Chapitre X

1285 Words
XLa conversation du début de l’après-midi avec Casa lui avait laissé un mauvais goût. Quand il l’avait rappelé, celui-ci n’avait pas su faire mieux que répéter ce qu’il lui avait déjà dit, sans plus de précisions. JG avait donc pris la vieille Citroën Picasso qu’il avait gardée après sa séparation d’avec sa femme et, en roulant vers Figeac, dans la vallée du Célé, il n’arrêtait pas de remuer toutes ces réflexions mélangées. Pourtant, c’était une route qu’il aimait, la plupart du temps sous le couvert des arbres et longeant la petite rivière dont les eaux froides et vertes coulaient vers le Midi. Mais Casa, déprimé et demandant du secours, lui d’habitude jovial et débordant d’énergie, ça ne lui ressemblait pas. JG ouvrit sa vitre pour mieux humer le changement d’air. Les parfums du Sud, la senteur forte des buis chauffés au soleil sur le Causse tout proche. Quelques minutes plus tard, quand il arriva où il savait pouvoir entendre les premières cigales, il s’arrêta sur un petit espace d’herbe marqué par une pancarte « Parking », entre la route et la rivière qui semblait encore n’être qu’un gros ruisseau. Le courant, presque invisible, tant l’eau était transparente, chantonnait imperceptiblement entre les racines avec de petits éclats de lumière, comme des étincelles, là où le soleil se reflétait entre les feuilles. Les cigales ! Il se souvint d’avoir cherché à en faire tomber de leur place sur les troncs des arbres en les visant avec son lance-pierres quand il jouait avec Casa sur le Causse. Elles se taisaient, inquiètes, quand ils approchaient. Ils étaient encore des gamins inconscients de faire du mal mais il ne pouvait s’empêcher de philosopher maintenant à propos du mal qui est dans l’homme et grandit volontiers si personne ne lui apprend à s’en méfier etc… La preuve : qu’est-ce qui avait bien pu arriver à Larroque ? Tandis qu’il remontait, du bord de l’eau vers sa voiture, il regretta d’être ainsi envahi de sombres pensées quand il aurait tellement voulu goûter cette douceur des retrouvailles avec le Midi. Il y avait un mort, un meurtre. À Larroque ! Mais Casa, trop bouleversé, avait été incapable d’expliquer quoi que ce soit de manière cohérente. C’était Firmin Lacombe qui l’avait découvert, mais où ? Le cadavre était entièrement dévêtu, mais pourquoi ? Sans doute pour éviter qu’il fût trop tôt identifié… Et qui était-ce ? JG observa que son cerveau commençait à fonctionner comme s’il devait bel et bien mener une enquête alors que, quoi qu’il fût seul, il s’en défendait encore, à haute voix, énergiquement. Remonté dans sa voiture, il reprit la route mais jusqu’à Figeac, tout en conduisant, et bien qu’il essayât de se distraire en écoutant de la musique, il demeura incapable de penser à autre chose qu’à cette énigme dont il ignorait encore presque tout, et à Casa qu’il aimait comme un frère. À Figeac, il traversa le Célé et, par les petites départementales, franchit ensuite les collines et rejoignit la vallée du Lot. Il était chez lui. C’était chaque fois une souffrance quand il revenait, tant cette vallée, enserrée entre les falaises du Causse, lui manquait. Il y possédait encore une toute petite maison et la présence de Casa lui donnait le sentiment d’y rester un peu. Mais ses conférences, ses recherches, ses voyages l’entraînaient souvent trop loin. Il l’avait déjà payé très cher. Le soleil éclairait maintenant le haut des collines de l’autre côté de la vallée. Un long crépuscule commençait à l’ombre de la falaise comme il arrivait vers Saint-Pierre-Toirac. Il éprouvait une certaine fierté à porter le même nom que ce village et les parfums qui montaient des champs et s’exhalaient des séchoirs à tabac exaltaient soudain son plaisir d’être là malgré son inquiétude et les mauvaises nouvelles qui ne pouvaient manquer maintenant d’arriver. En passant devant chez Casa, il hésita mais décida de monter d’abord chez lui. Prendre une douche, poser ses affaires, aérer la maison fermée depuis… Noël. Depuis six mois ! Il avait passé Noël ici, avec la famille de Casa qui l’avait invité parce qu’il savait que Jean-Gabriel était seul. C’était sa famille maintenant, comme la famille de