Draven Ashfall n’avait jamais voulu quelqu’un deux fois.
Une fois avait toujours suffi.
Une nuit. Une prise. Une domination. Puis l’ennui.
Mais cette nuit-là, enfermé dans sa chambre, il sentait encore la chaleur de Nyra sous sa peau. Pas une image précise. Une sensation. Persistante. Dérangeante. Comme une empreinte qu’on n’arrive pas à laver.
Il avait tout essayé pour l’effacer.
La colère.
L’autorité.
La punition.
Rien n’y faisait.
Il se souvenait de ses cris dans la prison. De la pleine lune. De la douleur qu’il connaissait trop bien. Il avait ordonné cette punition sans réfléchir, poussé par la rage, par la jalousie, par ce besoin maladif de reprendre le contrôle.
Et pourtant…
Chaque cri avait résonné en lui comme une faute.
Il s’était surpris à écouter. À attendre que ça s’arrête. À espérer — lui, Draven Ashfall — que quelqu’un la fasse sortir de là.
Quand Ken l’avait emportée, une part de lui avait voulu l’arrêter.
Une autre avait été soulagée.
Et ça…
ça le rendait fou.
Il se leva brusquement et attrapa sa chemise, puis la jeta au sol. Il faisait les cent pas, encore, encore. Son esprit revenait sans cesse à la même scène.
Nyra dans la chambre de Ken.
Nyra pleurant.
Nyra disant : merci de me traiter comme une femme.
Cette phrase le hantait.
Il l’avait prise.
Il l’avait désirée.
Il n’avait pas été brutal comme d’habitude.
Alors pourquoi…
pourquoi ce remerciement n’était pas pour lui ?
— Je suis le chef des Alphas, grogna-t-il à voix basse.
— Toutes les femmes ici rêvent de mon lit.
Il frappa le mur.
— Comment ose-t-elle apprécier quelqu’un d’autre ?
Ken.
Toujours Ken.
Avec ses principes. Son calme. Sa manière insupportable de rester droit dans un monde pourri. Draven n’avait jamais remis en question ses choix avant Nyra.
Avant cette nuit.
Il ferma les yeux.
Et son corps réagit.
Un désir lent, profond, obsédant. Pas v*****t. Pas immédiat. Un besoin de retrouver cette sensation précise. Cette chaleur. Cette douceur inattendue qui l’avait surpris contre sa volonté.
— Encore, murmura-t-il.
Il ne voulait pas la posséder pour l’humilier cette fois.
Il voulait la reprendre pour comprendre.
Il se redressa brusquement et sortit de sa chambre.
La nuit était encore là. Silencieuse. Chargée.
Il arriva devant la chambre de Ken.
La porte était fermée.
Il posa la main contre le bois, hésita une fraction de seconde… puis entra sans frapper.
La pièce était sombre. Nyra dormait sur le lit, épuisée. Sa respiration était lente, inégale. Ken n’était pas là — sans doute s’était-il éloigné, volontairement.
Draven s’approcha.
Il la regarda longtemps.
Sans masque.
Sans public.
Sans rôle.
Nyra paraissait fragile. Brisée. Mais quelque chose en elle restait intact. Une force silencieuse qu’il n’avait jamais vue chez aucune autre.
Il sentit sa poitrine se serrer.
— Réveille-toi, dit-il doucement.
Ses yeux s’ouvrirent lentement. Elle le reconnut immédiatement. Son corps se tendit, mais elle ne cria pas. Elle ne supplia pas.
Cette absence de peur…
ça l’excitait autant que ça l’agaçait.
— Tu viens avec moi, ordonna-t-il.
Il ne la laissa pas répondre.
Il la conduisit jusqu’à sa chambre.
Cette fois, il ferma la porte lentement.
— Regarde-moi, dit-il.
Elle obéit.
Il s’approcha. Pas brusquement. Pas comme avant. Il voulait sentir chaque seconde. Chaque réaction.
Il posa une main sur sa joue, effleura à peine. Elle tressaillit.
— Tu as mal ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête. Un mouvement infime.
Quelque chose se fissura encore.
Il la fit s’asseoir. Il prit le temps. Trop de temps. Comme s’il découvrait un territoire nouveau, dangereux.
Il n’y avait plus de cris dans le couloir.
