« PORO-AUBYO », tape-t-elle rapidement. L’ordinateur cherche en ramant un peu. Elle se rend compte qu’elle est dans le même état d’impatience et d’angoisse que l’ambassadeur.
Un visage apparaît. C’est bien le visage du fou qui descend le Montjoie cheveux à l’air, sans casque de protection ni ceinture de freinage. Oui, c’est lui, sans aucun doute possible. C’est bien l’homme qui n’a même pas daigné regarder plus bas que son visage, elle qui avait fait tant d’effort pour se mettre en valeur. C’est bien l’homme qui s’était ennuyé d’elle dès les premiers instants, elle qui d’habitude éprouve un mal fou à se désengluer des avidités souvent oppressantes de la gent masculine.
Elle scrute ce visage qui l’irrite et son cœur se met à battre l’intrigue. Il y a quelque chose de troublant, mais elle ne sait pas quoi. Son regard est ténébreux au premier abord, puis il s’adoucit quand on s’y attarde. Elle zoome sur son iris, et découvre de vifs éclats jaunes submergés par un bleu plus éclatant encore que le bleu-jour de l’écran-ciel. Il est coiffé comme au matin de leur rencontre, les longs cheveux châtain clair ondoyants en pagaille vers l’arrière, se mêlant à une barbe épaisse, plus foncée que sa chevelure mais blanchissant prématurément par endroits. Ses lèvres ne font aucun effort pour démontrer une quelconque émotion. Il a les détails caractéristiques d’un homme que l’ennui a mûri, cependant qu’une puissante énergie semble émaner de l’ensemble de son visage. Il y a un feu brûlant derrière l’atonie de l’homme blasé, comme si quelque chose souriait à l’intérieur de lui.
Rozalia jette ensuite un coup d’œil sur la photo de son bureau, et contemple son propre visage collé à côté de celui de sa fille Orfélia. Elle approche la photo, collant celle-ci quasiment contre le bout de son nez, et s’observe longuement, droit dans les yeux. Sa figure se transforme, ou plutôt c’est sa perception qui se défige. Plus elle se regarde et plus se meuvent les choses fixes. C’est une vision de l’esprit, à la fois subtile et incontestable. Elle est troublée. Derrière ce visage épanoui, il y a maintenant quelque chose qui hurle à la mort. Elle ressent tout ça sans ne rien pouvoir expliquer. Elle était pourtant heureuse, ce jour-là.
Elle repose le cadre puis s’immisce dans la vie privée de Poro-Aubyo. Elle y trouve un joli palmarès sportif, en tant que skieur dans la jeune enfance, puis en tant qu’insider un peu plus tard. Rozalia en tombe presque de sa chaise. À l’âge de treize ans, il est sélectionné dans l’équipe d’inside-ball de la bulle Athéna, jusqu’à ce qu’on lui découvre une malformation cardiaque dès la première visite médicale. Le petit Poro-Aubyo est alors interdit de sports intenses. À peine quelques semaines après, on décelait chez lui une maladie mentale et un déni de la réalité. Il est ajouté que l’enfant avait sombré dans une profonde dépression, refusait de se nourrir et avait rusé pour ne pas prendre ses traitements. Rozalia clique sur sa fiche santé pour obtenir plus de précisions sur sa maladie mentale.
Démence nocturne : mal extrêmement rare touchant la psyché durant le sommeil. L’enfant croit être transporté hors de son corps pendant qu’il dort. Remèdes : inconnus à ce jour. Maladie trop rare pour entamer des recherches.
Depuis l’enfance, rien dans le dossier, hormis que Poro-Aubyo est volontaire en charge de l’accueil et de l’entretien au musée de l’Histoire de l’Homme et des Ténèbres, et ce depuis peu après sa majorité. Aucune activité sociale d’aucune sorte. Pas de sport. Pas d’activité artistique. Historique des conversations téléphoniques : Rien. À croire qu’il n’a pas un seul ami.
Son relevé de dépenses ne mentionne que de la matérialisation de nourriture. Quelques habits parfois, ou quelques objets de la vie pratique. Aucune médecine, pas même la moindre capsule de bonheur. Le peu de renseignements qu’il y avait sur lui en disait long sur sa personne.
Cas socialement déviant, renseigne immanquablement l’algorithme de calcul des individualités.
Cet homme n’existe pas, se dit Rozalia. Elle revient sur la photo et son cœur bat de plus belle. Elle ne sait pas pourquoi. Elle n’y comprend rien. Est-ce de la crainte ou est-ce de l’attirance ? Peut-être est-ce le mélange de ces deux choses contradictoires qui provoque ce déchaînement d’émotions incompréhensibles ? Peut-être est-elle tombée sous le charme de ce regard mystérieusement ténébreux ?
— Oh oui ! hurle triomphalement Philistin.
Rozalia revient à la réalité. Elle demande ce qui se passe, tout en quittant le dossier identitaire de Poro-Aubyo sans oublier de supprimer l’historique de ses recherches.
— C’est incroyable ! C’est prodigieux ! C’est extraordinaire ! C’est un p****n de miracle !
