II-1

2037 Words
II « Vous êtes parfaites » Rozalia tourne son visage vers le mur du bâtiment, puis sourit machinalement. Elle ralentit son pas et traîne du regard pour voir la réaction de l’émoticon qui vient de lui adresser ce gentil compliment. « Quel beau sourire ! Ravi de vous voir heureuse, Rozalia, et bonne journée ! » Enchaîne le smiley tout sourire. Elle ne répond pas. Elle sait bien que c’est un programme qui lui parle, mais ça lui fait tout de même plaisir d’entendre ça. Après tout, il avait scanné son sourire, et c’est aussi ce que font les gens. Elle ne se trouve cependant pas aussi rayonnante que ce que la boule jaune prétend. Elle a de nouveau mal dormi cette nuit. Cela fait quinze jours qu’elle pense à cet homme exagérément mystérieux, et plus d’une semaine qu’elle pense qu’il est grand temps d’arrêter d’y penser. Elle avait été blessée dans son honneur, et tous ses cours de yoga et de « lâcher prise » n’y pouvaient rien. Chaque fois qu’elle cherchait le silence, la scène au Montjoie se rejouait dans sa tête. Impossible d’effacer ce visage impassible de sa mémoire. Plus elle s’acharnait à l’oublier, plus l’homme revenait dans la plus totale et irritante indifférence à son égard. Elle se mordille les lèvres en arrivant devant le Dymaxion. Au pied de l’imposant monument, elle se sent à nouveau toute minuscule. L’immense bâtisse qui semble la regarder de haut partage le centre de ce petit monde avec le Grand stade. On y accède par un chemin sablé d’or qui constitue le boulevard principal de la bulle Athéna, croisé par un autre boulevard en or diamétralement perpendiculaire au premier. Toutes les routes secondaires sont pavées d’argent, et les ruelles dallées de bronze. Quant aux espaces entre les différents bâtiments, ils ne sont rien d’autre que des étendues sinueuses d’eau turquoise, ou simplement du métal recouvert d’une fine plaque de verre polie reflétant tout aussi bien que l’eau l’éclat bleuté de l’écran-ciel. Les deux édifices gigantesques se font face au croisement des deux segments dorés. Rien n’est laissé au hasard ici-clos. Le Grand Stade est une monumentale et majestueuse balle de golf d’exactement cent cinquante-trois mètres de diamètre. C’est ici que se déroulent les grands évènements sportifs, et c’est pourquoi on l’a placé en plein centre de la bulle. La compétition sportive est au cœur de la vie des Hommes. C’est véritablement le poumon de Léa, et les Jeux Olympiques divisent l’année de quatorze mois en deux saisons : huit mois d’entraînement et six mois de compétition. C’est la respiration annuelle de Léa qui rythme la vie de l’Humanité depuis la nuit des temps. Le bâtiment spectaculaire a la forme d’une sphère parfaite, d’une blancheur opaline, étincelante et inaltérable. C’est stupéfiant de se retrouver face à un tel chef-d’œuvre architectural, même après y être passé devant maintes et maintes fois. On a toujours l’impression que l’immense boule peut se mettre à rouler et tout écraser sur son passage. Elle peut contenir jusqu’à 500 000 personnes, soit le nombre exact d’habitants de la bulle. Sa base, pourtant, ne rentre en contact avec le sol que sur une surface de la grandeur d’un pouce. Ce miracle architectural a été rendu possible par la maîtrise des lois de la gravité. On aurait tout aussi bien pu faire flotter le Grand Stade à quelques mètres du sol. Libérer les choses de leur lourdeur ouvre bien des voies. Cette avancée technologique fondamentale a permis de mettre des sièges sur l’hémisphère supérieur du bâtiment, augmentant la capacité d’accueil tout en assoyant littéralement les spectateurs au plafond. L’insoumission aux lois gravitationnelles avait aussi permis des tas d’autres commodités de la vie courante, comme les couloirs verticaux, que l’homme emprunte en marchant sur les murs. Enfin, elle a permis la création de plusieurs nouveaux sports, notamment l’inside-ball, de très loin le sport le plus populaire de l’Abundantia. Un genre de rugby qui se joue à gravité zéro dans les trois dimensions d’une cage. Pile en face de la figure du mouvement se dresse celle de l’équilibre. Le Dymaxion est entièrement revêtu du noir le plus vif qu’il avait été possible de produire. Dans l’enceinte de Léa, le noir représente tout ce qui est sacré. Rien n’est laissé au hasard. Les formes parlent, et les couleurs aussi. Le Dymaxion est un gigantesque cuboctaèdre atteignant tout comme le Grand Stade les cent cinquante-trois mètres de haut. La géométrie est porteuse de sens pour qui sait dialoguer avec les formes et les nombres. Huit faces triangulaires, six carrés, soient vingt-quatre arrêtes non seulement identiques mais aussi