Chapitre III

904 Words
IIIÀ la même heure, Jean-Gabriel Toirac venait de se lever. Il était en vacances et cette perspective ne suffisait pas à lui ôter l’angoisse avec laquelle il s’était réveillé. Depuis qu’ils s’étaient séparés, sa femme et surtout ses filles lui manquaient. Il ignorait toujours quand leurs situations respectives allaient se stabiliser, quand il pourrait les revoir. Il le désirait et il en avait peur en même temps. Presque tous les matins avaient ce goût d’inquiétude et de remords. Il pensa à Nancy qu’il devait rejoindre le lendemain et une partie de son malaise se dissipa. Elle devait être en route pour Camaret. Il regarda sa montre et calcula qu’elle avait dû quitter le bateau depuis deux ou trois heures déjà. Il l’appellerait quand il serait sûr qu’elle était arrivée à l’hôtel Vauban. En attendant, il allait préparer son petit-déjeuner. Sa table était encombrée de courrier auquel il devait absolument répondre dans la journée avant de l’expédier à la dernière levée. Il partirait comme convenu le lendemain, le plus tôt possible. L’image de Nancy qui se forma dans sa pensée le fit sourire enfin et il imagina avec plaisir, et déjà une sorte de gourmandise, le moment où ils allaient se retrouver. Il vit ses yeux et sa silhouette et considéra qu’il avait quand même beaucoup de chance. Il se disait cela chaque fois qu’il pensait à elle, et c’était souvent. Une vague de désir le parcourait. Puis à nouveau les questions l’emportaient. Il se raisonna : « Vingt-quatre heures, encore un peu de patience… » Il avait parlé tout haut et, cependant qu’il versait de l’eau bouillante sur le thé, il se revit chez Nancy, à York, tandis qu’ils prenaient ensemble leur breakfast. Elle habitait un petit appartement qui sentait toujours un peu la cigarette mentholée, près de chez ses parents et de Willy qui vivaient tous dans la même grande bâtisse dont le rez-de-chaussée était occupé par la maison d’édition que Willy White avait fondée après la guerre et que son fils dirigeait maintenant. Une belle famille, équilibrée, joyeuse. Ce qui avait presque toujours manqué à JG. C’était devenu, dans son psychisme, une zone d’ombre où il n’aimait pas s’aventurer. Il se versa un peu de lait et du thé qu’il but presque bouillant, en circulant d’une pièce à l’autre. Depuis le départ de Julia, il habitait au deuxième étage d’un petit immeuble, pas loin de Clermont-Ferrand, un trois-pièces envahi par les livres et qu’il devrait sûrement quitter pour un plus grand si Nancy décidait de venir s’installer avec lui. Pour l’heure, et d’un commun accord lui semblait-il, ils n’avaient pas encore osé aborder ensemble cette question. À nouveau, il se la représenta et se surprit à penser qu’il ne l’avait encore jamais vue en bikini. Cette idée le fit sourire derechef, sur quoi il alla chercher son slip de bain pour être sûr de ne pas l’oublier. Sa valise béante gisait depuis deux jours sur le canapé du salon, déjà à moitié remplie. Il y jeta le slip et se dirigea vers la cuisine pour commencer à traiter ce qui restait de son courrier, en continuant à boire son thé. Parce que l’image de Nancy ne le quittait pas, il pensa aussi à Marie Lanval qu’il avait vue à York où les White l’avaient invitée après l’affaire de Trez Rouz. Dans son imagination, elle était restée jusqu’alors la jeune fille très belle dont il avait lu l’histoire dans les lettres de guerre de Willy Weiss. Puis elle avait disparu. Et tandis que tout le monde la croyait morte, elle était devenue Marie White, la grand-mère de Nancy. Jean-Gabriel avait eu peur, avant de la rencontrer, de voir avec tristesse disparaître l’image idéalisée de l’héroïne qu’il gardait en mémoire. Mais il avait, avec bonheur, découvert une dame, âgée évidemment, mais élégante, gracieuse, mince, coquette aussi, avec un sourire si jeune qu’il l’avait aimée aussitôt. Marie n’était pourtant pas tout à fait comme il l’avait imaginée. Très jolie, ainsi que la lui avaient décrite tous ceux de Camaret qui l’avaient connue, elle avait gardé, malgré les années, une finesse et une grâce étonnantes. Cependant, elle était un tout autre personnage que la femme fragile qu’il s’attendait à rencontrer. Elle était toujours très féminine mais les épreuves n’avaient fait que forger plus solidement son caractère. Avec sa fragilité apparente, elle était restée une femme de conviction, aux idées progressistes, que son goût pour la poésie n’avait fait que renforcer. Il pensait à elle presque aussi souvent qu’il pensait à Nancy et se disait avec plaisir que la petite-fille serait sans doute un jour comme la grand-mère dont elle avait les yeux. À onze heures trente, il se refit du thé. Il avait presque fini son courrier tout en faisant la liste de tout ce qu’il ne voulait pas oublier. La veille, quand il avait téléphoné à Camaret, à l’hôtel Vauban, c’était Léo qui lui avait répondu que tout était prêt pour les accueillir, lui et Nancy, leur chambre était bien réservée, pas d’inquiétude à avoir. En écoutant la voix amicale de Léo, il avait eu l’impression de se retrouver au bar de l’hôtel, de voir le ciel matinal et d’entendre les cris éraillés des goélands. Puis il avait réalisé qu’il ne connaissait Camaret qu’en hiver et que l’image qu’il s’en faisait n’était pas de saison. Léo l’avait aussitôt rassuré : « Il fait très beau, presque trop chaud et la météo est parfaite. Pas idéale pour la voile, il n’y a pas beaucoup de vent, mais tous les plaisanciers sont en mer. Haute pression pour au moins une semaine. » JG revint sur terre et se remit à son courrier. L’envie de se baigner avec Nancy, de la serrer presque nue dans l’eau contre lui, de goûter le sel sur ses lèvres, il était très amoureux… Impossible de se concentrer sur ce qu’il écrivait dans ces conditions. Il se leva et empila encore quelques vêtements dans sa valise. Sans pouvoir préciser pourquoi, il s’aperçut qu’il était très inquiet.
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