Philistin emploie souvent des mots incompréhensibles. Un miracle ? C’est bien la première fois qu’elle entend ça. C’est à se demander où l’ambassadeur va chercher de telles formulations. Malgré l’extrême agitation autour d’elle, Rozalia finit calmement d’effacer les preuves de son intrusion, puis lève enfin la tête vers l’écran des résultats. Dans l’ordre alphabétique est inscrite la répartition du lieu des finales des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf bulles de l’Éternelle Abundantia :
Antigone : jeu de dames
Aphrodite : beach-volley
Apollon :
Arès :
Ariane : danse ancrée
Artémis : tir à l’arc
Ascagne :
Asclépios :
Atalante : 400 mètres haies
Et juste en dessous, on peut lire :
Athéna : Inside-ball.
L’ambassadeur exulte. À genoux sur le sol, et les mains croisées au niveau du menton, il semble parler au plafond et lui prodiguer mille remerciements.
— Merci, Dieu, merci !
Mais à qui parle-t-il ? Dieu ? C’est le nom du type qui tire au sort ? Rozalia sourit devant le spectacle grotesque mais néanmoins attendrissant du vieux bougon retombé en enfance. L’ambassadeur croise le regard attendri de sa secrétaire, puis se relève d’un bond vif.
— Ça va ? Demande-t-elle d’une voix joviale.
— Plus que bien ! L’inside-ball ! Tu imagines ? Une chance sur mille !
L’inside-ball est depuis toujours le sport emblématique de l’Abundantia. La finale sera retransmise sur tous les écrans-ciels du monde, hormis dans leur bulle car elle se disputera en chair et en os au Grand Stade. Une chance incroyable pour Athéna.
— Tu sais quoi, Zag ? On va fêter ça comme il se doit ! Attends-moi là. Non, viens plutôt avec moi, enchaîne-t-il sans marquer de pause.
Rozalia tombe des nues. C’est la première fois que l’ambassadeur l’appelle par son surnom. Elle ignorait même qu’il la connaissait sous le nom de Zag.
Honorée, elle suit l’ambassadeur jusqu’à ses appartements. Elle connaît bien l’originalité des lieux. Elle doit souvent y venir dans le cadre de son travail d’assistante. C’est un de ses privilèges de secrétaire de pouvoir se balader au sein du sanctuaire de l’ambassadeur. Elle y découvre des choses étonnantes, tout droit venues d’une autre époque, tout ça dans un cadre volontairement vétuste et pourtant luxueux qu’on ne voit nulle part ailleurs. C’est ce qui fait qu’elle adore faire son volontariat à l’ambassade. Elle y est comme dans un autre monde, et cet autre monde est fantastique.
C’est elle, par exemple, qui s’occupe d’allumer le feu de l’ambassadeur, quand celui-ci a envie de s’y prélasser devant. Elle adore ça, faire jaillir lumière et chaleur depuis cette étrange matière qu’on ne trouve nulle part ailleurs, et que Philistin appelle « bois ». À chaque fois, elle est émerveillée, et elle tire un plaisir fou à l’allumer et à l’écouter crépiter. Souvent, Philistin se sert de cette étrange lumière extrêmement chaude pour activer son « cigare ». Cela fait, il avale et recrache une substance d’une puanteur exécrable, qui ne ressemble à aucune autre. Certains privilèges de l’ambassadeur sont vraiment particuliers.
Elle suit avec empressement le pas tout aussi pressé de Philistin qui l’emmène dans ce qu’il appelle la cave, mais qu’elle appelle « la pièce plus sombre et plus froide que la nuit » (car partout ailleurs, l’air est toujours tiède). C’est au sein de cette sombre fraîcheur qu’elle va chercher les bouteilles du fameux liquide réservé aux seuls ambassadeurs. Elle adore s’y aventurer, car elle ressent comme des frissons, comme si l’air de la pièce lui caressait le dos. Parfois, quand l’ambassadeur lui donne l’ordre de ramener une bouteille, elle prend soin de ne pas la trouver tout de suite, et s’amuse de cette fraîcheur qui pénètre sa peau et chatouille son sang.
Volontaire modèle, Rozalia n’a jamais succombé à la tentation de s’emparer discrètement d’une bouteille. Elle aime trop son activité de secrétaire pour prendre ce risque, bien que les liquides interdits l’intriguent grandement. Elle ne se prive cependant pas de humer les fonds des verres de l’ambassadeur, mais trouve que toutes ces substances bizarroïdes puent plus ou moins selon leur couleur. Il y a quelque chose là-dedans qui agresse violemment le nez.
L’ambassadeur croise les bras devant les centaines de bouteilles empilées les unes au-dessus des autres. Il se racle la gorge, et fronce ses épais sourcils.
— Blanc, rose, ou rouge, marmonne-t-il, avant de tourner la tête vers Rozalia en la regardant du coin de l’œil. Quelle est ta couleur préférée ?
— L’or, répond-elle assurément.
— Vraiment ? Dans ce cas, j’ai de l’or liquide que je réserve pour les grandes occasions, et il me semble que c’en est une. Et pendant qu’on y est...
