IJean-Gabriel marchait devant sur l’étroit sentier qui serpente en remontant de la plage de Veryach vers la pointe de Pen-Hir.
Quelque chose d’enchanteur dans ce décor d’une beauté exubérante, presque exagérée. Dérangeante parce qu’elle donne envie sans cesse de s’arrêter pour saisir un peu de cette émotion inexprimable, pour faire encore des photos qu’on ne regardera probablement qu’une ou deux fois. Un paysage qu’on aurait volontiers qualifié de “kitsch” à ce moment où l’impression de marcher dans une carte postale ou sur un canevas de grand-mère se dégageait des épais coussins de bruyère dont la couleur variait du brun rouge au rose fuchsia et au violet.
Juste en dessous, la marée haute fouettait les roches vernies d’écume éblouissante sous le soleil des derniers jours de juin et, à l’autre extrémité de cette anse magnifique, la falaise s’étirait, longeant la baie en direction de Ker-Loch.
Une trentaine de pas en arrière, la silhouette gracieuse de Nancy suivait Jean-Gabriel. Avec quelque chose de la perfection aussi dans la féminité de sa démarche, au milieu de ce chaos granitique et marin encore tout empreint de la violence créatrice de ce bout du monde.
Tout semblait donc très beau, presque parfait, quoique troublé périodiquement par le bourdonnement têtu et saccadé d’un gros hélicoptère de la Marine Nationale. Hanneton ventru dont les allers et retours le long du littoral ne permettaient plus d’entendre la respiration calme de l’océan. Nancy fit quelques pas un peu plus vite pour rattraper Jean-Gabriel. Elle appela :
— JG !
Il ne répondit pas. Soit qu’il n’eût pas entendu, à cause des battements des rotors de l’hélicoptère qui volait très bas à cet instant en direction de la pointe, soit qu’il fût encore de mauvaise humeur et ne voulût pas répondre. Ils croisèrent quelques randonneurs qui descendaient vers la plage, à cette heure peut-être pour pique-n****r.
Il ne se retourna pas. JG était agacé. Depuis cinq jours qu’ils étaient revenus à Camaret pour y prendre un repos bien mérité, Nancy n’avait pas une seule fois voulu se baigner avec lui. À peine si elle s’était mouillé les pieds.
Ses yeux violets agrandis par la peur disaient assez pourquoi elle refusait obstinément d’aller plus loin. Et plusieurs fois, ils étaient ainsi restés au bord de l’eau, elle, incapable d’avancer et lui, cherchant en vain à l’encourager puis finissant par aller nager tout seul en regrettant de perdre des occasions si belles de profiter ensemble d’un soleil éclatant et d’une eau à vingt-trois degrés.
Il pouvait bien comprendre cependant puisqu’elle avait reçu des menaces. Subi même une agression sur cette plage où elle ne voulait pas entrer dans l’eau*. De cela, à vrai dire, elle n’était pas absolument sûre. Peut-être que la fatigue lui avait fait croire... Elle ne savait plus mais se répétait toujours la même chose :
« S’ils m’ont suivie jusque là-bas, sur la route, c’est qu’ils vont revenir, sinon c’est insensé. »
Elle en avait perdu le sourire et une partie de son appétit alors qu’elle était, aux yeux de Jean-Gabriel, la joie de vivre incarnée. Quant à lui, il commençait à se dire que les hommes qui avaient cherché à lui faire peur, avaient maintenant renoncé à l’inquiéter davantage. Seulement deux dangereux imbéciles, comme on en croise sur les routes, qui avaient voulu s’amuser aux dépens d’une jolie femme et s’imaginaient être intéressants.
— JG !
Elle appela encore, profitant d’un moment de silence entre deux passages de l’hélicoptère. Il se retourna enfin et l’attendit. En la regardant se rapprocher de lui, il était presque convaincu que n’importe quel mâle normalement constitué ne pouvait que désirer la séduire, fût-ce parfois par les moyens les plus stupides. Il se sentit submergé, comme chaque fois qu’il la regardait, d’une vague de tendresse et de désir confondus. Il connaissait son courage et sa fragilité. Savait aussi qu’elle lui était devenue d’autant plus proche qu’ils avaient affronté ensemble les mêmes dangers et ne pouvaient que partager les mêmes inquiétudes.
L’hélicoptère revenait très vite, assez bas au-dessus d’eux, comme une menace qui se rapprochait, jouait sur les nerfs, et s’éloignait en laissant assourdis pour quelques secondes, avant que leurs pensées ne reprennent leur cours, les marcheurs qui parcouraient paisiblement le chemin.
À ce moment, JG s’en voulait de n’être pas plus aimable, plus prévenant avec Nancy, de s’être laissé emporté par sa mauvaise humeur bien qu’il eût fait de grands efforts pour se dominer. Peut-être à cause de la fatigue de ces dernières semaines... Il eut brièvement l’intuition qu’il n’avait pas fini de regretter son attitude mais il effaça très vite cette pensée, craignant déjà d’y déceler quelque prémonition.
* Voir La route de Rocamadour, même auteur, même collection.