Chapitre 13 — Le Deuxième Soleil de Sang

678 Words
Le deuxième jour se leva sur un champ de mort. La brume matinale s’accrochait encore aux corps étendus, aux armes brisées, aux boucliers fendus par la veille. Les charognards tournaient déjà, mais les vivants n’avaient pas le luxe du deuil. Des deux côtés, les guerriers se relevaient avec les muscles lourds, les yeux brûlants, le cœur rempli d’une haine que la nuit n’avait pas apaisée. Chez les combattants de la Lékié, la rage avait changé de visage. Ce n’était plus seulement la colère du premier choc, mais une détermination sombre, presque fanatique. — Ils ont volé notre roi, répétait-on autour des feux. — Aujourd’hui, Ongola paiera. Batchenga passa parmi les rangs, le torse couvert de sang séché. — Hier, nous avons frappé fort, lança-t-il. Aujourd’hui, nous frapperons juste. Pas de recul. Pas de pitié. Les tambours résonnèrent de nouveau. Du côté d’Ongola, la nuit avait été courte. Fuda Ewondo avait réorganisé les lignes, repositionné les troupes de Bikok sur les flancs les plus exposés. Tsoungui avait passé des heures à observer le terrain, traçant des symboles dans la terre, murmurant des prières anciennes pour perturber l’élan ennemi. — La Lékié combat avec son cœur, dit-il à Ekang. Mais le cœur fatigue plus vite que l’esprit. Ekang-Ongola acquiesça sans répondre. Il savait pourtant que la fatigue gagnait aussi ses hommes. Lorsque le soleil perça enfin la brume, la bataille reprit. Plus violente. Plus désordonnée. La Lékié attaqua avec une fureur renouvelée, cherchant à briser définitivement les lignes d’Ongola. Les cris de vengeance couvraient le fracas des armes. Des guerriers se jetaient sur les lances sans chercher à esquiver, déterminés à emporter leurs ennemis avec eux dans la mort. Kolo Beti affronta une nouvelle fois Batchenga. Le choc de leurs armes résonna comme un tonnerre. — Tu combats bien, grogna Batchenga. Mais tu combats pour un mensonge. — Et toi pour une rumeur, répliqua Kolo Beti en bloquant un coup. Nous sommes déjà prisonniers de ce que d’autres ont décidé pour nous. Autour d’eux, le combat faisait rage. Basogo Enyegue tenait une position clé, repoussant vague après vague les assauts lékiéens, tandis que Tsoungui orchestrai​t des manœuvres de contournement limitées pour soulager les troupes d’Ongola. Mais alors que toute l’attention était tournée vers ce champ de bataille principal, un autre mouvement se dessinait… loin des cris. Dans le silence des forêts et des pistes secondaires, Nanga-Mbarga avançait. Ses mercenaires ne portaient ni couleurs, ni emblèmes clairs. Des hommes endurcis, habitués aux guerres sans gloire, aux victoires sans chants. Ils avaient contourné le champ de bataille, évitant soigneusement éclaireurs et patrouilles, guidés par des informations précises… trop précises pour être fortuites. — La Lékié a déplacé l’essentiel de ses forces, murmura un lieutenant. — Comme prévu, répondit Nanga-Mbarga avec un sourire calme. Quand deux géants se battent, le plus malin frappe leurs arrières. Devant eux se dressaient les premières défenses internes du royaume de la Lékié. Des postes réduits, des gardes fatigués, convaincus que le danger venait de l’est, pas de l’intérieur. L’attaque fut rapide. Silencieuse. Des sentinelles tombèrent sans cri. Des dépôts furent incendiés. La Lékié, déjà engagée dans une guerre frontale, ne réalisa pas immédiatement que son cœur était menacé. Pendant ce temps, sur le champ principal, un messager arriva en courant auprès d’Ekang. — Seigneur… haleta-t-il. Des combats ont été signalés à l’intérieur du royaume de la Lékié. Pas de nos troupes. D’autres. Ekang-Ongola fronça les sourcils. — La Sanaga…, murmura Fuda Ewondo. — Ou quelqu’un qui joue plus d’un camp, ajouta Tsoungui. La nouvelle ne stoppa pas la bataille, mais elle en changea la nature. La Lékié combattait désormais sans savoir que son arrière était attaqué. Et Ongola comprit que la guerre venait de s’élargir, de devenir quelque chose de plus dangereux encore. Au loin, Nanga-Mbarga observait les flammes s’élever derrière les lignes lékiéennes. — La guerre n’est jamais une affaire de courage, dit-il calmement. C’est une affaire de timing. Il ignorait encore que, dans l’ombre, d’autres regards suivaient chacun de ses pas… et que cette journée ne se terminerait pas comme il l’avait prévu.
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