placées à égale distance du centre. La figure symbolise l’équilibre tandis que sa noirceur profonde inspire l’infinité. La fusion de la géométrie de la bâtisse avec l’éclat d’ébène des façades matérialise l’idée d’un rythme stable, d’un perpétuel renouveau, de l’enchaînement régulier des cycles. Rien qu’un regard posé dessus et on est pris d’un sentiment d’invulnérabilité, ainsi que d’une troublante sensation d’éternité. Est-ce un fabuleux hasard que les années soient constituées par quatorze mois, rythmées par huit mois de préparation aux jeux et six mois d’épreuves ? Est-ce un hasard si une journée dure vingt-quatre heures, dont douze pour le jour et autant pour la nuit ? Certaines choses ont des effets et cela même quand les causes nous échappent. Les symboles nous parlent avant qu’on les entende. Oui, les images chuchotent leurs subliminales vérités à l’intérieur de l’observateur, cependant qu’elles captivent, fascinent et charment le contemplatif au regard assidu. Si le Grand Stade est le poumon du système, le Dymaxion en est le cœur. L’édifice est tout aussi impressionnant que son voisin. Il a une vocation différente mais d’importance égale. En plus d’être le lieu de la fabrique et de la culture des bébés, c’est au cœur du bâtiment qu’est précieusement gardé le Bétylite, la mirobolante pierre sacrée à partir de laquelle tout le bétyle est extrait. C’est là la véritable pierre angulaire de l’Abundantia, à la fois la source intarissable d’abondance et l’origine de toutes les transsubstantiations. Le Bétylite est unique, mais chaque bulle en possède une réplique, présentée sous la forme d’un grand cube noir qu’on peut venir contempler (ou même remercier) au premier étage du Dymaxion. Quant à la vraie pierre, l’authentique Bétylite, personne ne saurait la décrire. La Capitale cultive le mystère autant autour de son origine que sur son apparence. On entend parfois dire que la pierre originelle serait en trois dimensions, mais aurait paradoxalement la gueule d’un trou sans fond, donnant l’impression de contenir le néant en elle-même. Plus fantasque encore, l’impalpable pierre serait véritablement plus noire que le noir. C’est du moins ce que raconte l’Histoire, et c’est ici tout ce que l’on peut en dire. C’est le Bétylite, voilà tout, et rien d’autre n’y ressemble. Il produit en quantité infinie la substance aussi précieuse pour l’Abundantia que l’est le sang pour le corps humain : le susnommé bétyle, cette matière noire extraordinaire, voire non-matière, ou plutôt matière hypothétique aux potentialités illimitées à partir de laquelle l’Abundantia tire toute son abondance. Pour le décrire en quelques mots, le bétyle est un condensé d’énergie neutre, une substance imperceptible et indifférenciée prenant chair de n’importe quelle matière, du moment que l’on connaisse la structure atomique et moléculaire de celle-ci. À l’instar de nos cellules souches qui se spécialisent selon les injonctions de la nature, le bétyle se soumet aux exigences de la science. La substance indifférenciée se matérialise à partir des informations technologiquement injectées par les ordinateurs (des genres de micro-ondes cubiques appelés « matérialisateurs » ou encore « maters ») puis elle s’imbibe des données et se corporifie, donnant matière à toutes les potentialités. C’est uniquement à partir du prodigieux bétyle que l’Humanité tire toutes les choses dont elle a besoin, et bien plus encore, et cela depuis des siècles qu’on ne se soucie même plus de compter. Nourriture, eau, air, métaux, cristaux, tissus, médecine, etc. Absolument tout ce qui se trouve sous le dôme, ainsi que le dôme lui-même, a été fabriqué à partir d’une pierre qui se tiendrait dans une seule main s’il était possible de la tenir. Le progrès technologique couplé au miracle du Bétylite produisit ainsi le véritable feu prométhéen et amena l’Homme à réaliser le but ultime de son aventure eschatologique : devenir le créateur de son monde. L’exploitation du bétyle permit littéralement la création d’un monde par l’Homme et pour l’Homme, un monde éternel et infiniment prodigue personnifié par le saint nom de Léa. *** Comme à chaque fois, Rozalia marque un temps d’arrêt avant s’introduire dans le Dymaxion. Elle lève la tête pendant deux ou trois secondes, se laisse pénétrer par la grandeur et la beauté du bâtiment, puis fait quelques pas pour s’arrêter derechef devant l’entrée, cette fois pour se faire scanner des pieds à la tête. Ensuite, elle rejoint l’ambassadeur au dernier étage du bâtiment en empruntant un couloir vertical. La gravité se renverse à peine le seuil franchi, et elle marche maintenant sur le mur