VEt soudain ce fut à nouveau le silence. L’hélicoptère était reparti, les goélands braillards s’étaient dispersés, en même temps que les curieux qui bordaient la plate-forme. Les uns cherchant plus loin une pitance improbable, les autres allant prendre ailleurs les photos dont ils assommeraient leurs amis en rentrant de vacances. Grondait seulement, inlassablement, la basse assourdie de l’océan battant les rochers depuis la nuit des temps.
JG et l’infirmière attendaient l’arrivée des gendarmes ainsi qu’on les en avait priés. Nancy n’était toujours pas là. C’était incompréhensible. Avait-elle rejoint Veryach ou peut-être même Camaret pour demander de l’aide ? Ça semblait parfaitement absurde, mais JG s’efforçait de le croire puisque rien ne semblait normal depuis qu’ils étaient parvenus sur cette pointe rocheuse.
Il avait demandé ce que c’était que La Cavale Blanche. « Le CHU de Brest », lui avait répondu un des pompiers, comme si c’était évident pour tout le monde.
Les voitures de la gendarmerie entrèrent en scène enfin, déchirant l’air à leur tour de leurs sirènes et de leurs gyrophares. Puis les gendarmes voulurent s’informer plus précisément, non sans s’être d’abord excusés :
— On a été retardés par la circulation. Vous avez dit qu’il y avait un blessé par balle ?
— Affirmatif, mais ils l’ont évacué sur Brest, il était très mal en point.
— On ne pouvait pas le garder plus longtemps ?
— C’était vraiment trop risqué d’après le toubib…
Suivit une conversation téléphonique dans un bus bleu marine et un adjudant s’approcha de JG qui se demandait déjà s’il allait revoir celui à qui il avait eu affaire l’hiver précédent*. Mais de toute évidence, ce n’était pas le même, celui-ci étant grand, costaud et placide, quand l’autre était tout le contraire : petit, maigre et nerveux.
— Vous êtes les témoins ?
— Moi, je suis venue porter secours. C’est ce monsieur qui a assisté à l’accident.
— Bien, alors vous pouvez disposer. Mais vous, vous restez, je vais prendre tout de suite votre déposition. Vous êtes ici pour quelque temps ?
JG était pris de court. Nancy et lui n’ayant pas encore décidé d’une date pour repartir. En plus, elle n’était pas là, alors…
— Je ne sais pas trop. Au moins quelques jours. Nous avions réservé pour une semaine mais…
— Bon, nous allons prendre vos coordonnées. Suivez-moi, s’il vous plaît.
Dans le minibus où il faisait une chaleur étouffante comme dans un four, JG commença à tout expliquer, parlant de l’hélicoptère de la Marine, de la chute du varappeur, de sa tentative pour lui porter secours, de Nancy pour qui il s’inquiétait…
— Qui est cette personne ? Votre épouse ?
— Non, c’est ma compagne. Nous ne sommes pas mariés, mais… et… enfin, elle a disparu.
Le gendarme cessa de pianoter sur son ordinateur et leva la tête.
— Qu’est-ce que ça veut dire : « elle a disparu » ?
Dans son regard, JG lisait subitement quelque chose comme de la méfiance.
Quelque chose qu’il ne comprenait pas, qu’il ne pouvait pas maîtriser, était en train de déraper et de l’entraîner.
— Je n’y comprends rien. Moi, j’ai tout de suite essayé de descendre pour secourir ce garçon et elle, Nancy, elle est restée en haut pour téléphoner et appeler des secours. Alors c’est vrai, je n’y comprends rien. Je ne sais pas où elle est allée. Elle est anglaise, elle n’a peut-être pas su comment ça marche ici. Peut-être qu’elle ne connaît pas le 18. Je n’en sais rien. Tout ce que je peux dire c’est que, depuis ce moment, je ne l’ai pas revue.
— Vous voulez dire qu’elle s’est carrément volatilisée ?
— C’est à peu près ça, oui.
— Et ça juste après que quelqu’un a tiré un ou plusieurs coups de feu sur ce gamin qui faisait de l’escalade. Vous ne le connaissiez pas, lui ?
— Non, bien sûr que non ! Je ne suis pas d’ici.
