Chapitre II

841 Words
IIIls arrivèrent, main dans la main, en haut du sentier, là où il rejoint le parking aménagé face à l’immense croix de Lorraine commémorant les sacrifices des combattants de la Libération. Mais, évitant de rejoindre la foule autour du monument, ils choisirent de redescendre un peu plus vers l’extrême pointe d’où l’on voit les vagues tout en bas et après le premier des Tas de Pois, la passe où se risquent toujours quelques bateaux quand la mer est calme et quand la marée le permet. Quelques mètres plus bas, quelqu’un faisait de la varappe, il était en train de descendre ou peut-être de remonter le long de la roche à peu près verticale à cet endroit. Sur un des deux ou trois bateaux que l’on voyait en dessous, s’allumait le flash d’un appareil photo. Et soudain tout devint confus. Le gros hélicoptère s’approchait à nouveau, très vite et assez bas pour donner l’impression à Jean-Gabriel que quelque chose d’anormal était en train de se produire. Levant la tête pour observer le lourd engin qui semblait foncer exactement sur eux, il eut le réflexe, pour la protéger, d’attirer Nancy contre lui, tandis qu’elle tenait d’une main sa casquette dans le puissant courant d’air. JG distinguait les casques et les visières bombées, telles de gros yeux de mouches, des pilotes. Le temps semblait arrêté. Il voyait aussi de très près les cocardes frappées d’une ancre de la Marine Nationale et comprit que l’hélicoptère était en vol stationnaire juste au-dessus d’eux. On eût dit un film au ralenti, et muet, excepté le bruit assourdissant. L’appareil s’inclina fortement vers le bord de l’à-pic. JG, baissant les yeux, vit alors le grimpeur dans une pose étrange, le buste rejeté en arrière, la tête s’inclinant avec un angle anormal comme si l’homme avait voulu regarder aussi le ciel. Mais sa bouche était grande ouverte pour un cri de terreur inaudible dans le vacarme. Ses yeux écarquillés semblaient traduire une intense surprise et, avec une lenteur fascinante, il se détachait de la paroi et basculait dans le vide. Abasourdi, Jean-Gabriel demeurait immobile, serrant toujours Nancy contre lui. Il cria quelque chose dont il ne se souvint même pas par la suite et, réalisant que l’hélicoptère s’était enfin éloigné, il parvint dans le silence revenu à intégrer dans sa pensée tout ce qu’il venait de voir. Le grimpeur avait disparu à ses yeux, il s’approcha du bord et vit le corps suspendu beaucoup plus bas, se balançant doucement au bout de sa corde de rappel. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’il réussît à réfléchir un peu plus posément. Porter secours semblait très difficile, presque impossible à cet endroit. En bas, les trois bateaux luttaient contre le courant, il voulut leur faire signe, mais on ne lui répondait pas. Il réussit à descendre de quelques mètres, Nancy restant penchée au-dessus de lui. Elle criait quelque chose comme : « Fais attention ! » qu’il devinait sur ses lèvres plus qu’il ne l’entendait car, d’où il était parvenu, le mouvement des vagues produisait maintenant un vacarme suffisant pour couvrir tous les autres bruits. Quelques dizaines de goélands tournaient en dessous, déjà intéressés par le corps suspendu à leur portée. Il descendit encore un peu, mais ses mains se blessaient sur la roche et ses chaussures de tennis menaçaient à chaque instant de déraper. De là, le grimpeur semblait maintenant immobile. Peut-être mort ou simplement assommé. C’était un homme en apparence très jeune, pour autant que son casque permît de bien s’en rendre compte. Une vingtaine d’années tout au plus et sa tête, inclinée sur le côté, ne laissait deviner aucun signe de souffrance ou de vie. Nancy hocha la tête pour signifier qu’elle avait compris lorsque JG, lâchant prudemment sa prise sur le rocher, porta une main à son oreille pour mimer un appel téléphonique. Elle disparut à sa vue. Il appela à plusieurs reprises le garçon accidenté qui ne répondait pas. Le corps suspendu tournait sur lui-même imperceptiblement tandis que se rapprochait le nuage criard des goélands. Et Jean-Gabriel se souvenait avec horreur du témoignage d’un marin sénan qui commandait alors un bateau de sauvetage. Cet homme racontait comment, ayant retrouvé des naufragés, il avait dû commencer par chasser les oiseaux qui dévoraient déjà les yeux des noyés. Fallait-il écarter déjà ces charognards ? Il hurla, sans effet. Une sueur glacée courait sur son dos tandis que JG s’apercevait qu’il avait pourtant très chaud, ainsi collé à la roche en plein soleil de midi. Et pas un souffle de vent, si bien que les voiliers ici et là paraissaient quasiment immobiles sur l’océan étale. Ne voyant toujours pas revenir Nancy, il se fatiguait à rester ainsi accroché à des prises incertaines. Il décida de remonter les quelques mètres qui le séparaient de la plate-forme au-dessus. Mais, quand il y parvint, ce fut pour constater que personne ne semblait avoir rien vu du drame et que Nancy devait chercher ailleurs du secours puisqu’elle n’était pas encore là. Un peu plus loin, au-delà de la ligne des campingcars en stationnement, un camion blanc s’éloignait sur la route, le chauffeur n’ayant sans doute rien pu voir de la scène. JG remarqua seulement une plaque finissant par 29. Mais cela n’avait bien sûr aucune importance. Du regard, il parcourut la foule des touristes qui continuaient à se repasser des paires de jumelles et à prendre des photos. Nulle part la queue-de-cheval rousse et la casquette noire de Nancy.
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