1980. Villa McNeil, Coppet.Kate essayait de passer sa robe indienne sur son gros ventre. Elle avait l’impression d’être enceinte de Patrick lui-même. La future mère mesurait un petit mètre cinquante et ne pesait pas plus de quarante-deux kilos, ou plutôt cinquante-deux, un mois avant la naissance de Matthew. Le tissu bariolé s’écartait juste à l’emplacement du nombril. Elle pouffa en voyant son image de montgolfière se refléter dans le grand miroir de la chambre. Descendre l’escalier s’avéra long et pénible. Patrick l’aida et l’encouragea. Il tenait tant à cette rencontre avec les voisins. Kate aurait préféré oublier que d’autres gens vivaient sur terre, mais Patrick ne la laissait pas s’enfermer dans sa si rassurante solitude. Elle savait qu’il avait raison, pourtant elle aurait cédé une parcelle de son âme pour éviter de parler à ces étrangers. Kate n’aimait pas les inconnus et ses voisins l’effrayaient encore davantage. Leur proximité et, surtout, leur nom l’intimidaient ; M. et Mme le comte de Boisseau.
C’est Louis que Kate aperçut en premier. Ses cheveux blonds, son costume sur mesure, son visage fin et angélique. Il avalait toute la lumière. Kate avait toujours pensé que ce genre d’homme n’était qu’une image, capturée sur les pellicules de cinéma. Elle ne parvint pas à répondre à ses salutations, son anglais, prononcé à la française, le rendant tout simplement divin aux yeux de la modeste Anglaise. Ce n’est qu’une fois installée sur sa chaise longue, que Kate remarqua Mme de Boisseau. Elle vit sa petite bouche pincée, ses cheveux drus, sa peau sans éclat. Sa grossesse rendait toute sa personne curieusement sèche. Francine était plus que quelconque, elle était laide. Elle portait trop de bijoux et de parfum, sa coiffure compliquée ressemblait à un nid d’oiseaux et sa robe criarde brûlait les yeux. Kate reconnut immédiatement une femme de sa classe, une femme pauvre, une femme qui s’accrochait aux mauvais parachutes afin de ne pas s’écraser sur le sol froid de la cour des grands. Elle eut peur d’elle, de son ambition impossible, de son aigreur manifeste. Elle eut peur de se retrouver dans cette frustration acide. Kate savait qu’elle aussi ne correspondrait jamais complètement à ce qui était attendu d’elle, que jamais elle ne serait une vraie McNeil. Elle n’était pas née dans la bonne famille et rien ne pourrait changer cela. Jamais. Elle avait tenté d’oublier ces différences, elle y était presque parvenue, seule avec Patrick. Pourtant, elle sentait au plus profond d’elle-même que quelque chose d’irréductible la séparerait toujours de l’épouse qu’elle aurait dû être.
Les deux femmes ne se parlèrent pratiquement pas ce jour-là. Ni aucun des jours qui suivirent.
Patrick et Louis s’entendirent bien, ils burent beaucoup, échangèrent des potins d’ambassade et des secrets d’État.