Côtes-du-Nord : mars 1942

496 Words
Côtes-du-Nord1 mars 1942Un cahot plus v*****t que les autres précipita Anne de Tréharec contre le siège avant de la voiture et la réveilla en sursaut. Elle se frotta les yeux et passa ses doigts engourdis dans son épaisse chevelure brune. Combien de temps avait-elle dormi ? Un coup d’œil par la fenêtre lui indiqua que le paysage n’avait pas changé depuis des kilomètres : des chemins étroits encastrés entre de hauts talus broussailleux qui bouchaient la vue et lui donnaient envie de vomir. Alors qu’elle tournait la tête, une toupie sombre tournoya devant ses yeux. Anne réprima à grand mal une nausée. Elle ne voyageait pas bien en voiture. Coincée sur le siège arrière au milieu d’un amas de valises et de sacs, Anne frissonna. Il faisait froid dans la vieille Citroën qui cahotait péniblement sur la route pleine d’ornières. – C’est un vrai parcours du combattant ! grommela le Frère Jean. Une main sur le volant, il s’empara de ses petites lunettes à monture métallique et essaya de les astiquer contre son chandail avant de les replacer sur son nez. – C’est ma myopie, mes lunettes, la buée dedans ou le brouillard dehors ? – Sans doute un peu des quatre, répondit son passager, un adolescent blond dont le regard tentait lui aussi de percer le flou combiné de la condensation intérieure et de la brume extérieure. Le Frère Jean passa une main impatiente sur la vitre devant lui. – C’est une vraie purée de pois ! U-ne-pu-rée-de-pois, répéta-t-il plusieurs fois en appuyant sur chaque syllabe. L’adolescent se retourna et fit un clin d’œil taquin à sa sœur. Anne se força à lui répondre par un sourire. – Quelle heure est-il James ? demanda le Frère. Malgré ses efforts pour sembler détendu, la tension dans sa voix était presque palpable. James se rassit face à la route et jeta un coup d’œil à sa montre. – Presque quatre heures. – Aïe, dit le Frère. La nuit tombe déjà. – Vous croyez qu’ils ne vont pas nous attendre, demanda Anne en tentant, elle aussi, de masquer l’anxiété dans sa voix. – À cette allure… commença le Frère. En plus ils ne connaissent pas la date exacte… – Ils nous attendront, dit James. Il se retourna à nouveau vers sa sœur et, son regard clair fixé dans le sien, il répéta tout bas : « Ils nous attendront ». Son visage était calme et assuré. Anne détourna les yeux. Bien qu’elle sache que son frère voulait la rassurer, le vieil énervement remontait en elle. Il ne pouvait rien lui promettre de la sorte et ferait mieux de se taire. Elle soupira, se laissa glisser un peu sur la banquette et posa sa tête contre le dossier. Elle allait se laisser aller de nouveau au sommeil quand une ombre gigantesque et fantastique, comme un homme aux ailes déployées, apparut juste devant la voiture. Le Frère Jean freina en tournant le volant de toutes ses forces. Le véhicule fit une embardée vers la gauche puis s’arrêta net contre le rebord du chemin creux. Le rebond secoua violemment les trois passagers. – Qu’est-ce que c’était, dit le Frère en haletant. – On a écrasé quelqu’un, balbutia Anne les yeux dilatés d’horreur. 1 À l’époque les Côtes-d’Armor se nommaient les Côtes-du-Nord.
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