Plus de public.
Plus de loi.
Juste eux.
Le reste n’avait pas besoin d’être décrit pour être compris.
Cette fois, Draven ne cherchait pas à prendre.
Il cherchait à ressentir.
Il fut plus lent. Plus attentif. Presque… doux.
Il observait son visage, guettait la moindre réaction. Il voulait entendre cette phrase. Il l’attendait comme une récompense qu’il refusait d’admettre.
Merci de me traiter comme une femme.
Elle ne la dit pas.
Pas une fois.
Elle restait silencieuse. Présente. Mais distante.
Chaque minute qui passait sans ces mots enfonçait une lame invisible dans l’orgueil de Draven.
Il se recula finalement, le souffle court, le regard sombre.
— Dis-le, murmura-t-il.
— Dis-moi ce que tu as dit à Ken.
Nyra le regarda. Longtemps.
Puis elle détourna les yeux.
— Je n’ai rien à te dire.
Quelque chose se brisa net.
— Qu’est-ce qu’il a fait, gronda-t-il, que je n’ai pas fait ?
Elle ne répondit pas.
Il se leva brusquement, la colère remontant comme une vague noire.
— Je suis Draven Ashfall.
— Le chef des Alphas.
— Tu devrais me remercier à genoux.
Elle releva la tête.
— Peut-être, dit-elle calmement.
— Mais je ne remercie pas quelqu’un parce qu’il est puissant.
Le silence qui suivit fut lourd. Dangereux.
Draven la regardait comme s’il la voyait pour la première fois.
Une vérité s’imposait, violente et incontrôlable :
Il ne la possédait pas.
Pas vraiment.
Et ça…
c’était inacceptable.
Il fit quelques pas, passa une main dans ses cheveux, l’esprit en feu.
— Sors, ordonna-t-il enfin.
Elle se leva sans un mot et quitta la pièce.
Draven resta seul.
Son corps encore brûlant.
Son esprit ravagé.
Il comprenait maintenant.
Ce n’était pas seulement le désir.
Ce n’était pas seulement la jalousie.
C’était pire.
Il voulait ce qu’elle refusait de lui donner.
Pas son corps.
Pas son obéissance.
Sa reconnaissance.
Et pour la première fois de sa vie,
Draven Ashfall comprit qu’il était en train de perdre une guerre
qu’il n’avait jamais accepté de mener.
Draven s’est laissé tomber sur le bord de son lit.
Sa respiration était encore irrégulière, son corps tendu comme après une bataille perdue. Il passa une main sur son visage, lentement, comme s’il essayait d’effacer une expression qui n’aurait jamais dû y apparaître.
Il revoyait Ken.
Pas son visage.
Son attitude.
Cette façon insupportable d’être calme. D’être juste. D’être… humain.
— Il ne l’a même pas touchée, murmura Draven pour lui-même, la mâchoire crispée.
— Et pourtant…
Et pourtant, c’était Ken qu’elle avait remercié.
Pas lui.
Draven serra les poings.
Il pensa à toutes les femmes qui avaient traversé son lit. À leurs regards vides, à leurs corps soumis, à leurs soupirs mécaniques. Aucune n’avait jamais compté. Aucune n’avait laissé de trace.
Nyra, elle, était là. Dans sa tête. Sous sa peau.
Il se leva brusquement et fit les cent pas.
— Ce n’est pas normal, grogna-t-il.
— Rien de tout ça n’est normal.
Il n’acceptait pas l’idée qu’elle puisse comparer. Qu’elle puisse préférer. Qu’elle puisse choisir — même en silence.
Il était Draven Ashfall.
Le chef des Alphas.
Celui que tout le monde craignait.
Et pourtant… une esclave venait de lui refuser la seule chose qu’il voulait vraiment.
Sa reconnaissance.
Un sourire dur étira lentement ses lèvres.
— Très bien, souffla-t-il.
— Si elle ne veut pas me remercier…
— Alors je ferai en sorte qu’elle n’ait plus personne d’autre à qui le dire.
Il s’arrêta devant la fenêtre, le regard perdu dans la nuit.
Ce n’était plus une question de désir.
Ni même de pouvoir.
C’était devenu une obsession.
Et Draven Ashfall n’avait jamais perdu contre une obsession.