif en exhibant des bras et des jambes nus, plus ou moins bronzés ou carrément écarlates. Elle continua sur le quai du Styvel, contournant les hôtels et les restaurants déjà surpeuplés, slalomant entre les baigneurs affamés qui remontaient de la plage de Corréjou. Un jeune type en bermuda, avec une planche à voile qu’il tenait à bout de bras au-dessus de sa tête, traversa juste devant son capot et lui décocha un grand sourire et un clin d’œil. Elle allait protester mais elle eut envie de rire soudain. L’inquiétude l’avait quittée et laissait place au désir de s’étendre au soleil à son tour, de nager, de dormir, de retrouver son amant, de le caresser et de faire l’amour.
Elle entra dans le parking de l’hôtel où la petite Peugeot se glissa entre deux grosses voitures : une belge et une allemande. Et, enfin, elle se sentit arrivée. Avec un grand sourire, Anne-Marie s’approchait d’elle.
— Bonjour Nancy. Alors pas trop fatiguée ? La traversée a été bonne ? Je suis contente de vous revoir. Vous voulez que je vous aide à monter vos bagages ?
— Je veux bien, merci. Naturellement, j’ai beaucoup trop de choses, je pourrai pas tout porter. Je veux dire, je mettrai sûrement pas tout ce que j’ai emporté…
— Bah, c’est toujours comme ça. Alors vous avez fait bon voyage ?
— Toute votre famille va bien ?
C’était Léo qui posait la dernière question comme il venait à leur rencontre. Elle l’embrassa aussi. Il empoigna la plus grosse des deux valises et gravit les escaliers, suivi des deux femmes avec le reste des bagages. Nancy reconnaissait l’atmosphère feutrée de l’hôtel empreinte d’un parfum léger de lavande. Et elle se rappelait avoir monté ces étages avec JG quand tous les deux tremblaient de peur et de froid. De désir aussi. Elle revoyait des images qui se précisèrent encore quand Léo ouvrit la porte de la chambre.
— Voilà, vous êtes chez vous…
Elle rougit en acquiesçant. La dernière fois, ils avaient deux chambres au lieu d’une mais se rejoignaient dans celle-ci. Maintenant, il n’y avait plus aucune ambiguïté.
— Alors on vous laisse vous installer, à tout à l’heure…
Et ils refermèrent la porte. Un peu étourdie, elle s’assit sur le lit pour un instant, le temps de tout regarder, de tout reconnaître. Elle avait vaguement sommeil mais pas envie de dormir. C’était cet état légèrement nauséeux, ce mélange de fatigue et d’inquiétude après l’excitation du voyage où l’on ne sait plus très bien ce que l’on veut vraiment. Puis elle ouvrit la fenêtre et contempla le port aussi lumineux aujourd’hui qu’elle l’avait trouvé sombre et inquiétant sous la pluie de février. La rumeur incessante des passants. Les cris des mouettes. Un goéland perché sur un lampadaire, juste de l’autre côté du quai et guettant les terrasses d’où les touristes attablés lui jetaient quelques miettes de temps à autre. Tournant la tête, il la fixa un instant de son œil rond puis se laissa descendre sur la chaussée pour attraper un morceau de sandwich. Elle s’aperçut qu’elle avait faim mais pas non plus le courage d’aller quelque part toute seule. Elle aurait voulu que JG soit déjà là. Elle se dit qu’il fallait faire un effort, profiter quand même de tant de lumière.
Au bar, Léo lui demanda si rien ne lui manquait, et comme elle hésitait entre un vrai repas et un simple casse-croûte, quelque part sur le port, il lui suggéra d’aller manger une crêpe à l’autre bout du quai : « Au Rocamadour, c’est facile à trouver, là-bas sur la place de la Poste. » Il lui montrait d’un geste l’autre bout de la ville. Elle sortit, encore un peu étrangère à l’agitation bourdonnante des passants qui allaient déjà à la plage ou en revenaient enfin et se hâtaient vers les restaurants. Elle éprouva encore un instant une sorte de nostalgie de l’hiver et de ses ciels tourmentés. Puis le long du port, elle marcha au bord de l’eau. S’arrêta un moment pour se calmer en observant le manège d’un cormoran qui plongeait soudain et réapparaissait à la surface de l’eau vingt ou trente mètres plus loin. Elle s’aperçut qu’elle avait oublié son portable et décida de continuer quand même son chemin. Si JG l’appelait, il laisserait un message. L’inquiétude irraisonnée qui l’avait envahie le matin revenait, elle l’attribua à la faim et au voyage.
En passant devant La Grand Voile elle vit que le restaurant était fermé. En travaux. Dommage. On aurait dit que le passé la fuyait, que tout ce qu’elle avait pensé retrouver avait disparu. Deux minutes plus tôt, elle s’était arrêtée devant Le Pirate fermé aussi. La ville changeait. En se dirigeant vers la crêperie que Léo lui avait recommandée, elle regretta la disparition de ces deux endroits où elle avait passé des moments si intenses avec Jean-Gabriel. Elle se rappelait en particulier la gentillesse de la patronne à La Grand Voile. Puis elle vit l’enseigne du Rocamadour et, après une dernière hésitation, parce qu’elle était seule, elle poussa quand même la porte et affronta les regards. Un peu perdue, elle avisa une petite table juste derrière la porte, contre la baie vitrée, d’où elle voyait le port à travers son propre reflet. Elle s’assit et un garçon un peu timide vint presque aussitôt lui porter le menu. Il rougit sous son bronzage comme elle levait les yeux sur lui. Elle le gratifia d’un sourire et, perdant presque l’usage de la parole, il s’éloigna entre les tables à peu près toutes occupées.
Quelques minutes plus tard, elle dévorait une première crêpe, puis calculant qu’elle n’avait rien mangé depuis le breakfast sur le ferry, elle estima qu’il lui en faudrait au moins deux autres pour se sentir mieux. Juste en face, les bateaux étaient parfaitement immobiles dans le soleil, posés sur une eau vert émeraude, lisse comme le ciel était lisse, et sans autre mouvement que celui des oiseaux. Au-delà du bassin, la chapelle de Rocamadour dressait son clocher mince comme une aiguille et partiellement détruit. Elle connaissait bien la légende, naïve comme une image enfantine, du boulet de canon anglais que la Vierge outragée de la chapelle avait renvoyé sur le vaisseau insolent, le coulant aussi sec… Bof ! Elle sourit toute seule de son jeu de mots involontaire. Et, tandis qu’elle se remémorait ses travaux d’Histoire sur la bataille de 1694 et sa thèse qui avançait doucement, elle retrouvait ses esprits au fur et à mesure qu’elle puisait des forces dans un verre de cidre et une troisième crêpe, au citron celle-là. Elle pensa à Mamy qui serait si heureuse de se retrouver à cette place et de contempler ce vivant tableau. Puis décidant d’aller à la chapelle dans l’après-midi, ou peut-être le lendemain, elle demanda l’addition et paya son repas au garçon rougissant. Elle ferait d’abord un détour par la Maison de la Presse pour essayer de trouver un livre expliquant précisément ce nom qui sonnait à la fois comme un cri d’amour et comme un cri de guerre : Rocamadour.