1980. Villa McNeil, Coppet.Patrick McNeil les attendait au milieu de la route qui séparait les deux villas. Il aurait pu venir les chercher directement dans leur chambre à coucher, pensa Francine qui le détestait déjà. Il manquait d’élégance, avec sa moustache, son gros ventre et ses jambes courtes. Un arriviste. Sa petite femme le suivait en trottinant. Elle était grosse, bien plus que Francine, et ne parlait qu’en rougissant comme une écolière. M. McNeil insista pour que ces dames, dans leur état, s’assissent sur une chaise longue, pendant qu’eux, les hommes, s’occuperaient du barbecue. Un barbecue au bord d’une piscine deux fois plus grande que celle des de Boisseau. Ces gens n’avaient aucun sens du savoir-vivre, trancha Francine. Mme McNeil tenta d’engager la conversation, mais la nouvelle Mme de Boisseau décida que le fort accent britannique de sa voisine rendait toute communication impossible. Le timide sourire de Kate tremblait, se crispait. Lorsque les messieurs revinrent avec des cocktails de fruits pour ces dames et un alcool mordoré pour eux, Francine demanda à M. McNeil si leur domestique était malade. Il rit et annonça que Kate ne souhaitait pas être servie dans sa propre maison, elle n’en avait jamais eu l’habitude. Louis sourit, mais il se tut. Il garda encore le silence lorsque M. McNeil réclama l’histoire de la rencontre du jeune couple de Boisseau. Louis fronça à peine les sourcils en entendant son épouse mentir et n’en reparla qu’une fois derrière les portes closes de leur maison.
– Pourquoi as-tu inventé cette histoire ?
– Quelle histoire ?
– Tu sais très bien de quoi je parle. Notre prétendue rencontre à Paris. Tu n’y es jamais allée !
– Tu m’emmèneras ? répondit Francine les yeux brillants.
– Bien sûr… Ne change pas de sujet !
– Je ne pouvais pas décemment dire que j’étais l’ancienne bonne de ta mère. Ces gens sont nos voisins.
– Tout le quartier te connaît, Francine ! Ils le sauront bien assez tôt !
La bouche de Francine se pinça et ses yeux s’agrandirent. Louis regretta ses mots. Il baissa le ton et ajouta avec douceur :
– Mme McNeil est dans la même situation que toi, elle travaillait pour lui avant de l’épouser. Et comme toi, elle est mariée avec un diplomate qui voyage beaucoup pour son travail.
– Cette femme n’est pas comme moi. Et lui n’est pas comme toi, c’est un arriviste de première ! répondit vivement Francine.
– Mais de quoi tu parles ? C’est un aristocrate proche de la Couronne britannique et un diplomate de tout premier plan alors qu’il n’a même pas quarante ans !
– Si ce type est un aristocrate, je suis la femme d’un maharadjah ! Je sais encore reconnaître les gens importants.
– Crois ce que tu veux… Mais c’est dommage, c’était une occasion parfaite de partager vos expériences, de devenir amies ! Je ne veux pas que tu sois seule quand le bébé arrivera.
– Je ne veux pas devenir amie avec cette femme ! Est-ce que tu as vu à quel point elle est grosse ? C’est obscène ! Je ne serai jamais amie avec une femme aussi vulgaire.
Louis se tut. En écoutant Francine insulter la voisine, il sut que leur mariage ne les rendrait jamais heureux. Il chassa cette pensée d’une rasade de cognac.