IVÀ onze heures trente, Firmin Lacombe, un mégot éteint et brun de salive aux lèvres, remontait la ruelle qui zigzague à travers le bourg, en regardant la haute silhouette du château. Il faisait déjà très chaud et il avait soif mais il était plutôt content, le tabac serait beau cette année, plus beau sans doute que l’année passée où les orages avaient gâté une bonne partie des plants. En se rappelant soudain, sans raison bien définie, la scène étrange du matin, il regarda la fenêtre en haut de la tour. Rien de particulier, la fenêtre était fermée comme la plupart du temps. Il gara la camionnette et, tandis qu’il claquait la portière dans un grand bruit de ferraille, il jeta un coup d’œil au pied de la paroi où il avait vu tomber le mannequin. Étonné et un peu mécontent, il maugréa en jetant son mégot
« Eh bé miladiou, il est encore là celui-là ! » Il s’approcha du rocher, écartant les branches d’arbres. « J’espère qu’ils vont pas le laisser là. C’est quand même pas à moi de… » Il s’interrompit soudain en voyant la tête renversée qui le regardait fixement avec des yeux exorbités. Lentement, Firmin se tordit le cou pour mieux voir en face le visage tuméfié. Alors, il commença à reculer sans pouvoir détacher son regard du cadavre.
Persuadé d’abord de faire un cauchemar, il voulut appeler sa femme, trébucha comme un homme ivre et faillit tomber en se retournant vers sa maison, mais aucun son ne sortit de ses lèvres jusqu’à ce qu’il se mît à crier : « Lucienne ! Ho ! Lucienne, viens voir par ici, vite ! » Elle dévalait presque aussitôt les marches du perron, accourait en pensant d’abord qu’il avait peut-être un malaise « Eh bé quoi ? Qu’est-ce que tu as à crier comme ça ? Tu m’as fait peur ! » Puis elle vit la main tendue de son mari qui tremblait en lui montrant quelque chose. Elle se retourna, hésitant à comprendre quand elle écarta une branche pour mieux voir et se trouva nez à nez ou presque avec un corps désarticulé, complètement nu. Elle remarqua alors, sur un bras qui se tendait vers elle, une profonde blessure aux lèvres livides. Et comme elle tirait convulsivement sur la branche qu’elle ne parvenait plus à lâcher, le cadavre d’un homme glissa lentement et tomba à ses pieds avec un bruit mou. Une main glacée se posa sur sa jambe. Elle s’évanouit sans un cri.