— Et vous étiez seuls, vous et votre compagne, à ce moment-là, à la pointe ?
— Oui, ça s’est produit comme ça.
— Et il n’y a pas d’autres témoins que vous deux ?
— Non, enfin je ne pense pas, non. Ou peut-être sur les bateaux qui passaient en bas…
— Ceux-là, sauf s’ils se manifestent spontanément, il y a peu de chances de les identifier.
— Il y avait aussi un hélicoptère.
— De la Marine, c’est ça ?
— Oui, vous pouvez peut-être les contacter. Je suis sûr qu’ils ont vu l’accident.
— Oui, ce sont eux qui nous ont alertés, en même temps que les pompiers. Mais ils ne nous ont pas parlé de vous.
— Je suppose qu’ils avaient autre chose à faire…
JG étouffait littéralement et se demandait comment son vis-à-vis, en uniforme, supportait cette chaleur sans paraître incommodé. L’habitude sans doute. Il sentait très nettement que la discussion avait changé de ton en même temps que de direction. Il y avait un doute maintenant dans l’esprit du gendarme qui l’interrogeait.
— Donc, vous avez assisté à la chute de la victime qui avait reçu une ou plusieurs balles. D’où provenaient les coups de feu d’après vous ?
— Mais ça, je n’en sais absolument rien ! J’ai cru qu’il était tombé comme ça, par maladresse. Je ne sais pas. Et le bruit de l’hélicoptère…
— Vous ne supposez tout de même pas que les coups de feu pouvaient provenir de là-haut ? – Il montrait le plafond du véhicule, ou plutôt le ciel – Je veux dire de cet hélico.
— Non, ça ne m’a pas effleuré l’esprit, et d’ailleurs je ne suppose rien du tout. Je n’ai su que cet homme avait reçu une balle que lorsque le médecin l’a examiné devant nous.
Chaque phrase devenait lourde de sens et Jean-Gabriel sentait le doute se transformer en soupçon dans la pensée de son interlocuteur. Mais, regardant tout autour par les fenêtres, il espérait à tout moment voir apparaître Nancy, sur la route ou un sentier, pour le rejoindre dans ce minibus où la chaleur devenait proprement suffocante.
— Si vous permettez, je voudrais pouvoir partir maintenant, pour chercher mon amie. Je suppose qu’elle est rentrée à Camaret…
— Comme ça, sans vous ?
— Je ne vois pas d’autre explication. Tout ça semble difficile à croire, je le sais, mais… je pense qu’elle n’a pas su…
— Vous ne possédez pas d’arme ?
— Une arme ?
Il lui revint une image de son père, peu de temps avant sa mort, quand JG était encore un petit enfant. Il lui avait confisqué un revolver en plastique prêté par un copain : « Je ne veux pas te voir avec ça dans les mains ! »
Le ton était péremptoire.
— Non pas du tout, je n’ai pas d’arme et je n’en ai jamais eu.
— Vous permettez bien sûr que l’on fouille votre sac à dos ?
— Évidemment, ce sont seulement mes affaires de plage.
Ayant étalé, à côté de lui, une bouteille d’eau, le maillot de bain et la serviette encore mouillés, une revue de littérature et de poésie que le gendarme considéra d’un œil soupçonneux, et un porte-monnaie, l’adjudant dut admettre que le sac ne contenait rien de suspect.
— Mais vous pourriez avoir utilisé une arme et l’avoir ensuite jetée dans la mer… Ce serait très facile d’ici, n’est-ce pas ?
Comme assommé, JG se voyait lentement transformer en suspect, après avoir été simple témoin. Seule Nancy aurait pu confirmer sa déposition, pourtant chaque fois qu’il parlait d’elle, son témoignage devenait de plus en plus sujet à caution.
— Je voudrais sortir, pour respirer un peu, s’il vous plaît. Je peux boire un verre d’eau ?
— Naturellement.
Le gendarme lui tendit la bouteille qu’il était sur le point de remettre dans le sac et, avant qu’il ait eu le temps de la porter à ses lèvres :
— Monsieur Toirac, je crois bien que vous allez venir avec nous à la gendarmerie de Crozon.
* Voir Brume sur la Presqu’île, même auteur, même collection.