comme sur le sol. D’un point de vue externe, c’est à peine croyable de la voir marcher ainsi verticalement, mais depuis son point de vue à elle c’est la perspective qui est soudainement réajustée de 90 degrés. Les couloirs verticaux sont rapidement devenus des couloirs comme les autres (ils en portent même mieux le nom la moitié du temps) et ce n’est pas plus déroutant de « marcher haut » ou « d’aller bas » que de le dire. Il y a juste une fraction de seconde assez perturbante où l’on a l’impression de tomber au moment de passer le seuil d’un couloir vertical. Mais ce qui a surpris ne surprend plus. On s’y habitue vite, et l’esprit croit qu’il tombe jusqu’à ce qu’il prenne conscience que c’est sa projection qui fait un quart de tour. Le renversement de gravité a plus dupé et dérouté ses propres inventeurs que les gens de l’Abundantia qui empruntaient déjà ce type de couloir à quatre pattes. Elle rentre maintenant dans une grande pièce octogonale, tout un étage décloisonné offrant une vue panoptique sur l’Abundantia. La bulle est divisée en quatre parties égales séparées par les deux boulevards sablés d’or dessinant une croix sur ce monde parfaitement circulaire. La vue est splendide. Au nord, il y a le quartier résidentiel, où s’élèvent les tours d’habitations (aussi appelées les « adamantes ») matérialisées à partir de toutes sortes de cristaux précieux ; à l’Est s’étend le quartier des arts ; à l’ouest le quartier des sports et enfin, au sud, l’éblouissante plage de sable d’or qui côtoie une piscine bleuissant l’extrémité de la bulle sur tout le quart de sa périphérie. Dans l’Abundantia, la minutie est reine et l’ordre est roi. Il n’est plus question des points cardinaux du système chaotique des primitifs. Ici-clos tout est ordonné et identique d’une bulle à l’autre, et plus besoin des points de repère magnétiques pour s’y retrouver. Chaque chose a sa place. On se dirige vers les résidences, la plage, les arts ou les sports, qui ont respectivement remplacé le nord, le sud, l’est et l’ouest. Où que l’on soit dans l’Abundantia, il n’y a que ces quatre directions. Sans prendre le soin de la regarder, Philistin lui adresse un bonjour très volatile. Rozalia ne prend pas la peine de répondre, sachant qu’il est trop distrait pour entendre. Toute son attention est accaparée par un écran aussi grand que lui, et il gesticule devant, semblant s’impatienter presque anxieusement. De la sueur dégouline de son front, qu’il essuie avec la manche de son costard noir. Les ambassadeurs, et il n’y en a qu’un pour chaque bulle, sont les seuls à pouvoir revêtir la couleur sacrée. Ils portent tous un très luxueux trois pièces noires, avec une élégante chemise en damier noir et blanc. Cela donne un charisme particulier à cet homme pourtant terne et blafard. Ses sourcils gris sont si longs et touffus que les poils se regroupent en mèche et retombent vers l’avant. Paradoxalement, il a une forte calvitie qui ne lui laisse que de rares cheveux au-dessus des oreilles et sur la nuque. Il en ressort une face assez comique, dont on ose cependant point rire. Le visage est sérieux, le regard profond, si profond qu’il devient glacial quand l’homme s’emporte dans une colère. Et ce vieux grincheux est aussi un érudit à la parole précise et aiguisée. En allumant son ordinateur, Rozalia voit la date s’afficher en grand au centre de l’écran : J –30 avant J-O Elle comprend alors pourquoi l’ambassadeur Philistin est dans un état pas possible. Il reste pile un mois avant le début des Jeux Olympiques, et c’est le jour du tirage au sort des finales des champions. — Ça devrait déjà avoir commencé, ronchonne-t-il. Rozalia n’aime pas ce jour. Ça fait trois ans d’affilée que la bulle Athéna n’est pas tirée, et dans les dix dernières années elle n’a été chargée d’organiser qu’une seule finale des champions, et c’était pour du bowling. Il y a pourtant presque une chance sur deux d’être tiré. Alors à chaque fois l’ambassadeur pique une terrible crise, et il est encore plus désagréable que d’habitude jusqu’au début des Jeux, parfois même au-delà. Très bien, se dit-elle, profitons de l’occasion. En tant que secrétaire de l’ambassadeur, Rozalia a accès au répertoire complet de la bulle Athéna. Il n’est pas autorisé, ou plutôt pas très déontologique d’aller fouiner dans les dossiers et les archives des individus à des fins personnelles, mais la curiosité l’emporte. Elle jette un regard oblique vers Philistin. Celui-ci, absorbé par l’écran, grince des dents sans dévier le regard une seule milliseconde. On dirait même qu’il se retient de cligner des yeux.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD