— Certes, approuve-t-il.
— Mais plusieurs femmes, à votre âge, c’est peut-être trop, plaisante-t-elle pour redonner un peu de gaieté à la conversation.
— Oh ! si tu savais !
Rozalia rit tendrement. Philistin s’empare de la bouteille de whisky et va s’asseoir sur son fauteuil en cuir noir posé près de la table basse, non loin du feu, puis invite la jeune femme à s’asseoir en face de lui.
— Tu voulais savoir ce que signifie trinquer. C’est simple, dit-il en remplissant les deux verres d’un tiers de la substance dorée et translucide, tu lèves ton contenant et tu tapes dans le mien en même temps que je tape dans le tien, et ensuite on boit.
Rozalia s’exécute, puis avale d’un trait tout le liquide, tandis que l’ambassadeur se suffit d’une modeste gorgée. L’instant suivant, elle crache de l’air comme si elle crachait du feu.
— J’aurais dû te prévenir. Ce n’est pas de la limonade, s’amuse-t-il à dire.
— Ça brûle la gorge, s’exclame-t-elle en suffoquant. Et c’est dégueulasse !
— C’est pas pour rien qu’on allume le feu avec ça. Son sourire est bienveillant, et il verse juste un petit doigt dans le verre de la jeune femme. Savoure, cette fois. Prends de petites gorgées, ça te chauffera plus que ça ne te brûlera.
Elle s’exécute en appliquant ses conseils.
— Ce n’est vraiment pas très bon, affirme-t-elle juste après avoir trempé ses lèvres.
— Oh que si ! Il faut que tes papilles s’habituent. La première fois, ça a toujours du mal à passer. Il faut prendre son temps, dit-il en accompagnant ses sous-entendus d’un petit sourire joueur.
Rozalia acquiesce en hochant la tête. Elle prend une nouvelle gorgée, mais encore une fois une sensation ineffable s’empare de sa bouche, puis de son corps tout entier.
— Ce qui est étrange, c’est que c’est tiède, et pourtant ça brûle. Et puis même, rien que le goût... Bouerck ! fait-elle sous une grimace.
— On appelle ça de l’alcool. Il aurait peut-être fallu commencer par le vin. C’est encore de l’alcool, mais plus dilué. Ça devrait passer plus facilement. Je t’en sers un verre ?
La jeune femme commence à sentir une impression inconnue, comme si la substance s’emparait un peu de son esprit. D’une manière agréable, s’avoue-t-elle en tendant de nouveau son verre.
— Tu n’imagines pas la chance que tu as. Ce vin est du véritable vin, et c’est extrêmement rare d’en posséder, même pour un ambassadeur.
Rozalia demande ce que signifie du « véritable » vin, ce qui fait sourire Philistin. Les yeux de ce dernier pétillent de joie.
— C’est du vin qui n’a pas été matérialisé à partir du bétyle. Quelle que soit la qualité du breuvage, il perd une partie de sa saveur dès lors qu’il est matérialisé, comme tout le reste soit dit en passant. On dit qu’il en perd son spiritus. Cette bouteille c’est le vin le plus vrai que l’on puisse trouver.
— D’où vient-il, s’il n’est pas fait à partir du bétyle ?
— Tu as l’art de poser les bonnes questions Du mystère de la vie, affirme l’homme en faisant tournoyer le liquide bordeaux. Sache juste que moi-même je n’en goûterai certainement jamais de meilleur.
— Pourquoi donc ne pas le garder pour vous, demande Rozalia en tentant de regarder son interlocuteur à travers le verre cette fois rempli d’un liquide presque qu’opaque. Elle goûte à son tour ledit vin, puis se retient de grimacer pour ne pas le vexer. Cela lui paraît en effet plus digeste que l’or liquide, mais le goût n’en demeure pas moins âpre.
— Ça me fait beaucoup de bien de partager ce moment avec quelqu’un. J’avoue que ta présence me revigore, Zag. Je me lasse de boire tout seul devant ma cheminée. Il renifle son verre avant de boire une lampée, puis s’en délecte d’une façon qui semble exagérée aux yeux de la jeune femme. Il se ressert immédiatement avant de reprendre la parole : Les plus grands plaisirs se doivent d’être partagés, et aujourd’hui c’est un grand jour ! La bulle Athéna va accueillir la finale des finales d’inside-ball, alors au diable l’avarice !
— Au diable ? Qu’est-ce qu’un diable ? s’intéresse Rozalia, intriguée une nouvelle fois par un de ces mots que seul Philistin employait. Ce dernier avale une gorgée du vin en fermant les yeux, comme pour se concentrer uniquement sur le goût. Puis il expire comme s’il en jouissait de tout son corps, et cela pendant de longues secondes, avant de reprendre la parole.
— C’est la personnification du mal, déclare-t-il. C’est lui le grand maître des Ténèbres, si l’on en croit ce que disaient les primitifs. Mais moi je crois que c’est plutôt un concept.
Le diable. Ce mot résonne dans la tête de Rozalia, sans qu’elle ne sache pourquoi.
— Comment savez-vous tout ça ?
— C’est un des privilèges des ambassadeurs. On sait certaines choses que le commun des gens ignore. Mais je ne sais pas si l’on peut appeler ça un privilège. Crois-moi, l’ignorance est un merveilleux présent. Par contre ça, c’est un vrai privilège, lance-t-il, en remplissant de nouveau les verres qui n’étaient pourtant pas entièrement vides.
— Vous savez tant de choses, le flatte-t-elle pour l’amadouer avant de l’emmener droit à ce qui lui brûle les lèvres : dites-moi, que savez-vous de la Capitale ?
C’est l’inévitable question, en effet, la question qui titille tous les esprits depuis toujours. La Capitale demeure un mystère à part entière. Hormis qu’elle est habitée par tous les admirables Héros des dernières décennies, et que tout est plus grand, plus beau et plus parfait que partout ailleurs, rien n’est renseigné. Pas une seule photo. Toute communication entre la Capitale et les autres bulles sont interdites de manière à garder le mystère entier et la surprise complète. Devenir un héros en remportant les Olympiades constitue le seul et unique moyen de connaître la millième bulle, aussi appelée « Pandora », ou encore « la plus que-parfaite ». On ne peut rien savoir de la vie réputée extraordinaire des Héros qui l’habitent, à moins, peut-être, de tirer quelques informations directement de la bouche de l’ambassadeur.
— Un monde merveilleux, dit-il pour se débarrasser de la question.
— Elle est vraiment dix fois plus grande que les autres bulles ?
— Je ne m’en souviens plus très bien. Cela fait un bail que je n’y ai pas mis les pieds. Je n’étais qu’un jeune homme, et aujourd’hui je ne suis qu’un vieillard. Vous savez, les souvenirs s’estompent.
Personne n’est sans savoir que les ambassadeurs naissent au sein même de la Capitale. Ensuite, ils sont éduqués et formés à gouverner, jusqu’à leur prise de fonction, souvent aux alentours de la trentaine. Cela, bien entendu, après avoir prêté serment (sur leur vie) de ne jamais communiquer quoi ce soit à propos de Pandora.
Philistin parle calmement, cependant que ses doigts s’agitent nerveusement sur la table. Il donne l’impression de cacher quelque chose. D’ailleurs, comment peut-on oublier ses souvenirs d’enfance et de jeunesse ? Rozalia persévère.
— Mais vous êtes encore en relation avec les Seigneurs des Jeux, forcément, n’est-ce pas ? Qui sont-ils ?
Philistin baisse la tête. Son regard devient sombre, puis se fige plusieurs secondes dans le fond de son verre de rouge. Il s’éteint, ou presque.
— Ce sont les administrateurs de ce monde, directement issus de la lignée des créateurs de Léa. Ce sont des hommes puissants.
— Pourquoi ne se montrent-ils jamais ?
L’ambassadeur est saisi d’une réaction incontrôlée. La question le déstabilise à un tel point que sa main et tout son corps se contractent au moment même où il s’empare de son verre, et celui-ci lui échappe et se brise. Il fixe avec effroi la précieuse liqueur qui se répand rapidement sur la surface de la table.
— Je crois qu’il est temps de t’en aller, dit-il grièvement, sans quitter des yeux le vin qui continue sa route jusqu’à finir par dégouliner goutte à goutte sur le sol en damier.
— Je suis désolée, déclare-t-elle.
Pourquoi s’excuse-t-elle ? Elle se le demande dans le silence qui suit. Après tout, elle n’a rien fait d’autre que de poser une question. Une question qui a le pouvoir de briser du verre, apparemment.
— N’oublie pas d’annoncer l’heureux résultat du tirage et rentre chez toi.
L’homme se lève, et va jusqu’à lui ouvrir la porte pour la presser de sortir, tout en restant courtois. Rozalia, dos à lui, s’enfile d’un trait son verre rempli du fameux breuvage. Elle se lève ensuite puis prend la direction de la porte sans cacher son désarroi.
— A demain, Rozalia, dit-il sèchement.
Tout est revenu à la normale. Elle le sait : dorénavant, il n’est plus question d’un « Zag » ou d’un « mon amie ». Pourtant, elle sait maintenant que l’homme est capable de sympathie, d’attention, de générosité et même d’humour. Elle se doute aussi qu’il cache quelque chose de terrible, et que ce quelque chose pose un masque d’homme austère et apathique sur sa véritable et chaleureuse nature.
— À demain, monsieur l’ambassadeur, lance-t-elle sans le regarder, à l’instant où elle franchit le seuil de la porte.