Chapitre XI

823 Words
XITout en se déshabillant, il saisit son portable et, s’étonnant de n’avoir toujours pas de message, il rappela aussitôt Nancy. Sa voix où perçait nettement l’anxiété, le surprit. — Nancy ? Il y a quelque chose qui ne va pas ? Il était resté incapable de l’appeler autrement que Nancy. Tous les petits mots habituels des amoureux lui étaient devenus impossibles. C’était un langage qu’il avait connu avec Julia mais, depuis qu’ils étaient séparés, les mots d’amour avaient disparu de son vocabulaire et lui semblaient sonner faux. Cela leur posait des questions, à Nancy comme à lui sur la profondeur de leurs sentiments. Pourtant, ils avaient réellement besoin l’un de l’autre, de cela au moins il était certain. Il insista : — Ça ne va pas ? J’ai l’impression que tu as peur. Je me trompe ? Elle répondit après un long silence, comme un reproche : — J’ai essayé de t’appeler plusieurs fois dans l’après-midi, ça répondait pas. — Mais j’étais sur la route, tu le savais bien. Tu n’as pas eu mon message ? J’éteins toujours mon portable en voiture. Tu ne sais pas encore que je suis un homme sérieux ? Il essayait de la faire rire mais, de toute évidence, ça ne marchait pas. — Tu m’en veux ? Je viens d’arriver chez moi, je me prépare à prendre une douche. J’ai transpiré dans la voiture, il fait très chaud et je suis à poil… — Essaie pas de détourner la conversation, JG. Et d’ailleurs, moi aussi, je suis à poil. Je suis allée me baigner, j’étais toute salée… Elle hésitait et finalement préféra ne pas lui parler de l’incident de l’après-midi. Après tout peut-être que son subconscient lui avait joué un tour, qu’elle avait tout simplement cédé à la panique. Elle finit sa phrase : — …donc nous sommes nus tous les deux… — Wouaou ! — T’excite pas, JG, nous sommes seulement au téléphone. Dis-moi plutôt pourquoi tu viens pas me rejoindre si tu as tellement envie de moi. — C’est vrai que j’ai envie de toi. Si tu étais là, tu le constaterais même tout de suite. Elle ignora l’allusion. — Alors ? — C’est mon ami Casa, je t’ai déjà parlé de lui plusieurs fois. Il m’a appelé au secours et je ne pouvais pas le laisser tomber. — Au secours ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Il lui expliqua ce qu’il savait et, en trois phrases, il mesura combien peu il en savait sur le meurtre dont lui avait parlé Casa. — Et c’est tout ? Il t’a rien dit de plus ? Elle doutait parce qu’elle voyait resurgir les menaces de l’hiver précédent. Elle n’osait pas encore lui parler de sa propre frayeur. Sans quoi Jean-Gabriel aurait certainement analysé la situation différemment. Il y eut encore un silence. Puis : — Qu’est-ce qui nous arrive, JG ? Tu crois que ça recommence ? — Mais non, bien sûr que non, ça ne peut pas recommencer. Ça n’a rien à voir. Cette fois, ça n’a rien à voir avec nous, ni avec toi. C’est seulement que Casa me prend pour Hercule Poirot ou quelque chose comme ça. Et ici c’est un tout petit village. On se connaît tous, tu comprends ? Alors on a peur d’imaginer que quelqu’un d’entre nous est peut-être un criminel. Casa, c’est presque mon frère. Je peux même dire que c’est mon frère. Quand tu viendras ici, tu comprendras mieux. — Alors je viens demain. — Non, voyons, c’est inutile. — Pourquoi tu veux pas ? Tu me dis la vérité ? Il n’envisagea même pas qu’elle pût être, à ce moment-là, simplement jalouse et que sa méfiance pouvait aussi venir de là. — Bien sûr que je te dis la vérité. Mais tu devrais faire sept ou huit cents kilomètres, et les faire en voiture parce que les horaires des trains sont encore pires qu’ailleurs dans ces coins perdus. — Je viens, j’ai encore la voiture. Je voulais la rendre demain mais je vais la garder un ou deux jours de plus, voilà tout. — Mais à quoi bon ? Je vais venir dans deux ou trois jours, pas plus. — Tu dis ça mais tu en sais rien du tout. — Ce n’est pas raisonnable, voyons ! — Tu me caches quelque chose ? Je viens, je veux être avec toi. Figure-toi qu’en plus, je viens de lire un petit livre sur la chapelle de Rocamadour et j’ai envie de visiter la ville qui porte le même nom. Appelle ça un pèlerinage, si tu veux. À moi aussi, ça me paraît presque ridicule mais j’ai promis de le faire à Willy et Marie, surtout à Marie, je t’expliquerai. Nous avons plein de choses à nous expliquer, tu vois bien. Et ce serait trop long au téléphone. — Mais c’est trop loin ! — Quoi, Rocamadour ? — Non, enfin si, Rocamadour c’est tout près d’ici. Une soixantaine de kilomètres à peine. Mais de Camaret jusqu’ici… et tu ne connais même pas… — Alors je mettrai deux jours, c’est pas grave, autrefois les gens le faisaient à pied. Et puis j’aurai moins peur si on est ensemble. Il dut capituler. Sans pouvoir vraiment comprendre pourquoi, il sentait de l’inquiétude dans la voix de Nancy et dans cette hâte de le rejoindre. Avait-elle peur pour lui ? Après tout, c’eût été une réaction normale. Il finit donc par accepter qu’elle prenne la route le lendemain, en se disant qu’à sa place, il aurait fait la même chose et sans doute même plus vite. Sous la douche, il pensait encore à elle, elle toute salée, blanche et nue, avec ses yeux violets… Le bouquet de lilas en bas sur la table embaumait. L’eau fraîche le détendit et apaisa un peu son désir.
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