Nancy devenait déjà un peu la sienne, mais entre les deux, il était seul aussi, loin de sa femme et de ses filles. Il quitta la départementale et monta dans le bourg de Larroque par le raidillon, sans issue et réservé aux riverains, qui sinue entre les maisons dominées par la forteresse. Il l’admirait chaque fois en arrivant. Tout en finesse et en verticalité, le château épouse la falaise avec une grâce aérienne qui fait toute sa beauté. La pierre se marie à la pierre et, de blonde, devient dorée au soleil. C’est un château comme les imaginent les enfants, fait de cubes et de cylindres harmonieusement disposés pour mieux s’élancer vers le ciel. La nuit, quand il est illuminé, il se détache de l’ombre de la falaise et semble suspendu au dôme des étoiles. Arche de pierre où naviguent les rêves des hommes pour peu que, dans leur cœur, ils soient restés un peu des enfants. Qui cristallise aussi certainement leurs désirs de pouvoir. JG s’arrêta dans une courbe de la rue, presque en haut du village, et gara la Picasso dans le petit espace, juste à côté du perron dont il monta l’escalier de pierre. Il chercha ses clefs, ouvrit sa porte, et perçut instantanément que quelqu’un était venu avant lui. Il se retourna brusquement, avec la sensation désagréable d’avoir été suivi. Mais personne. Seulement là-haut, vers le château qui venait de s’illuminer, il remarqua des allées et venues. Des lampes qui se déplaçaient. De l’animation comme parfois quand il y avait une réception, un reportage ou un concert. Il pensa au mort dont avait parlé Casa. Alors, c’était peut-être là-haut justement… Soudain, il avait presque peur d’entrer dans sa maison. Il retrouvait des impressions pénibles et qu’il croyait oubliées pour toujours. D’être guetté, poursuivi. Impressions primaires d’insécurité, d’animal traqué. Il se surprenait cependant à éprouver un plaisir trouble dans cette inquiétude. « Au fond, c’est ça la réalité, et c’est la sécurité qui est illusoire. De toute façon, la mort est au bout du chemin… » Il se tourna lentement vers l’intérieur, avança la main à tâtons vers l’interrupteur. En même temps, il identifiait une odeur, ou plutôt un parfum… du lilas. Et une main se posait sur la sienne. Une petite main très douce. — Coucou ! — Chloé ! Tu es complètement folle ! La lumière s’allumait. Il y avait en effet un gros bouquet de lilas sur la table, au milieu du séjour, et une gamine ravie d’avoir réussi son effet qui le regardait en riant. — Tu m’as fait peur ! Tu te rends compte, avec ce qui vient d’arriver. J’ai cru que quelqu’un était… — Je voulais te faire une surprise, je t’ai cueilli du lilas parce que je sais que tu l’aimes. C’est bien vrai que tu l’aimes ? — Oui, mais ce n’est pas une raison pour… — C’étaient les dernières grappes de cette année, je croyais te faire plaisir. En même temps, le rire s’éteignait dans les yeux de la petite fille. Elle n’aurait pas aimé d’ailleurs qu’il l’appelât « petite fille », à peine en était-elle encore une. JG la souleva de terre et la serra contre lui tandis qu’elle nouait ses jambes autour de sa taille. — Bien sûr que ça me fait plaisir. Mais tu vas voir ce que va dire ta grand-mère si elle s’en aperçoit. Les dernières, vraiment ? — Les dernières. Pour toi. C’était la fille de Casa. Elle avait douze ans comme la plus grande de ses filles à lui. Il sentit un vertige en même temps qu’il y pensait, l’impression de ne plus savoir très bien lui-même qui il était. La peur de ne pas les voir grandir, de ne pas les reconnaître quand il les verrait. Il chassa ces idées noires comme des mouches importunes et embrassa la petite dont les grands yeux s’écarquillaient tout près des siens, avant de la reposer sur le sol. — C’est très gentil, ma chérie. Mais tu m’as fait une de ces peurs. Tu es venue comment ? — Avec mon vélo. — Alors tu vas rentrer tout de suite chez toi et dire à ton père que je suis arrivé. Moi, je vais prendre une douche et je viens vous retrouver tout de suite après. — Ouais, super ! À tout à l’heure. Elle dévala le perron, prit son vélo que JG n’avait pas remarqué de l’autre côté de la rue et s’élança dans la descente.
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