Chapitre VI

933 Words
VIDeux gendarmes étaient restés sur place à la pointe de Pen-Hir. Ils attendaient les hommes des services techniques en protégeant le périmètre où s’était produite l’agression. JG regardait sans le voir le paysage de ses vacances qui fuyait lentement au gré des encombrements de la circulation. Les avertisseurs et les gyrophares ne pouvaient pas grand-chose dans le flot continu des voitures de vacanciers. Il se taisait. Il avait d’abord voulu protester, puis s’était rendu compte qu’il ne faisait que se rendre plus suspect encore. À l’entrée de Crozon, il savait très bien où se trouvait la gendarmerie, ils tournèrent sur le rond-point avant d’entrer sur un parking près des bâtiments carrés où, quelques mois plus tôt, Nancy avait été convoquée. Il entendit biper le portable de l’adjudant qui prit aussitôt la communication. Ce fut très bref, puis : — Vous n’allez pas rester avec nous, monsieur Toirac. C’était une affirmation, mais Jean-Gabriel n’eut même pas le temps de respirer ni d’entrevoir là une lueur d’espoir. — Une voiture de la PJ de Brest va venir vous chercher. C’est le procureur de Quimper qui vient de prendre cette décision. Je suppose que c’est pour faciliter l’enquête en vous rapprochant de la personne “accidentée”. On entendait les guillemets dans la manière de souligner très ostensiblement le mot “accidentée”. Les gendarmes pensaient évidemment qu’il avait inventé toute cette histoire et la décision du procureur était la conséquence directe du rapport qu’on lui avait fait. JG les comprenait parce que c’était finalement assez logique. — Est-ce que j’ai le droit de téléphoner ? — Pour l’instant, un appel seulement. — Je n’ai pas de portable, c’est elle… c’est Nancy qui aurait dû prendre le sien. D’un geste, on lui montra le fixe posé sur le bureau. — Allez-y… Il composa le numéro du portable de Nancy. Après quatre ou cinq sonneries, la boîte vocale lui demanda de laisser un message. Hésitant et totalement pris au dépourvu, il ne sut même pas à quel numéro lui demander de le rappeler et raccrocha. — Ce n’est pas normal du tout ! Je ne comprends pas où elle est. Je suis presque certain qu’elle avait son portable dans son sac. Mais au fond, il n’était plus sûr de rien et préféra ne pas insister. En fait, il n’avait aucune certitude quant à ce qu’ils avaient emporté le matin. Et c’était sans doute ça, elle n’avait pas pris son portable et si elle s’était éloignée si longtemps, c’était précisément pour trouver un endroit où téléphoner. En même temps qu’il cherchait à s’en convaincre, il était assailli de doutes. Elle eût été vraiment maladroite en agissant ainsi, et elle ne l’était pas le moins du monde. Elle avait pris depuis longtemps l’habitude de voyager, de se débrouiller. De se défendre aussi. Non, c’était forcément bien plus sérieux, et il s’en persuadait lentement. Ça creusait soudain en lui comme un grand vide et, à partir de ce moment, il sut qu’il s’avançait dangereusement dans l’inconnu. Où était-elle ? Il n’y avait aucune réponse logique à cette question. L’adjudant le fit asseoir et reprit son interrogatoire mais lui proposa d’abord de manger quelque chose. — Je suppose que vous avez faim. Si ce que vous dites est vrai, vous n’avez pas eu de repas de midi. — Non. Je me suis baigné et… — Tout seul ? Je croyais que vous étiez deux. — Elle n’a pas voulu, elle avait peur… Il se mordit les lèvres et son trouble ne pouvait passer inaperçu. Chaque mot pouvait être désormais interprété de travers, chaque phrase pouvait receler un piège. Ça n’allait pas manquer. — Peur de quoi ? — De l’eau, tout simplement. — Ah oui ? Pourtant l’eau est bonne en ce moment. J’aimerais bien aller me baigner, moi ! Vous disiez donc que vous vous êtes baigné… tout seul. — Oui. Puis nous sommes repartis, nous voulions passer par Pen-Hir et revenir en ville pour chercher un restaurant. Et c’est là qu’il y a eu l’accident. J’ai voulu porter secours à ce malheureux et… je vous l’ai déjà dit plusieurs fois… — Mais j’aimerais bien le réentendre. Et n’oublions pas que ce n’était pas un accident. — Enfin, je n’en savais rien. Comment j’aurais pu le savoir ? Un gendarme entrait dans la pièce, portant un plateau et un sachet-repas. — Prenez le temps de manger un peu. Ce n’est pas luxueux, et sûrement pas le restaurant où vous pensiez déjeuner, mais c’est chaud, enfin c’est passé au micro-ondes et c’est mangeable. Je vais vous laisser un moment en compagnie du sergent, nous reprendrons notre entretien plus tard. Reposez-vous un peu en même temps. Mais, tiens, allez donc avec lui dans le bureau voisin, ce sera plus pratique pour moi. Le ton était conciliant, presque aimable, mais JG repoussa le plateau et se leva brusquement. À bout de nerfs, prêt à laisser éclater sa colère. En faisant un v*****t effort sur lui-même pour ne pas élever la voix, il demanda : — Je fais quoi ici à la fin ? Je suis accusé de quelque chose ? Je… je suis en garde à vue ou quoi ? Il s’entendait qui bafouillait presque. — Vous n’êtes pas en garde à vue… pas pour le moment. Mais c’est la PJ, à Brest, qui en décidera. — C’est ça, et on va me poser encore une fois les mêmes questions ? — Je leur transmettrai évidemment mon rapport, mais je pense qu’ils voudront, eux aussi, vous poser quelques questions, en effet. Vous devriez manger en attendant. Vous voulez un café ? — Non merci… Si, je veux bien ! En fait, c’était, à ce moment-là, la seule chose dont il eût un peu envie. Dans le bureau voisin, et sous l’œil du sergent qui l’avait suivi, il s’assit près d’une fenêtre d’où il apercevait plusieurs véhicules et un zodiac sur une remorque, à l’ombre de très hauts pins parasols dont il ne pouvait apercevoir le sommet. Il était presque seize heures mais il avait l’estomac complètement noué. Une cuillerée de petits pois qu’il parvint tout juste à avaler et il repoussa la cuisse de poulet sèche comme du carton. Le jus d’orange sembla lui faire du bien sur le moment. Et enfin, on lui apporta du café qu’il but presque avec plaisir. Il n’arrivait plus à réfléchir, aveuglé qu’il était par une boule de colère, d’inquiétude grandissante et de pensées en désordre. Une seule question surnageait parmi les émotions et les idées noires : « Où est-elle ? »
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