Rozalia regarde l’ambassadeur sortir d’un carton une bouteille qui contient en effet un liquide de la couleur de l’or. Puis il se dirige vers un coffre en métal usé, remarquablement travaillé. Il semble lourd, car son dos se courbe et il expire bruyamment en le posant au sol.
— Je croyais que c’était de la décoration, avoue-t-elle. Cette boîte est tellement belle.
Des ferrures en formes arrondies s’étendent et s’entrelacent autour d’une rosace. L’ambassadeur enfonce un genre de bâton métallique dans un trou, et le coffre s’ouvre sous le regard intrigué de Rozalia.
— Du vrai vin, dit-il. C’est le bien le plus rare et le plus précieux que j’ai ici !
Les bouteilles sont poussiéreuses, et les étiquettes rongées par le temps. En les fixant attentivement, Rozalia a encore plus l’impression de plonger dans un autre monde.
— Après tout, je suis vieux, murmure-t-il. Ce serait tellement dommage de...
Rozalia tend l’oreille pour comprendre, mais voit bien que l’homme se parle à lui-même. Il semble comme hypnotisé par cette vieille bouteille.
— Va donc allumer un feu, enchaîne-t-il, bien décidé. Je nous prépare de quoi trinquer.
— Trinquer ? demande-t-elle.
Philistin sourit en guise de réponse.
***
Le bois se transforme en une lumière si chaude qu’on ne peut pas la toucher. La matière chante, elle siffle par moments, elle pète parfois. Rozalia a beau avoir allumé des centaines de feux, elle est chaque fois stupéfaite devant ce spectacle.
C’est peut-être parce que le feu est or que j’ai répondu que l’or était ma couleur préférée, se dit-elle. Par endroit, l’or vire à l’orange, et l’on peut même y voir d’éphémères lueurs bleutées. Tout se meut violemment, mais dans une belle harmonie, comme une danse de lumière versatile et sinusoïdale. C’est une féérie indescriptible pour celui qui n’y a jamais assisté.
Elle passe sa main de long en large par-dessus les flammes, sans trop s’y attarder. Soudain, un bruit aigu et fugace la surprend par-derrière. L’ambassadeur vient de déboucher une bouteille.
— Maintenant, il faut laisser respirer le vin. Cinq bonnes minutes devraient faire l’affaire, affirme-t-il.
Rozalia le regarde d’un air ahuri.
— Respirer ? Du liquide qui respire ?
Philistin bloque quelques secondes.
— Oui... afin qu’il s’aère.
La jeune femme demeure perplexe.
— Laisse tomber, ce n’est pas important... En attendant, je vais jouer un peu de piano, si ça ne te dérange pas.
— Non, bien sûr, se réjouit-elle. J’adore vous écouter jouer ! Et cet objet est vraiment extraordinaire !
Le vieil homme approuve d’un petit sourire. Il s’installe ensuite devant le très luxueux piano noir, et commence à chanter d’une voix grave et mélancolique. Rozalia est stupéfaite, elle ne s’attendait pas le moins du monde à ce l’ambassadeur se mette à chanter en tapant sur sa machine.
Ô les femmes que j’aime
Elles se ressemblent, tant elles sont belles
Et je les ai tant aimées
Qu’il m’a fallu m’oublier
Ô les femmes que j’aime
Elles ne le savent même pas
Elles sont si tendres, elles sont si belles
Qu’elles tirent de ma trop fausse voix
Le plus beau des poèmes
Ô les femmes que j’aime
Même si elles ne savent pas
Même si elles, elles ne m’aiment pas
Ces femmes moi je les aime
Quand même
Au tout premier regard
Au tout premier matin
Elles m’ont tiré tant de larmes
Que mon regard s’en est éteint
Quand elles sont parties soudain
Dans d’autres bras, dans d’autres mains
Moi j’ai mis mon cœur dans le feu
J’ai tant pleuré qu’il s’est éteint
Et dans la braise et dans le vin
Je noie ma peine et mon chagrin
C’est ma façon de dire je t’aime
À ces femmes que j’aime
Ô triste vie, triste chemin
Sans amour et sans vérité
Si près et pourtant si loin
Puisque je vous aime un vain
Mon amour ne pouvant aimer
Depuis que je vous ai regardé
Je vous regarde de loin
Je vous regarde m’ignorer
Mais si deux cieux font des cieux
Si la lumière vêtit le feu
Vous verrez j’espère un jour
Se refléter dans mes yeux
De l’amour, le visage
Le visage, le visage
De ces femmes que j’aime
Philistin se retourne et fait face à Rozalia. Le visage intimidé du vieil homme fait sourire la jeune femme. Elle remarque qu’il a les larmes aux yeux. Philistin qui pleure, voilà encore une chose extraordinaire. Jamais elle n’aurait cru voir un jour ce vieux bourru éprouver des émotions. Et pour des femmes, en plus !
— Je ne vous savais pas si sentimental, dit-elle avec une once de stupéfaction. Mais c’est une très belle chanson, vraiment ! Et puis ça change de ce qu’on entend d’habitude, même si c’est un peu triste.